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Full text of "Campagnes du roi Amaury Ier de Jérusalem en Egypte, au XIIe siècle"

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of the Collège." 



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CAMPAGNES 



DU 



ROI AMAURY I 



DE JÉRUSALEM 

EN EGYPTE, AU XII* SIÈCLE 



ER 



PAR 



GUSTAVE §CHLUMBERGER 

DE l'institut 



A vec une carte 




PARIS 

LIBRAIRIE PLON 
PLON-NOURRIT et C»«, IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

S, RUE GARANCIÈRE — 6» 
1906 

Tous droits réservés 



Lyi'U^ 3 2. r, / 



<fh^^~cdi;^ 




Tous dreits de reproduction et de traduction 
i*éservés pour tous pays. 



CAMPAGNES 



DU 



ROI AMAURY I 

DE JÉRUSALEM 

EN EGYPTE, AU XII" SIÈCLE 



ER 



DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE 



Renaud de GhâtillOIl, prince d'Antioche, seigneur de la Terre 
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Prix 5 fr. 




mininij dt Voglt. 





Ce livre, consacré à la gloire militaire des Français 
d'autrefoiSy est dédié à la chère mémoire de mon 
maître j de mon confrère bien^aimé^ Anatole de 
Barthélémy y de l'Académie des Inscriptions et Belles- 
Lettres, mort le 2 y juin TÇ04. 

Gustave SCHLUMBERGER. 



Paris, octobre igo6. 



CAMPAGNES 

DU ROI AMAURY I" 

DE JÉRUSALEM 

EN EGYPTE 

DE l'an II63 A l'an II69 



CHAPITRE PREMIER 

Mort du roi Baudouin III de Jérusalem, le 10 février 11 62. — 
Avènement de son frère Amaury I**. — Portrait de ce prince. 

— Son divorce. — Péril extrême du royaume de Terre Sainte 
pressé entre l'empire de l'Atàbek Nour ed-Dîn et celui des 
Khalifes fatemides d'Egypte. — Anarchie de ce dernier empire. 

— Amaury veut en profiter pour détruire la puissance fatemide 
et s'emparer de l'Egypte. — Le vizir Schawer est chassé du 
Kaire. — Première campagne d* Amaury en Egypte, en l'an 1 1 63. 

— Insuccès du siège de Belbéis. — Schawer est réinstallé en 
Egypte par Schirkoûh, général de Nour ed-Dîn. — Il se brouille 
avec son sauveur et implore le secours du roi Amaury. 

Le vaillant roi de Jérusalem, Baudouin, troi- 
sième du nom, avait rendu son âme à Dieu, 
dans sa cité de Baruth, qui est aujourd'hui 



2 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

Beyrouth, dans la trente-troisième année de 
son âge, le lo février de Tan du Christ 1 162, à 
la grande douleur et à Textrême angoisse des 
habitants chrétiens du royaume de Terre Sainte. 
Plusieurs mois durant, avant de se faire trans- 
porter à Baruth, il avait été gisant au château 
^e Tripoli, empoisonné, disait la voix publique, 
par des pilules que lui avait ordonnées Barak, 
le médecin musulman du comte franc de cette 
ville. Une chienne à laquelle on avait fait 
avaler une de ces pilules avait expiré sur-le- 
champ. Tous ces seigneurs latins de la Croi- 
sade au douzième siècle préféraient les méde- 
cins musulmans syriens ou juifs aux médecins 
d^ Occident. C'était surtout une affaire de mode. 
L'infortuné jeune prince qui, depuis plus de 
dix-huit années, défendait héroïquement le 
saint royaume d' Outre-mer contre les Sarrasins 
acharnés à sa perte, avait benoîtement expiré 
en présence des principaux personnages du 
règne, après avoir communié et récité à haute 
voix le Credo. Il mourait sans issue masculine. 
Son frère Amaury, « le comte de Jaffe et d'E Jj 



CHAPITRE PREMIER 



calonne », ainsi que les chroniqueurs du temps 
désignent les villes de Jaffa et d'Ascalon, con- 
duisit sa royale dépouille en procession solen- 
nelle de Baruth à la cité de Jérusalem, où eurent 
lieu les funérailles au milieu du deuil général le 
plus sincère. Sur toute la longue route pou- 
dreuse se déroulant vers le sud, à travers les 
arides campagnes de la Palestine, les habitants 
de toutes les localités où passait le cortège de 
deuil se joignaient à lui, s^e lamentant et pleu- 
rant. De tous les villages, de toutes les plaines 
comme de toutes les montagnes, accouraient 
par milliers de fidèles sujets, des dévots, des 
soldats avides de rendre les derniers honneurs 
au souverain mort si prématurément, qui, si 
souvent, les avait conduits à la victoire aux 
campagnes de TOronte ou du Jourdain. 

De Baruth à Jérusalem les lamentations 
funèbres ne s^interrompirent point. En dehors 
des portes de la Ville Sainte, le patriarche 
latin, tout son clergé, un peuple innombrable 
attendaient les restes mortels du héros endormi 
pour raccompagner à travers les rues de la 



4 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

ville jusqu'au lieu de son dernier repos dans le 
temple auguste du Saint Sépulcre. Nour ed- 
Dîn, le puissant Atâbek d'Alep, le plus formi- 
dable adversaire des Latins d'Orient à cette 
époque, sollicité par beaucoup de ses émirs de 
profiter de ce grand deuil qui paralysait momen- 
tanément les mouvements des forces chré- 
tiennes, pour faire irruption dans le royaume, 
leur fit cette belle* réponse : « Nous devons 
avoir compassion de la juste douleur des Francs 
et les épargner, car ils viennent de perdre un 
prince tel que le monde n'en possède actuelle- 
ment pas un second. » 

Baudouin III eut pour successeur son frère 
Amaury. Celui-ci devait être un des plus bril- 
lants et des plus intrépides souverains de Jéru- 
salem, parfait chef militaire, à l'égal de son 
frère, héros plein de courage et de vertus 
guerrières, en même temps qu'administrateur 
éclairé. Ce prince était alors dans sa vingt- 
septième année. Il était comte d'Ascalon depuis 
le siège fameux et la prise par les chrétiens de 
cette antique cité phénicienne en 1 153. Au 



CHAPITRE PREMIER 



premier moment les grands du royaume sem- 
blaient peu d'accord pour faire de lui le succes- 
seur de Baudouin et le chroniqueur Ernoul va 
jusqu'à dire qu'ils firent de la rupture de son 
mariage avec la reine Agnès de Courtenai, sa 
trop proche parente, une condition sinequa non 
de son élection. Il est vrai que le divorce du 
nouveau roi suivit immédiatement son couron- 
nement, mais d'autre part nous possédons 
encore le texte d'une lettre d'Amaury annon- 
çant son avènement au roi Louis VII de 
France, dans laquelle se trouve cette phrase : 
« Nous avons été proclamé sans ombre d'em- 
pêchement et avec l'assentiment unanime de 
tous nos féaux. » — « Nostre sires, dit l'arche- 
vêque Guillaume de Tyr, regarda le pueple par 
sa pitié, et moût se traveillierent li prélat del 
païs comment la pès i fust mise, e fu cil Amau- 
ris coronez en l'église del Sepucre par la mein 
Amauris, le patriarche. » Bref, la volonté arrêtée 
du clergé et du peuple, dont Amaury était le 
favori, triompha de toutes les hésitations. Huit 
jours après la mort de Baudouin, « trois jorz 



6 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

devant la feste Monseigneur seint Pierre, » en 
la sainte église du Saint Sépulcre, en présence 
de tout le haut clergé, de tous les hauts barons 
et de tous les dignitaires du royaume, le comte 
de Jaffe et d'Escalonne fut sacré par le vieux 
patriarche Amaury. « Li ans estoit soissante 
deusiesmes que la cité de Jérusalem avoit esté 
conquise par nostre gent. » 

L'archevêque de Tyr, le grand chroniqueur 
de la Croisade au douzième siècle, nous a laissé 
un bel et éloquent portrait de ce séduisant roi 
Amaury qu'il avait si bien connu, si fidèlement 
servi, auprès duquel il avait passé tant d'années 
de sa vie laborieuse et agitée. « Le roi Amaury, 
dit-il, était homme sage, instruit, profondément 
réfléchi, de vaste et riche expérience dans la 
connaissance des choses de ce monde. Il 
éprouvait une certaine difficulté à s'exprimer, 
affligé qu'il était d'un léger bégaiement, mais 
c'était en réalité fort peu de chose. Il n'en était 
pas moins de meilleur conseil qu'il n'était élo- 
quent. D'habitude, à l'inverse de son frère 
Baudouin, qui était très verbeux, il parlait peu, 



CHAPITRE PREMIER 



semblant préférer le silence. Il possédait admi- 
rablement, mieux que pas un, les Assises, 
c'est-à-dire les Coutumes du saint royaume. 
Toujours il s'entremit avec énergie pour qu'elles 
fussent scrupuleusement respectées. Ce fut 
lui qui ordonna que tous les vassaux prêteraient 
serment de fidélité au roi. Ce fut lui encore qui 
édicta pour ces régions lointaines les premiers 
éléments du code naval. Il légiféra aussi sur 
les mariages. Il délivra de la lointaine Belbéis, 
durant une de ses campagnes en Egypte, une 
ordonnance importante sur la durée du service 
militaire. Souvent dans les cas d'interprétation 
difficile, son esprit étonnamment souple four- 
nissait des solutions d'une extraordinaire pers- 
picacité. « Il savait, dit encore l'archevêque de 
Tyr, par droit et raison, terminer les procès 
qui étaient appelés devant lui, à l'émerveille- 
ment de tous. — Bien souvent, dans les combats 
incessants et terribles quil livra aux ennemis 
de la Foi, il fut en péril mortel, mais toujours 
son âme demeura sans peur. Il exhortait ses 
guerriers au courage, au sacrifice, leur en don- 



8 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

nant l'exemple. Il était instruit — « letres sa- 
voit » — pas autant toutefois que son frère 
Baudouin. Son jugement était constamment 
sain, sa mémoire excellente. Toutes les fois 
qu'il en avait le temps et l'occasion, il cher- 
chait à s'instruire en matière de questions reli- 
gieuses. Il était avide de lectures, surtout 
dans le domaine historique. Ce qu'il avait une 
fois appris, il le retenait toujours. Sa conduite 
privée était constamment sage. Il détestait 
les paroles vaines des jongleurs, les diver- 
tissements des ménétriers. Les plaisirs de la 
table non plus ne lui disaient rien. Il se livrait 
avec passion à la chasse au faucon, se riant 
des intempéries, insoucieux de la chaleur. 
Respectueux des commandements de l'Église, 
il lui remettait pieusement toutes les dîmes 
de ses terres. 

A moins de nécessité absolue, en cas de 
maladie par exemple, il ne manquait pas d'ouïr 
la messe. Il méprisait le mal qu'on disait de lui 
et feignait de ne pas s'en apercevoir. Sa sobriété 
était parfaite, inattaquable. Jamais il ne s'ou- 



CHAPITRE PREMIER 



bliait de ce chef. Sa confiance en ceux qu'il 
employait était entière. Jamais il ne prêtait 
créance aux calomnies qu'on proférait devant 
lui sur leur compte. Les uns le traitaient de 
fou à ce sujet. Les autres Ten applaudissaient. 
A tant de beaux dons quelques défauts fai- 
saient ombrage. Quand Amaury parlait en 
public, ce n'étaient certes pas, je l'ai dit, les 
pensées qui lui faisaient défaut, mais les paroles 
ne coulaient pas de source; son débit était 
dépourvu d'élégance. Bien qu'il fût loin d'être 
très cultivé, son esprit éveillé, soutenu par une 
mémoire heureuse, excellait, par de zélées lec- 
tures d'oeuvres historiques, par des entretiens 
avec des hommes qui avaient beaucoup vu, à 
emmagasiner de très vastes sommes de con- 
naissances, a Le fait qu'il me décida, s'écrie 
Guillaume de Tyr, à écrire mon grand livre sur 
la Croisade, est une preuve de l'importance 
extrême qu'il attribuait aux études historiques. 
Une de ses grandes joies était dans ses conver- 
sations avec les hommes spéciaux, dans les 
cas épineux de contestations juridiques, de 



lo CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

soulever des questions très embrouillées et 
d^en chercher ou d'en indiquer la solution. 
« Toutes ses occupations, en dehors même 
des obligations de ses fonctions royales, étaient 
de nature sérieuse. Il ne goûtait, je Tai dit, ni 
les représentations théâtrales, ni le jeu de dés, 
mais bien la grande chasse et les autres diver- 
tissements de cette nature. Dans la guerre, où 
il témoignait d'une énergie et d'une endurance 
prodigieuses, il faisait constamment preuve de 
prudence, de finesse, de la plus admirable 
valeur. Ibn el Athîr dit que depuis la première 
apparition des Francs en Syrie, ceux-ci 
n'avaient jamais encore possédé de guerrier 
égal à celui-ci dans toutes les vertus militaires. 
« Il fut, dit le chroniqueur arabe, le plus grand 
de leurs rois par sa bravoure, sa prudence, son 
esprit fin et avisé. » En occident, on célébrait 
également le courage héroïque d'Amaury. Un 
des pires reproches qu'on lui fit fut de prendre 
pour favori le léger et arrogant Miles de 
Plancy. Non seulement il en fit le sénéchal de 
son royaume, mais il lui donna avec la main 



CHAPITRE PREMIER ii 

d'Êtiennette de Milly, veuve de Humfroy le 
jeune, la puissante forteresse de Montroyal ou 
Schaubak (i), 

Amaury était d'une taille haute et imposante 
qui révélait sa royale personne aux plus indif- 
férents. Son visage était noble et beau, avec 
deux grands yeux brillants comme des escar- 
boucles, un grand nez d'aigle, une chevelure et 
une barbe abondantes. Seule sa poitrine étroite 
manquait de prestance. Son rire sonore ébran- 
lait toute sa personne et lui faisait parfois 
perdre de sa dignité. 

. Amaury aimait à interroger « sur leur us et 
leurs contenances » ceux qui venaient à lui en 
messagers de terres étranges ou lointaines. De 
même il lui plaisait de s'informer auprès des 
clercs des passages des écritures qui lui sem- 
blaient obscurs. « Une foiz, raconte délicieu- 
sement Tarchevêque de Tyr, qu'il avoit une 
fièvre tierceine foiblete », et qu'il résidait au 
château de Sur (qui est Tyr), lorsqu'il se sentit 

(i) Plus tard, en troisièmes noces, cette princesse devait 
épouser le fameux Renaud de Châtillon. 



12 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

guéri il fit venir devant lui « Guillaumes qui fu 
arcevesques de Suf et ceste estoire mist en 
latin ». Il interrogea sur la vie future le véné- 
rable prélat qui lui donna forces preuves tirées 
des Saintes Écritures. Tout le récit de la con- 
versation entre le roi convalescent et le bon 
évêque est d'un charme extrême, d'une naïveté 
exquise (i). 

Encore du vivant de son frère, vers l'an 1 157 
ou 1158 (2), Amaury avait épousé Agnès de 
Courtenai, fille du comte Josselin III d'Êdesse, 
et veuve de Raynaud de Marasch. Elle lui 
donna en 1 160 un fils, le futur Baudouin IV (3). 
Elle lui donna aussi une fille qui fut appelée 
Sibylle, du nom de la comtesse de Flandre, 
sœur de son frère. Mais ce mariage avait été 
conclu contre la volonté et sans la permission 
du patriarche Foucher, qui reprochait aux 



(i) Hist. occid. des Croisades, t. I, pp. 887, 888. 

(2) RôHRiCHT, Gesch. d. Kônigr. Jerus,^ p. 311, note 2. 

(3) Le roi Baudouin III fut le parrain de cet enfant. Comme il 
le tenait sur les fonds baptismaux, Amaury lui demanda en riant 
quel cadeau il ferait à son filleul : u Je lui donnerai le royaume 
de Jérusalem », répondit le jeune roi à son frère. 



CHAPITRE PREMIER 13 

conjoints d'être parents au quatrième degré. 

La chose fut plus tard prouvée « si comme li 
preudome del lignaige le jurèrent » en présence 
du patriarche Amaury, successeur de Foucher 
et du cardinal prêtre Jean, du titre des saints 
Jean et Paul, légat du Saint-Siège ». Le saint 
prélat exigea le divorce à cause de cette abomi- 
nation (i), et fit dépendre de cette condition 
son consentement au couronnement d' Amaury . 

Tout ce récit de Guillaume de Tyr est d'une 
grande naïveté. On hésitait sur le degré de 
parenté des conjoints. « Une prude femme était 
abbesse de Tabbaye de Sainte-Marie-la-Majeure 
qui est en Jérusalem devant le Sépulcre de 
Notre- Seigneur. Elle avait nom Tiphaine et 
était fille du vieux comte Josselin I d'Êdesse et 
de la sœur du prince Roger d'Antioche. — Il 
s'agissait là des grands premiers noms de la 
première Croisade. — Tiphaine était déjà de 
grand âge, mais bien sut conter comment le roi 

(i) Baudouin II, père des rois Baudouin III et Amaury, était, en 
effet, cousin de Josselin II le Jeune d'Êdesse, père de cette Agnès, 
qui, après la mort de son premier mari Raynaud de Maraseh, avait 
fini par épouser Amaury. 



14 CAMPAGNES DU ROI AMAURY !•' 

Amaury et cette Agnès s'entrappartenaient. 
Elle racontait ainsi : « Baudouin du Bourg, le 
second, roi de Jérusalem, dont je vous ai parlé 
avec tant d'éloges et josselin d'Êdesse le Vieux 
qui assez fut prudhomme, étaient fils de deux 
sœurs. De Baudouin fut née la reine Mélissende 
et de Mélissende naquit Amaury. De l'autre 
part de Josselin le Vieux naquit Josselin le 
Jeune et de ce dernier cette comtesse Agnès, 
ce pour quoi le mariage ne put être maintenu 
entre ces deux. » 

Bref, Amaury divorça d'avec sa jeune femme. 
« Nequedant bien fu dit devant le Sépulcre 
Notre-Seigneur que les deux enfants qui d'eux 
étaient nés seraient droit hoir et loial en héri- 
tage », c'est-à-dire qu'ils demeureraient légi- 
times. L'épouse répudiée se remaria avec 
Hugues d'Ibelin, dont le frère, Balian le Jeune 
d'Ibelin, devait, après la mort d'Amaury, épou- 
ser la seconde femme de celui-ci, Marie, mère 
de la princesse Isabelle, qui eut, elle, quatre 
maris. Plus tard, comme Hugues d'Ibelin mou- 
rut encore du vivant d'Amaury, Agnès devait 



CHAPITRE PREMIER 15 

épouser en quatrièmes noces, elle aussi, Renaud 
de Sidon,fils de Gérard de Sidon, dont elle dut 
de même se séparer promptement, ce mariage 
aussi ayant été annulé pour cause de parenté 
défendue. Quelle effroyable consommation de 
jeunes hommes faisait cette terrible existence 
de Terre Sainte, si rude, si périlleuse, sans 
cesse guerroyante sous un ciel de feu ! Tous ces 
princes de la Croisade mouraient à un âge si 
peu avancé que les princesses leurs épouses, 
avant d'arriver à la trentaine — lorsqu'elles y 
arrivaient, — avaient convolé au moins deux ou 
trois fois, parfois quatre, en justes noces. 

Amaury, lui aussi, aussitôt couronné, ainsi 
violemment séparé de sa reine Agnès, devait 
songer à reprendre de suite une nouvelle 
épouse. Sur le conseil de ses barons, il envoya 
chercher femme à la lointaine cour de Constan- 
tinople, alors toute-puissante, dont le prestige 
avait été glorieusement relevé dans toutTOrient 
par rillustre basileus Manuel Comnène. L'ar- 
chevêque Hernesius de Césarée et Téchanson 
royal Odon de Saint- Amand furent les envoyés 



i6 CAMPAGNES DU ROI AMAURY l" 

du roi des Francs d'Outre-mer à Constantî- 
nople. « Le roi, par leur intermédiaire, mandait 
à l'Empereur qu'il lui envoyât, si cela lui plai- 
sait, la plus proche parente qu'il avait, qu'il la 
prendrait aussitôt à femme et la ferait reine de 
Jérusalem! L'empereur en fut moult liés. » 
Après deux ans d'absence — rien ne se faisait 
vite en ces temps difficiles — les ambassadeurs 
latins revinrent enfin. Ils ramenaient avec eux 
une princesse charmante, Marie Comnène, delà 
maison impériale régnante. Elle était fille de 
Jean Comnène, protosébaste, le fils du sébas- 
tocrator Andronic, le propre frère de l'empe- 
reur Manuel, le plus riche et important person- 
nage de l'empire après celui-ci. Amaury, nous 
le verrons, alla, en l'an 1 167, à la rencontre de 
l'impériale demoiselle, qui arrivait avec un cor- 
tège de nefs et de galères byzantines, » char- 
gées d'or et d'argent et de draps de soie et de 
gens ». Elle aborda d'abord à Saint- Jean- 
d'Acre, d'où le brillant cortège se rendit à Tyr. 
Le mariage fut célébré en grande pompe dans 
la cathédrale de cette autre vieille métropole 



CHAPITRE PREMIER 17 

phénicienne le 29 août 11 67. Marie, à laquelle 
son royal époux donna en dot la cité de 
Naplouse, qui est Tantique Sichem, la Neapo- 
lis romaine, rendit celui-ci successivement père 
de deux filles : Isabelle, mariée d'abord à Hum- 
froy de Toron, puis à Conrad de Montferrat, en 
troisièmes noces à Henri de Champagne, en 
quatrièmes noces enfin à Amaury II de Lusi^ 
gnan, et Alice qui mourut en bas âge. 

Le gouvernement d' Amaury présente une 
physionomie toute spéciale parmi les autres 
règnes des rois de Jérusalem. Il fut spéciale- 
ment et presque uniquement consacré à d'auda- 
cieuses tentatives de conquête de l'Egypte et le 
récit de ces campagnes, d'un héroïsme presque 
fabuleux, semble une vraie chanson de geste 
d'Occident transportée au pays des Mille et une 
Nuits. 

La lecture des vieilles chroniques franques 
ou arabes qui nous ont conservé le souvenir de 
ces prouesses françaises, (i gesta Det per Fran- 
cos »,aux rivages du Nil, m'a charmé à tel point 



i8 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

qu'un vif désîr m'a pris de les faire mieux 
connaître au public épris des choses d'histoire. 
Le petit royaume chrétien de Terre Sainte 
se trouvait plus que jamais à cette époque 
comme pris et resserré entre les deux grandes 
puissances sarrasines d'alors, celle du fameux 
Atâbek Nour ed-Dîn d'une part, maître de 
toute la Syrie musulmane, d'autre part celle du 
Khalife f^temide d'Egypte. Menacé de suffo- 
cation sous cette double pression incessante, il 
tentait constamment de triompher de l'une ou 
de l'autre pour se donner de l'air sur l'une ou 
l'autre de ses frontières. Naturellement il cher- 
chait avant tout à détruire la plus vulnérable de 
ces puissances qui était en ce moment l'Egypte, 
fort affaiblie dans l'anarchie formidable qui mar- 
quait la fin de la dynastie des Fatemides. Les 
hommes de guerre prudents et avisés qui prési- 
daient aux destinées du glorieux petit royaume 
franc perdu comme un brûlot solitaire sur les 
flots de l'Océan sarrasin, se rendaient parfaite- 
ment compte qu'une fois ou l'autre, ce qui 
devait arriver du reste si peu de temps après 



CHAPITRE PREMIER 19 

lors du triomphe de Saladin, ces deux formi- 
dables portions du monde musulman, presque 
constamment divisées pour le plus grand mal-' 
heur de T Islam, finiraient par se réconciHer 
sous un même sceptre au plus grand détriment 
des Latins d'Orient et qu'alors toute résistance 
deviendrait vaine, car l'enjeu et le gage même 
de cette réconciliation entre Sarrasins serait ce 
petit royaume de Terre Sainte ! 

Le grand mérite du roi Amaury fut de se 
rendre compte mieux que quiconque, de cette 
situation pleine de périls imminents. Profitant 
habilement des circonstances en ce moment 
très favorables : inaction prolongée de Nour 
ed-Dîn, affaiblissement extrême du khalifat 
d'Egypte, il faillit réussir dans son plan auda- 
cieux de s'emparer de la vallée du Nil. Mais 
cette entreprise était vraiment trop au-dessus 
des forces dont il disposait et la puissance 
de ses adversaires trop considérable. Aussi 
échoua-t-il finalement, mais ces glorieuses 
campagnes de cette petite armée de héros 
francs acharnés à conquérir cette vaste contrée 



jo CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

ont un tel parfum de chevaleresque et guerrière 
épopée qu'elles s'emparent invinciblement de 
l'esprit de celui qui en lit le naïf et touchant 
récit dans les vieilles chroniques de jadis. C'est 
pourquoi j'en veux rendre compte ici. 

Ainsi que je viens de le dire, les circonstances, 
au début du règne du roi Amaury, se trouvaient 
éminemment propices à cette tentative, en ap- 
parence si disproportionnée, de la conquête par 
le petit royaume latin de Terre Sainte de l'an- 
tique terre des Pharaons. D'une part le grand 
Nour ed-Dîn demeurait dans une complète et 
indolente inactivité. De l'autre la puissance du 
khalifat fatemide d'Egypte s'abîmait chaque 
jour davantage dans une immense anarchie. De 
cette apathie profonde de Nour ed-Dîn, le digne 
successeur de son glorieux père Zenguî, lui 
aussi demeuré si longtemps la terreur des 
Francs, le plus actif, le plus enragé de leurs 
adversaires, un témoignage précieux nous est 
demeuré dans la si curieuse autobiographie de 
son contemporain et serviteur le fameux émir 
Ousâma ibn Mounkidh que mon confrère 



CHAPITRE PREMIER 21 

M. H. Derenbourg nous a tout récemment 
fait connaître (i). 

Le 26 avril de Tan 1154 Nour ed-Dîn avait 
forcé par surprise la Porte Orientale de la cité 
de Damas, perle de la Syrie. Par cette occupa- 
tion il avait réalisé à son profit une riche con- 
quête que Zenguî son père avait tenté à plu- 
sieurs reprises de s'approprier, sans avoir toute- 
fois pu réussir à incorporer définitivement dans 
ses vastes états cette ville fameuse qu'il avait 
toute sa vie durant considérée d'un œil de con- 
voitise. Le prince musulman avait confié le 
gouvernement de sa nouvelle province au gé- 
néral en chef de son armée, l'oncle du jeune 
Saladin, Asad ed-Dîn Schirkoûh, qui avait pris 
une part décisive à la campagne si heureuse- 
ment terminée. Puis étaient venus les eflfroya-» 
blés tremblements de terre du mois d'août 11 57 
qui jetèrent bas une foule de villes syriennes, 
la grande Schaizar entre autres dont la popula- 
tion périt en masse. Tant de guerriers sarrasins 

(i) Ousdma ibn Mounkidh, un émir syrien au premier siècle 
des Croisades ^ Paris, 1889. 



32 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

avaient succombé dans ce désastre que la 
guerre en fut retardée. Puis vînt encore la ter- 
rible maladie de Nour ed-Dîn qui, longtemps 
cloué sur sa couche de souffrance à Alep où il 
faillit mourir, n'était rentré que le septième 
jour du mois d'avril de l'an 1158 dans Damas 
après sa guérison inespérée. En février précé- 
dent les Francs avaient profité de l'inaction 
forcée de leur redoutable adversaire pour s'em- 
parer de la puissante citadelle de Hârim. Nour 
ed-Dîn les avait bien battus à son tour peu 
après, mais son bras jadis si puissant mollissait. 
Le vizir ou premier ministre du jeune Khalife 
fatemide d'Egypte Al-Fâ'iz, qui avait nom Al- 
Malik As-Sâlih Tala'i ibn Rouzzîk, avait beau, 
par d'entraînantes pièces de vers qu'il lui en- 
voyait par l'entremise d'Ousâma le Mounkid- 
hite, l'inciter au bon combat contre les chré- 
tiens polythéistes, afin de reconnaître ainsi la 
faveur d'Allah qui l'avait guéri de sa maladie, 
le vieux lion blessé ne voulait plus quitter son 
antre. Il faut lire dans la Vie d^Ousâma cette 
singulière correspondance entre le vizir et le 



CHAPITRE PREMIER 23 

Mounkidhite. Dans la dernière de ses lettres 
poétiques adressées àOusâma, As-Sâlih, après 
avoir énuméré ses succès sur les Francs, ter- 
mine en disant à son correspondant : « C'est 
pourquoi dites à Nour ed-Dîn : Renonce à une 
certaine inclination vers les Francs et à une 
suspension des hostilités, qui a fait manquer le 
but à d'autres qu'eux, tandis qu'eux ne Tont 
pas manqué. 

« Considère la situation. Combien de condi- 
tions tu leur as imposées précédemment; que 
de fois ils les ont violées traîtreusement ! 

« Retrousse les pans de ta robe — c'est-à- 
dire : « hâte-toi » — car nous t'avons fourni 
tout le concours que tu avais demandé; expé- 
die-nous tes armées et qu'elles viennent sans 
retard. » 

« Malgré ces adjurations réitérées d'As- 
Sâlih, Noûr ed-Dîn, dit M. Derenbourg (i), 
n'avait bas bougé. Il avait simplement traité 
cette correspondance littéraire en jeu d'esprit, 

(i) Op, cit. y p. 295. 




24 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 



qui ne lui apprenait rien, puisque dans ses rési- 
dences de Damas et d'Alep, il était mieux placé 
que le vizir de Misr (i) pour connaître les évé- 
nements de Syrie et pour en apprécier les con- 
séquences immédiates. Sa politique d'attente, 
de circonspection et d'égoïsme ne pouvait d'ail- 
leurs être servie par un meilleur interprète 
qu'Ousâma, dont les rares réponses évitent les 
précisions des engagements formels pour se 
mouvoir dans les obscurités d'un langage 
ambigu, où promesses comme refus sont insai- 
sissables... 

« Si Noûr ed-Dîn s'était, à ce moment, laissé 
séduire par les offres de concours et par les 
allégations d' As-Sâlih ; s'il avait contracté avec 
lui l'alliance sollicitée par l'entremise d'Ou- 
sâma, le royaume de Jérusalem et les posses- 
sions des Croisés au sud du Jourdain n'auraient 
pas pu résister à l'attaque simultanée de deux 
puissants ennemis venus à la fois du nord-est et 
du sud-ouest. Heureusement pour la sécurité 

(i) C'était un des noms arabes du vieux Kaire à cette époque. 



CHAPITRE PREMIER- 25 

de l'Orient latin, As-Sâlih n'était pas parvenu à 
convaincre Nour ed-Dîn ni par son éloquence 
persuasive, ni par une ambassade qu'il lui avait 
envoyée, à laquelle les Francs essayèrent de 
barrer la route et qui n'en était pas moins arrivée 
à destination le ii octobre 1158. En effet, le 
chambellan de Nour ed-Dîn, Mahmoud al- 
Moustarschidî, qui avait été porter à Misr la 
réponse dilatoire de son maître aux demandes 
pressantes d'As-Sâlih, était revenu accompa- 
gné d'un des émirs égyptiens, chargé d'offrir à 
Nour ed-Dîn des armes, des étoffes précieuses 
égyptiennes, des chevaux arabes pour une 
somme de trente mille dinars en pièces d'or 
comme contribution à la guerre sainte, enfin de 
lui remettre une lettre autographe contenant 
encore plusieurs pièces de vers composées 
pour l'exciter à combattre les Francs. As-Sâlih 
avait échoué dans sa tentative et ses présents 
n'avaient pas eu plus de succès que ses épîtres. 
Il s'était heurté à un parti pris d'autant plus 
inébranlable que de légères escarmouches avec 
les Francs, où ceux-ci avaient été vainqueurs, 



26 CAMPAGNES DU ROI AMAURY V' 

lui donnaient un semblant de légitimité. Nour 
ed-Dîn persistait à se réserver afin d'être un 
jour, selon l'expression d'Ousâma, « pour les 
musulmans une défense, pour le monde un 
embellissement ». 

« Plutôt que de faire la chasse aux Francs, 
Nour ed-Dîn et Ousâma se divertissaient à 
poursuivre les lièvres dans la région de Hamâ, 
en compagnie d'Asch-Scharîf As Sayyid Bahâ 
ed-Dîn, descendant du Prophète ou d'Ali, et 
les renards de Karâhisâr sur le territoire d' Alep 
avec Nadjm ed-Dîn Aboû Tâlib ibn Alî 
Kourd. 

« Dès le commencement de 1159, Nour-ed- 
Dîn avait contracté dans la citadelle d'AIep une 
nouvelle maladie, plus grave que la première. 
La nouvelle de sa mort s'était propagée même 
avec une telle vraisemblance que sa succession 
fut considérée comme ouverte. Son prompt ré- 
tablissement déconcerta son plus jeune frère 
Nousrat ed-Dîn Amir Amîrân, qui s'était déjà 
rendu maître de toute la ville d'Alep, à l'excep- 
tion de la citadelle... 



CHAPITRE PREMIER 27 

« Le ton vague où avait été maintenue de 
parti pris cette correspondance poétique entre 
As-Salîh et Ousâma, Tallure compassée des 
réponses de ce dernier, auraient découragé un 
esprit moins obstiné que celui d'As-Sâlih. La 
mort prématurée — et c'est à ce propos que 
nous allons enfin parler de Tétat d'anarchie 
dans laquelle se débattait T Egypte à ce mo- 
ment, qui fut un des mobiles principaux des 
résolutions d'Amaury — la mort prématurée, 
dis-je, du pauvre petit Khalife fatemide, Tépilep- 
tique Abou'l Kâsim Al-Fâ'iz, le vingt-trois 
juillet de l'an 1160 (i), après six années et cinq 
mois de règne, lui avait fourni l'occasion qu'il 
saisit de renouer avec Ousâma l'entretien un 
moment interrompu. » 

Al-Fâ'iz, au moment de sa mort, n'avait 
qu'onze ans et demi. Presque toute sa famille 
avait péri massacrée avec son père lors de son 
avènement. Le grand vizir As-Sâlih ne savait 



(i) Dix-septième jour du mois de radjah de l'an 555 de l'Hégire. 
Il était né le 31 mai 1149 ^^ avait été proclamé Khalife avant 
d'avoir achevé sa cinquième année. 



28 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

qui mettre sur le trône à sa place, maïs il était 
bien décidé à lui donner un successeur qu'il 
pourrait également continuer à tenir en tutelle. 
Aussitôt après la mort du petit Khalife, il était 
donc allé au Château, c'est-à-dire au Palais, et 
ayant fait venir un certain vieil eunuque, il lui 
avait demandé qui il lui conseillait d'élire. Celui- 
ci avait désigné successivement plusieurs per- 
sonnes parmi lesquelles un homme déjà âgé. 
As-Sâlih avait fait venir ce personnage, puis, 
ne l'ayant pas goûté, il l'avait renvoyé. Enfin il 
avait pris une décision, estimant plus prudent, 
sur l'avis secret d'un de ses officiers, de choisir 
un fils encore enfant d'Youssof ben el-Dhâfir, 
jadis tué par Abbas avec son frère l'avant-der- 
nier Khalife. Ce petit prince, appelé Abou 
Mohammed Abdallah, était donc cousin ger- 
main d'Al-Fâ'iz. Étant né le 9 mai 1 151, il avait 
à ce moment environ neuf ans. As-Sâlih lui 
avait donné sa fille en mariage avec une dot 
d'une richesse prodigieuse et l'avait proclamé 
sous le nom d'Al-'Âdid li-Dîn Allah, Celui qui 
apporte de Vaide à la Religion d'Allah. Cet 



CHAPITRE PREMIER 29 

enfant lamentable devait être le dernier et mé- 
lancolique Khalife de la race fameuse des Fate- 
mides d'Egypte. 

« As-Sâlih ibn Rouzzîk, dit le chroniqueur 
Abou Chamah, pour qu'il le rapportât à son 
maître et protecteur Nour ed-Dîn, avait fait part 
de ces événements à Ousâma en ces termes : 

« Félicite-moi d'une faveur dont la reconnais- 
sance ne saurait atteindre la mesure, souhaite- 
moi la patience pour un malheur que je sup- 
porte impatiemment. 

a Al-Fâ'iz le pur, Timâm, est mort, et après 
lui Al-'Âdid le pur a recueilli chez nous la suc- 
cession de rimâmat. 

« Deux imâms dirigés dans la voie d'Allah. 
Il y a un mystère dans le rappel de l'un vers la 
grâce d'AUâh et dans l'élévation de l'autre. 

« Continue à vivre et sois conservé pour les 
hommes, toi qui es leur caution, toi qui écartes 
d'eux toute chance d'accident. » 

Nous ne connaissons pas la réponse faite 
par Ousâma à cette poétique épître si flatteuse. 
Il était alors vraisemblablement fort occupé à 



30 CAMPAGNES DU ROI AMAURY T' 

préparer son pèlerinage à la Mecque, qu'il de- 
vait exécuter en décembre de cette même année. 
Il avait alors déjà soixante-sept années musul- 
manes. « Il était donc grand temps pour lui, 
s'il voulait se garder contre toute surprise, de 
se mettre en règle avec Allah et de ne point 
différer l'accomplissement du devoir dont ne 
peut s'affranchir aucun musulman, homme ou 
femme, qui aspire à être admis au moins dans 
le cinquième ciel, lorsque son âme sortira de 
l'enveloppe corporelle ainsi qu'une goutte d'eau 
échappe d'une outre. » Que ne pouvons-nous 
suivre cet intéressant pèlerin allant de Damas 
aux villes saintes du Hedjaz « balancé douce- 
ment par la marche toujours égale de son cha- 
meau^ moelleusement assis dans son palanquin 
ainsi que dans une petite tente ! » 

Le puissant vizir As-Sâlih ibn Rouzzîk, de 
haute et fière prestance, cultivé, même lettré, 
avait donné à l'Egypte un gouvernement ferme 
et bon. Malheureusement sa rapacité à vendre 
très cher aux plus offrants des émirs les diverses 
places de l'État, son arrogante attitude vis-à-vis 



CHAPITRE PREMIER 31 

du petit Khalife qu'il traitait comme un humble 
esclave, enfin Tincroyable sévérité avec laquelle 
il maintenait Tordre dans Timmense population 
du Palais, au grand déplaisir des femmes prin- 
cipalement, avaient dès longtemps excité contre 
lui une foule d'animosités particulières. Bientôt 
une conspiration s'était formée par les soins 
surtout de la plus jeune des tantes du Khalife. 
A la sortie du palais, le vizir, surpris par des 
émirs postés sur son passage, avait été blessé 
à mort le ii septembre 1161. En expirant, il 
avait déclaré qu'il ne se repentait d'aucune des 
actions de sa vie, seulement d'avoir donné une 
préfecture en Haute Egypte à Schawer, dont 
il va bientôt être tant question, et, au lieu 
d'avoir fait halte à Belbéis, lors de la guerre 
avec les Francs, et d'avoir dépensé inutilement 
à cette occasion tant d'argent, d'avoir pour- 
suivi ses avantages en s'emparant de Jérusalem 
et en extirpant de Terre Sainte la puissance 
des Latins. Il avait, en outre, ordonné à son fils 
Rouzzîk de ne jamais, sous aucun prétexte^ 
permettre à ce même Schawer de s'approcher 



32 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

de lui, ce qui Texposerait certainement à perdre 
à la fois le pouvoir et la vie. Bientôt après ce 
singulier exposé de ses dernières volontés, le 
puissant vizir avait rendu l'âme, non point ce- 
pendant sans avoir savouré une joie suprême 
en employant ses dernières forces à égorger de 
sa main Tinstigatrice de son assassinat. Dé- 
noncée et livrée par son propre neveu, le petit 
Khalife, l'infortunée jeune femme, amenée près 
de la couche du moribond, avait reçu de sa 
main défaillante le coup mortel. Ceci se passait 
six mois environ avant la mort du roi Bau- 
douin III et Tavènement de son frère le roi 
Amaury. 

On enterra As-Sâlih dans un monument érigé 
sur la haute montagne appelée Karâfa. Le sur- 
lendemain son fils Abou Schougâ Rouzzîk el- 
Adil avait été nommé grand vizir à sa place. Le 
nouveau maître de T Egypte prit au moment de 
son investiture le titre d'El Malek el-Adil en- 
Nâcer. Il ne devait guère se passer de temps 
avant que la funèbre prédiction de son père ne 
se réalisât. 



M 



CHAPITRE PREMIER 33 

As-Sâlih ibn Rouzzîk, on Ta vu, avait 
nommé à la préfecture du Saïd ou Haute Egypte, 
qui avait Koûs pour capitale, un émir du nom 
d'Abou Schougâ Schawer ben Mudjîr (i). Ce 
noble fils d'une des plus vieilles familles arabes, 
descendant du frère de la nourrice du Prophète, 
guerrier intrépide, admirable cavalier, homme 
aussi ambitieux que de grand cœur, s'était 
promptement attiré une popularité telle parmi 
les habitants de sa province comme parmi les 
chefs des tribus arabes nomades voisines qu' As- 
Sâlih, effrayé de ces symptômes, n'avait pas 
osé le révoquer malgré qu'il se montrât déjà 
aussi indiscipliné qu'arrogant. « Ceux d'Egypte, 
dit la C hromçue d^Evnoulj adoraient Schawer 
à l'égal d'un dieu. Quand il y avait un malade, 
on le portait devant son palais, et on l'appelait. 
Il venait alors et secouait sa manche à une 
santé. Et quand le malade revenait à la santé, 

(i) Sur Torign^e du titre étrange de u Mulane », u la Mulane » 
ou u Murleinne > , u Mulene n constamment donné à ce person- 
nage par Ernoul et Guillaume de Tyr, voy. L. de Mas-Latrie, 
Chronique d' Ernoul et de Bernard le trésorier ^ p. 18, note 6 
u Moulana n en arabe signifie u notre- maître ». 




34 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

tous croyaient que c'était par lui... Ce Mulane 
était tellement craint qu'il tenait son royaume 
en paix et qu'on lui apportait les revenus de 
toute la terre d'Egypte et d'Alexandrie à son 
château où il résidait, qui a nom le Kaire près 
de la cité de Babilone (qui est Fostat). A cette 
époque, on ne connaissait aucun haut homme 
au monde qui eût assemblé un aussi grand 
trésor que celui qu'il avait dans son château du 
Kaire, excepté seulement l'empereur de Cons- 
tantinople. » 

Ce que le père n'avait osé faire, le fils crut 
pouvoirTaccomplir dès l'année suivante. Poussé 
par de maladroits conseillers, Rouzzîk el-Adil 
avait déposé Schawer au mois d'août de l'an 
1162 et donné sa place à l'émir Ibn el-Rifa. 
Aussitôt l'émir disgracié, profitant de ce que, 
depuis la mort d'As-Sâlih, les ressorts de l'au- 
torité s'étaient fort détendus, s'était révolté 
ouvertement. Réfugié d'abord dans les oasis 
du désert, il avait gagné par cette voie la loca- 
lité de Taroudj, tout près d'Alexandrie, où il 
avait réussi rapidement à réunir une nombreuse 



CHAPITRE PREMIER 35 

armée. Dès le 3 du mois de décembre, il entrait 
en vainqueur au Kaire, que Rouzzîk el-Adil avait 
évacué deux jours auparavant, emmenant avec 
lui dans un infini convoi sa famille, ses fidèles, 
ses immenses trésors. Le vizir fugitif s'était 
retiré à Atfih auprès d'un ami qu'il avait comblé 
de bienfaits. L'infâme courut au Kaire avertir 
Schawer qui fit saisir le malheureux par ses 
soldats. On le fit attendre longtemps devant la 
porte de la ville avant de l'emprisonner. Le 
traître qui l'avait livré fut pendu. Quant à lui, 
on le massacra. Sa tête fut exposée publique- 
ment aux yeux des émirs. 

Schawer, nommé vizir en place de celui qu'il 
avait fait tuer, porté ainsi si rapidement au faîte 
de la fortune, devint du coup maître incontesté 
de toute l'Egypte. Il gouverna despotiquement 
sans plus s'inquiéter du petit Khalife qui végé- 
tait dans un coin du Palais. 

Le nouveau vizir était de mœurs raffinées et 
chevaleresques. Il adorait la gaie science des 
lettres et s'entoura de poètes qui rimaient à qui 
mieux mieux ses vertus et ses hauts faits. Un 



36 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

d'eux luî en récita un jour quelques-uns qui 
tant lui plurent qu'il lui fit remplir la bouche 
de pièces d'or, répétant à maintes reprises ces 
strophes charmantes. 

Malheureusement l'Egypte n'arrivait pas à 
se remettre de cette longue anarchie qui avait 
troublé l'État jusque dans ses fondements. On 
ne sortait d'une sédition que pour tomber dans 
une autre. Il s'éleva presque aussitôt un cou- 
current fort dangereux pour le nouveau vizir 
dans la personne de l'émir Abou'l Aschbal 
Dhirgâm. C'était un chef fort en vue du corps 
d'El-Barkîa, régiment de milice fondé p^ir As- 
Sâlih et ainsi nommé d'un des quartiers du 
Kaire. A la suite d'un soulèvement que je n'ai 
pas à raconter ici, cet homme audacieux réussit 
à son tour à chasser Schawer du Kaire, au 
mois d'août de l'an 1 163. Il fit tuer son fils aîné 
et le contraignit lui-même à se réfugier hors 
d'Egypte. 

C'est à ce moment précis, c'est-à-dire dans 
la seconde moitié de Tan 1163, que se place 



CHAPITRE PREMIER 37 

une première expédition dans ce pays du jeune 
roi Amaury de Jérusalem. Nous ne possédons 
malheureusement sur cette première campagne 
que les indications les plus brèves, tout au plus 
quelques lignes des chroniqueurs. A partir de 
son avènement le lo février 1162, Amaury, je 
Tai dit, n'avait cessé un seul jour d'avoir les 
yeux tournés vers cette belle terre d'Egypte, 
que d'autres rois de Jérusalem, comme Bau- 
douin I, s'étaient déjà efforcés de conquérir. 
Les richesses de Misr fascinaient ce prince 
intrépide. Surtout, à tort ou à raison, il croyait 
fermement voir dans l'anéantissement de la puis- 
sance sarrasine dans la vallée du Nil et son rem- 
placement parla puissance franque le salut défi- 
nitif pour le petit royaume chrétien aux destinées 
duquel il présidait avec un zèle anxieux. Très 
certainement, bien que nous ne sachions rien 
de précis à ce sujet, les affreuses luttes intes- 
tines au Kaire, que nous venons de raconter et 
qui avaient été contemporaines de son avène- 
ment, la chute successive de trois vizirs, l'affai- 
blissement extrême et l'anarchie du pouvoir des 



38 CAMPAGNES DU ROI AMAURY V 

Khalifes, enfin la récente et heureuse conquête 
d'Ascalon, avaient été les raisons décisives qui 
amenèrent Amaury à prendre la résolution si 
grave d'intervenir dans ces luttes entre émirs 
sarrasins. Le prétexte fut facilement trouvé! 
a Le roi Amaury, disent les chroniqueurs francs, 
organisa une expédition contre T Egypte parce 
que le Khalife — ou plutôt le vizir qui gouver- 
nait aux lieu et place de cet enfant — avait refusé 
jde payer le tribut jadis promis à son frère et 
prédécesseur Baudouin IIL » L'historien syrien 
Aboulfaradj (i), en effet, raconte expressément 
qu'après la mort d'Al-Fâ'iz, le vizir al-Adil ibn 
Rouzzîk s'était engagé à payer à la cour de Jéru- 
salem l'énorme tribut annuel de cent soixante 
mille pièces d'or ou dinars (2). Un des nouveaux 
vizirs, peut-être le fils d'Ibn Rouzzîk, ou bien 
plutôt Schawer, ayant refusé d'acquitter ce 
honteux subside, Amaury, qui venait de voir le 
pouvoir si récent de ce dernier violemment 

(1) Chron. syr.^ éd. Bruns et Kirsch, p. 357. Voy. Rôhricht, 
op. cit.f p. 314, note 2. 

(2) WÎjstenfeld, Gesch, d. Fatim,'Khalifen^ p. 330, dit trente- 
trois mille ! 



CHAPITRE PREMIER 39 

renversé par Dhirgâm, se décida à intervenir. 
J'ai dit que nous ne savions, hélas! presque 
rien sur cette première de ces campagnes 
étranges qui devaient si souvent sous ce règne 
porter à travers les sables infinis de Tisthmq 
sinaïtique la petite armée vêtue de fer du roi 
Amaury jusque dans la vaste et verdoyante 
vallée où coule le vieux Nil, père antique de 
toute histoire. Quelques brèves lignes des chro- 
niqueurs et c'est là tout! Amaury et ses che- 
valiers, ses gens de pied, ses mercenaires sar- 
rasins, ses longs convois poudreux de chameaux 
difformes, se mirent en route le premier jour de 
septembre de Tan 1163. a C'était la première 
expédition du nouveau roi! Aussi s'efforça-t-il 
de bien guerroyer », s'écrie le chroniqueur! 
Nous ne savons que ceci, c'est que les Francs, 
après avoir traversé à partir d'El Arish jusqu'à 
Faramia, qui est la moderne Péluse, tout 
l'isthme sinaïtique en suivant sur le rivage de 
la mer la route ordinaire des caravanes marquée 
par quelques puits — route constante de toutes 
les expéditions guerrières traversant l'isthme 



40 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

dans un sens ou dans l'autre, expéditions de 
Cambysé ou de Bonaparte — pénétrèrent dans 
la vallée même du Nil. En avant de Belbéis, 
clef de r Egypte sur cette frontière, clef surtout 
de la branche pélusiaque du Nil alors encore 
existante, qui conduisait directement au Kaire, 
la petite armée chrétienne se trouva subitement 
en face des forces sarrasmes qui accouraient 
lui barrer le passage sous le commandement du 
frère de Dhirgâm, Nasr-el-Mouslimîn (i). Les 
Francs investirent aussitôt cette cité de Belbéis, 
une des plus importantes de VÈgypte à cette 
époque, la première qu'on rencontrât en venant 
de Syrie par Tisthme. C'était la Phelbes copte. 
Près de cette place on aperçoit encore l'ancien 
canal creusé par les Pharaons, dont on peut 
reconnaître les traces jusqu'à une distance assez 
considérable (2). 

D'abord le succès parut assuré. Une portion 

(i) WOsTENFELD, 0^. ciV., p. 330, le nomme Hammân.Cet auteur 
ajoute que les Francs u débarquèrent en ce point. » Une portion 
de Tarmée latine serait donc venue par mer I 

(2) Voy. sur Belbéis, ses origines et sa topographie : Et. Qua- 
TREMÈRE, Mém. gêog» et hist, sur l'Egypte ^ t. I, pp. 53 à 98. 



CHAPITRE PREMIER 41 

du rempart était déjà tombée aux maîns des 
chevaliers latins lorsque les Égyptiens, grâce à 
la crue du Nil (i), purent enfin recourir à leur 
grand procédé de tactique ordinaire. Ils cou- 
pèrent les digues et tout le plat pays aux envi- 
rons de la cité assiégée en fut aussitôt inondé 
« en celé manière que fu la terre close et ga- 
rantie ». 

Les Francs n'étaient point faits encore à ces 
procédés de défense tout nouveaux pour eux. 
Ils ignoraient le moyen de lutter contre cette 
mer montante sous laquelle toute terre dispa- 
raissait, fondant comme à vue d'œil. Amaury, 
comprenant de suite que ses soldats, réfugiés 
sur quelques îlots de sable plus élevés, ne pour- 
raient jamais dans ces conditions prendre Bel- 
béis, se retira précipitamment. Nous ne possé- 
dons sur cette expédition, outre ces quelques 
lignes des chroniqueurs arabes et quelques- 
unes de Guillaume de Tyr (2), qu'une curieuse 



(i) On sait que le Nil se met à grossir en mai pour être étale 
en septembre. En octobre il commence à diminuer. 
(2) L. XIX, chap. 5. 



42 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

lettre d'Amaury au roi Louis VII de France, 
écrite vers la fin du mois de septembre de cette 
année 1 163. 

Voici la traduction de ce document très pré- 
cieux, écrit en latin, qui nous a été conservé 
par Bongars (i). 

« A Louis, par la grâce de Dieu très glorieux 
roi des Francs et son ami sérénissime, Amaury, 
par la même grâce roi de Jérusalem, salut! 

« Comme nous chérissons votre personne et 
votre royaume et sommes dévoués à votre ser- 
vice et espérons tout spécialement en vous et 
votre royaume, nous jugeons convenable de 
notifier les succès de nos armes à Votre Majesté. 
Qu'Elle sache que nous avons envahi TÉgypte 
avec toutes les forces que nous avons pu 
assembler. Nous avons laissé notre royaume 
aussi bien défendu que possible contre Nour 
ed-Dîn qui avait assemblé toutes ses forces de 
Baldac et des régions de TEuphrate et de toutes 
ses provinces. Nous nous sommes concentrés 



(i) A. 1182, n" 23. 



CHAPITRE PREMIER 43 

devant une très illustre cité d'Egypte nommée 
Belbéis, ayant en face de nous toutes les forces 
de ce pays. Dieu cependant, qui ne s'occupe 
pas du nombre, mit en fuite cette multitude 
d'adversaires. L'ennemi perdit une foule de 
morts. Beaucoup de ses chefs les meilleurs et 
les plus illustres furent pris. Nous passâmes la 
nuit en ce lieu. Le lendemain nous donnâmes 
un assaut furieux à la ville et, n'eût été l'inon- 
dation annuelle du fleuve du Paradis (i) qui 
nous surprit et nous gêna prodigieusement, 
cette cité eût été prise d'assaut ou se serait 
rendue. Si donc comme de coutume votre vertu 
magnifique tient à nous- porter secours, avec 
l'aide de Dieu, l'Egypte pourra être facilement 
marquée du signe de la Très Sainte Croix. Por- 
tez-vous bien. » 

Dans le courant de l'automne de l'an 1163, 
le roi Amaury et l'armée royale furent de retour 
dans le saint royaume ! 

(i) Le Nil était un des quatre fleuves du paradis, dans l'anti' 
quité chrétienne et pour les Pères de l'Église comme pour les 
chroniqueurs du moyen âge. Déjà dans l'antiquité il était consi- 
déré comme venant du ciel. 



44 CAMPAGNES DU ROI AMAURY T' 

Revenons à Schawer, qui, de son côté, avait, 
durant ces événements, réussi à gagner la 
Syrie. Le noble fugitif avait de suite couru à 
Damas implorer l'assistance de Nour ed-Dîn. 
Il arriva dans cette ville dans le courant de 
l'hiver de 1 163 à 1 164, peu après la fin de cette 
première campagne des Francs en Egypte, et 
offrit à TAtâbek pour prix de son aide le tiers 
des revenus de cette contrée. 

Nour ed-Dîn, revenu depuis peu à la pleine 
santé, après des années de languissante apathie, 
avait enfin retrouvé Ténergie de jadis. Il avait 
avec plus de vigueur que jamais inauguré à 
nouveau la guerre sainte à outrance contre les 
Francs, auxquels il ne pouvait pardonner la 
prise de Hârim. Ses nouveaux débuts n'avaient 
d'abord pas été heureux. En 1 162 il avait échoué 
devant cette même place. Force lui avait été 
de lever le siège. Au printemps de l'an suivant 
il avait encore, contre toute attente, subi un 
terrible échec. Après avoir envahi le comté de 
Tripoli, il s'était jeté subitement sur Harîm. 
Surpris dans son camp par le jeune prince 



CHAPITRE PREMIER 45 

» ■ ■ ' ■ m 

d'Antioche, soutenu par des renforts de troupes 
byzantines, il subit une affreuse déroute au lieu 
dit « le gué de la Boquée ». Son armée fut 
comme anéantie (i). Lui-même n'avait échappé 
à la mort ou à la pire des captivités que par le 
dévouement d'un guerrier kurde qui s'était fait 
tuer pour lui donner le temps de s'évader. Telle 
fut sa hâte qu'il dut fuir un pied déchaussé sur 
la jument qu'il avait réussi à enfourcher. Les 
chrétiens firent un prodigieux butin. 

« Le danger auquel l'Atâbek venait d'échap- 
per, dit M. Derenbourg (2), l'avait profondé- 
ment affecté. C'était un avertissement d'Allah. 
Il s'engagea, sur les instances de ses conseil- 
lers, à faire pénitence, revêtit les vêtements les 
plus grossiers, abolit un certain nombre de 
dîmes, de surtaxes et de redevances, interdit 
les exactions, s'abstint de coucher sur un lit et 
renonça à toutes sortes de plaisirs. Les Francs 
même lui ayant fait des propositions de paix, il 



(i) Voy. GuiLL. DE Tyr, Hisi, occid, des Cr,^ t. I, 2* partie, 
p. 895. 

(2) Op, cit., p. 309. 



46 CAMPAGNES DU ROI AMAURY V' 

ne voulut point y prêter l'oreille. Son unique 
préoccupation était maintenant, suivant les 
énergiques expressions d^Ibn el Athîr, de « se 
« préparer à recommencer la guerre sainte, 
« de faire subir à Tennemi la peine du talion 
« et de Tattaquer jusque dans Tintérieur des 
« maisons, pour réparer son échec, combler 
« la brèche béante, effacer le stigmate de sa 
« faiblesse, et faire reluire Téclat de sa puis- 
ai sance ! » • 

Avant même que la petite armée du roi 
Amaury, désirant profiter de Tétat d'anarchie 
qui régnait en Egypte, eût tenté en automne de 
Fan 1163 contre Belbéis ce premier effort qui 
devait si complètement échouer^ Dhirgâm, qui 
avait été fait grand vizir par le petit Khalife Al- 
Àdîd sous le nom d*El-Malek el-Mansour, ce 
qui signifie « le prince Victorieux », avait de 
lui-même signé sa perte. Son avènement avait 
été salué par le joyeux enthousiasme de tous, 
mais, par légèreté naturelle, il s'était précipité 
presque aussitôt délibérément dans les pires 
infortunes. Doué des plus belles qualités phy- 



CHAPITRE PREMIER 47 

siques et morales, d'une noble prestance, géné- 
reux, sage, cultîvé, plein de savoir-faire, son 
caractère méfiant, crédule à la calomnie, amena 
pour lui les pires infortunes. Sur le bruit, pro- 
bablement tout à fait mensonger, que ses plus 
fidèles amis, ses plus dévoués partisans et 
camarades du corps d'El-Barkia (i) s^expri- 
maient sur son compte en termes violents, que 
quelques-uns même auraient été jusqu^à con- 
clure un accord secret avec Schawer pour 
relever la puissance de ce dernier au Kaire, il 
avait fait, sans avoir pu recueillir le moindre 
indice positif de leur culpabilité, attirer de nuit 
dans les cours du Palais, puis massacrer à coups 
de sabre, environ soixante-dix émirs avec leurs 
nombreux serviteurs. Cet horrible forfait qui, 
d'un seul coup, anéantissait en Egypte tous les 
personnages de quelque importance, créa 
immédiatement à Dhirgâm les plus violentes et 
les plus nombreuses animosités. Les guerriers 
francs eussent certainement grandement pro- 

(i) Voy. p. 36. 



48 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I*' 

fité pour s'emparer de T Egypte de cette dispa- 
rition subite de tous les hommes capables de 
leur opposer de la résistance. Pour une fois, 
l'inondation du Nil avait sauvé la terre des Fate- 
mides, peut-être sauvé T Islam. 

Ce fut à la suite de ces diverses circonstances 
que Nour ed-Dîn se décida à intervenir enfin 
personnellement dans les affaires de T Egypte 
en soutenant Schawer. Il reprit, je l'ai dit, avec 
une violence extrême la guerre sainte depuis si 
longtemps languissante contre les Francs, dans 
le double but d'anéantir ceux-ci et de porter 
secours à Schawer par cette puissante diver- 
sion. En même temps, il se disposa, durant 
qu'il attaquerait en personne le royaume chré- 
tien, à envoyer son émir Asad ed-Dîn Schir- 
koûh avec une forte armée de Turks restaurer 
en Egypte son hôte exilé. 

On conçoit quel dut être à ces nouvelles 
l'émoi de Dhirgâm. Un unique allié lui demeu- 
rait possible et celui-ci tout naturellement avait, 
de son côté, un intérêt capital à s'unir à lui 



CHAPITRE PREMIER 49 

contre leurs communs ennemis. Cet allié était 
le roi Amaury qui, précisément, à peine de 
retour de sa campagne infructueuse jusqu'à 
Belbéis, venait de faire fièrement réclamer à 
Dhirgâm par ses envoyés le tribut annuel jadis 
promis au roi Baudouin par le gouvernement 
égyptien* 

Dhirgâm donc, au lieu de répondre par un 
refus à ce message du roi latin, lui expédia de 
suppliantes ambassades pour le conjurer de 
revenir en Egypte avec ses troupes, non plus 
en ennemi cette fois comme l'an précédent, 
mais en allié et en défenseur. Pour le décider 
à cette nouvelle campagne succédant de si près 
à la précédente, il lui faisait les plus brillantes 
promesses. Il s'engageait sous les plus solen- 
nels serments à lui payer un tribut annuel 
encore plus élevé que celui qui jadis avait été 
promis au feu roi Baudouin. L'Egypte, jurait-il, 
deviendrait à jamais la vassale du royaume de 
Jérusalem. Il y aurait entre les deux puissances 
alliance inébranlable, éternelle. De nombreux 

et importants otages serviraient de garantie à 

4 



50 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

la loyauté de ces promesses. — Le bouillant roi 
Amaury, tout entier à son rêve favori de con- 
quérir ce merveilleux pays de Misr, était vio- 
lemment tenté d^accepter cette alliance, malgré 
ce qu'elle représentait d'impiété abominable 
pour l'esprit de dévotion si étroite qui régnait 
en maître à cette époque. Il négociait encore 
lorsque la chute foudroyante de Dhirgâm vint 
tout à coup ruiner ces brillantes perspectives 
politiques. 

Schirkoûh^ que Guillaume de Tyr et les autres 
chroniqueurs francs désignent sous son nom 
bizarrement francisé de « Syracons » et qu'ils 
qualifient de « connétable » de Nour ed-Dîn, 
durant que son maître, à la tête d'une partie de 
ses contingents, opérait un important mouve- 
ment sur la frontière orientale du royaume latin 
pour tenter par cette diversion de retenir le roi 
Amaury, avait, à la tête d'une forte armée de 
a Guzz », c'est-à-dire de « Turks » ou « Turko- 
mans » et en compagnie du fugitif Schawer, tra- 
versé rapidement l'isthme sinaïtique et franchi 
sans rencontrer la moindre résistance la fron- 



CHAPITRE PREMIER 51 

tière égyptienne (i). C'était peu de jours après 
la fin du carême de Tan 1 164 (2). Cette subite 
invasion, si imprévue, avait répandu une ter- 
rible consternation par toute TÉgypte. Déjà le 
24 avril, la panique folle qui faisait le vide 
devant la grande armée de Syrie avait mis en 
fuite à son approche toute la population du 
Kaire. Deux jours après, le frère de Dhirgâm, 
Nasr-el-Mouslimîn , celui-là même qui, Tan 
d^avant, s'était fait battre par Amaury, attaqua 
les envahisseurs dans la campagne de Belbéis 
où il avait réussi à les rejoindre. Comme presque 
chaque fois lors d'une invasion venant de Test, 
le sort de TÉgypte se décida en ce lieu en un 
seul jour. Schirkoûh et Schawer furent com- 
plètement victorieux. Il s'ensuivit la défection 
immédiate de la majeure partie des forces égyp- 
tiennes qui acclamèrent sur le champ de ba- 



(i) Suivant une lettre du patriarche Amaury à Louis VII, 
écrite vers la fin du mois d*août (Voy. Martène et Durand, 
Atnpl. Coll.f t. I, pp. 869-870, aussi Bouquet, t. XVI, pp. 61-62, 
n** 196), Dhirgâm n'aurait appelé Amaury à son secours qu'aus- 
sitôt après l'invasion de Schirkoûh. 

(2) RôHRiCHT, op, cit., p. 314, note 5. 



52 CAMPAGNES DU ROI AMAURY !•' 

taille leur ancien vizir. Beaucoup d'autres parmi 
les guerriers de Dhirghâm furent faits prison- 
niers. Le i''mai déjà Tarmée de Syrie campait 
sous les murs du Kaire près des jardins d'el- 
Tâg'. Dhirgâm, à la tête des deux corps de mi- 
lice dits de Reihâmia et de Gujûschia, tenta une 
sortie désespérée qui fut vivement repoussée. 
Quant à Schawer, qui voyait chaque jour se 
grouper autour de lui un plus grand nombre 
d'adhérents, poussant toujours plus loin ses 
avant-postes au delà d'el-Maks, il finit par en- 
trer dans Fostat, où il demeura quelques jours. 
Le siège du Kaire se prolongea presque tout 
le mois de mai. Enfin, dans une nouvelle sortie, 
Dhirgâm, qui avait réussi à accroître si possible 
encore contre lui Tanimadversion générale en 
se saisissant des sommes déposées sous la garde 
de la loi aux noms des orphelins et qui voyait les 
défections se multiplier autour de sa personne, 
fut, à la porte de Zoueïla, subitement abandonné 
par divers corps de troupes. A ce même mo- 
ment, les deux chefs ennemis, poussant leurs 
guerriers jusqu'aux deux portes de Saadah et 



CHAPITRE PREMIER 53 

du Pont, faisaient au fur et à mesure incendier 
toutes les maisons rencontrées sur leur route, 
même le château de plaisance de Lulu. Ils vou- 
laient augmenter ainsi la confusion générale. 
Ce fut le signal de la débâcle. Le Khalife fit don- 
ner ordre aux archers de ne plus tirer. Les der- 
niers habitants du Kaire, partisans de la résis- 
tance, devant ces progrès incessants de l'armée 
de Syrie, perdaient tout courage. Ils s'effor- 
çaient à Tenvi de s'évader secrètement de la 
grande ville par groupes affolés. 

Tous ces chefs sarrasins étaient de magni- 
fiques guerriers. Guillaume de Tyr fait un cu- 
rieux portrait du général de Nour ed-Dîn qu'il 
nomme, je l'ai dit, Syracons : « Noradin, dit-il, 
bailla à Savar (Schawer) son connestable por 
cheveteinne qui moût estoit preuz chevaliers 
et esprouvez en meintes besongnes, deireanz 
d'aquerre lox et pris, larges estoit seur toz 
homes, amez de chevaliers plus que hom qui 
lors vesquist, Syracons avoit non. Yà estoit 
tous vielz, petiz de cors et moût gras ; cil fut 



54 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I 



er 



nez de basses genz qui estoient homes de cors, 
mes par son sens et par sa proece monta tant 
qu'il fu haut princes de Turquie. En l'un des 
eulz avoit une maille. Soif et fein, froit et chaut 
soufroit plus que nus autres chevaliers. » 

Donc ce vieil et tant obèse Schirkoûh et son 
acolyte Schawer, empressé à venger cruelle- 
ment son expulsion, pressèrent si vivement 
par les tumultueuses rues du Kaire Dhirgâm 
en déroute que bientôt le malheureux vizir se 
vit à peu près seul. Successivement, en plein 
combat, tous ses soldats passaient à l'ennemi. 
Une dernière fois, il fit sur la muraille sonner 
l'appel et battre les tambours. Mais personne 
n'apparut. Avec les derniers cinq cents hommes 
qui lui restaient, il galopa jusque devant la 
Porte Dorée du Palais, faisant supplier le Kha- 
life au nom de ses pères de vouloir bien paraître 
au balcon. Personne encore ici ne répondit. 
L'infortuné demeura là jusqu'au soir, voyant 
sans cesse décroître sa petite troupe. Bientôt il 
ne lui resta plus que trente hommes. Alors 
"quelqu'un lui passa un papier sur lequel étaient 



CHAPITRE PREMIER 55 

écrits ces mots : « Songe à ta vie, sauve-toi! » 
A ce moment précis les trompettes et les tam- 
bours résonnèrent plus vivement du côté de la 
porte du Pont et Schirkoûh vainqueur apparut 
en tête de son armée. Dhirgâm s'enfuit ventre 
à terre vers la porte de Zoueïla, appelant les 
gens à Taide, serré de près par quelques cava- 
liers ennemis. On répondit à ses cris de dé- 
tresse par des huées. On arrêtait de force ceux 
qui persistaient à raccompagner. Un groupe 
hostile fit peur à son cheval, qui le jeta à terre 
près du Grand Pont « entre Cahira et Fostat » 
près de la chapelle de saint Nafîsa. Aussitôt on 
lui coupa la tête avant même qu'il pût se rele- 
ver. Son cadavre, livré aux chiens deux jours 
durant, fut par la suite enterré au mont Karâfa; 
Ses trois frères furent également massacres; 
Un fut tué à ses côtés. Les deux autres ne 
purent être rejoints qu'à Mataria* Il avait exercé 
neuf mois les fonctions de vizir, un des meil- 
leurs et des plus courageux qu'ait vus l'Egypte. 
« Il était incomparable au jeu de boules et à 
celui des flèches. Il écrivait aussi bien qu'Ibn 



56 . CAMPAGNES DU ROI AMAURY l" 

Mucla et rimait admirablement de doubles 
rimes. » 

C'était le 24 mai 1 164. Toute opposition aux 
vainqueurs cessa comme par enchantement. 
Toute lutte s'éteignit. Le victorieux Schawer, 
éperdu de joie, fit incontinent son entrée triom- 
phale dans cette vieille capitale reconquise qui 
avait vu déjà tant de bouleversements sanglants, 
tant de vizirs conduits en triomphe au Palais, 
puis bientôt après menés ignominieusement au 
supplice. Le lendemain, il fut proclamé vizir à 
nouveau par le petit Khalife, faible enfant, do- 
cile instrument aux mains de tous ces violents. 
Son allié Schirkoûh demeura campé devant la 
ville à la tête de toutes les forces orientales (!)• 

Le nouveau vizir fit incontinent massacrer 

(i) Guillaume DE Tyr {op. cit.^ p. 893), fait un récit assez dif- 
férent. Dhirgâm, qu'il nomme a Dargam », aurait commencé par 
surprendre et battre cruellement ses deux adversaires «« qui par 
orgueill et par bobauz ne deingnoient mener leur genz en cou- 
roi ». Puis il avait battu en retraite, suivi par l'ennemi qui lui 
offrit de nouveau la bataille. A ce moment, « il avint, quant 
Dargam chevaucha par l'ost, que ne sais li quieas de sa gent 
trest une Saiëte (flèche) et le feri parmi le cors : il fu mort tan- 
tost, mes l'en ne sQt onques qui l'occist. Lors fu Savar touz sires, 
qu'il ne trova qui contenz li feist de fere sa volenté. » 



CHAPITRE PREMIER 57 

tous ceux que l'on put saisir parmi les parents 
et les partisans de Dhirgâm. 

Schawer n'eut pas plutôt reconquis le pou- 
voir qu'il modifia subitement du tout au tout 
son attitude vis-à-vis de Schirkoûh. Plus un 
moment il ne fut question pour l'astucieux 
vizir de tenir les promesses si nombreuses qu'il 
avait jadis faites dans Damas sous la foi des 
serments les plus solennels à Nour ed-Dîn et à 
son lieutenant. Ce dernier fut brutalement avisé 
qu'il eût à vider les lieux sur l'heure et à 
retourner en Syrie avec ses troupes, leur pré- 
sence en Egypte n'ayant plus de raison d'être. 

Schirkoûh tenta un moment de ramener le 
fourbe Schawer au respect des conventions; 
puis, voyant ses efforts inutiles, indigné, il 
commanda à son jeune lieutenant Salah ed- 
Dîn, qui n'était autre que le futur sultan Sala- 
din, d'occuper de force la ville de Belbéis, ainsi 
que la vaste province d'Esch-Charqîyeh et d'y 
lever des contributions en argent et en nature 
au nom de Nour ed-Dîn. Les choses se gâtèrent 



58 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I 



er 



très rapidement, les Syriens ne voulant pas s'en 
aller et Schawer voulant les contraindre à partir. 
On en vint presque de suite, dans le Kaire 
même, à de sanglants combats de rues entre les 
troupes des deux partis, combats à la suite des- 
quels certains quartiers de la ville, situés en 
dehors du canal, furent complètement incen- 
diés. Une grande partie de la rue de Zoueïla 
devint ainsi la proie des flammes. La panique 
était affreuse. Cette guerre de rue à rue, en 
s'éternisant, menaçait d'amener la ruine totale 
de cette grande cité. 

Dans cette situation devenue subitement 
tragique, Schawer, comprenant trop tard 
qu'avec ses milices mal armées il ne viendrait 
jamais à bout de l'armée syrienne, vit claire- 
ment, comme l'infortuné Dhirgâm l'avait fait 
avant lui, qu'il ne lui restait plus qu'un moyen 
de salut. Il envoya en toute hâte à travers le 
désert supplier le roi Amaury de reprendre avec 
lui les négociations interrompues par la mort de 
son adversaire vaincu, surtout de voler aussitôt 
à son secours. Pour hâter la décision du roi 



CHAPITRE PREMIER 59 

latin, il lui faisait remarquer, ce qu'Amaury 
avait d'ailleurs déjà par lui-même bien compris, 
que c'en serait fait du petit royaume franc de 
Terre Sainte si jamais Schirkoûh s'emparait de 
rÉgypte et y installait définitivement l'autorité 
de Nour ed-Dîn. Serré et comme étranglé entre 
la portion syrienne et la portion égyptienne de 
l'immense empire de l'Atâbek, le pauvre petit 
royaume ne tarderait pas à être annihilé. Scha- 
wer offrait au roi pour l'appui immédiat de sa 
vaillante épée des conditions qui dépassaient 
de beaucoup encore celles cependant si ten- 
tantes qu'avait déjà formulées Dhirgâm. Il 
offrait mille pièces d'or, mille dinars, pour 
chaque jour de campagne, au dire du chroni- 
queur arabe Ibn Abou Taï (i), mille pièces 
d'or par lance, affirme, certainement avec une 
immense exagération, VHistorta regnt hieroso- 
lymitani (2), en plus l'entretien des bêtes de 
somme, celui aussi des chevaliers de l'Hôpital 

(i) Reinaud, Extr, des hist. arabes relatifs aux guerres des 
Croisades, p. 116, note i. Ernoul, op. cit,^ p. 24. 1 

(2) Mon. Germ.^S, XVIII, 51. — Suivant Robert de Torigny, 
Schawer promit de doubler le tribut annuel (30^000 pièces d'or). 



6o CAMPAGNES DU ROI AMAURY !•' 

qui formaient le nerf des armées du royaume à 
cette époque, « toute la viande de sa tiere 
abandonnée ». On ne saurait assez s'étonner 
de la facilité avec laquelle tous ces émirs mu- 
sulmans et ces souverains chrétiens n'hésitaient 
pas à contracter les uns avec les autres les 
alliances les plus impies dès que leurs intérêts 
particuliers étaient en jeu. 



CHAPITRE II 

Seconde campagne du roi Amaury en Egypte, en l'an 1164. — 
Description de la route qui conduisait de Terre Sainte en Egypte. 
— Nouveau siège de Belbéis. — Désastres des chrétiens en 
Syrie. — Retraite d'Amaury. — Événements divers. — Nou- 
velle entrée en campagne de Schirkoûh en 1167. — Troisième 
campagne du roi Amaury en Egypte, en cette année 1167. — 
Alliance avec le Khalife et Schawer. — Audience du Khalife 
accordée aux envoyés du roi. — Opérations des alliés aux envi- 
rons du Kaire. — Ils poursuivent Schawer. — Bataille d'El 
Bâbeîn. — Retraite des alliés. — Siège d'Alexandrie. — La 
paix est signée. •— L'armée franque regagne la Terre Sainte. 

Les Francs de Terre Sainte, racontent avec 
une quasi-unanimité les chroniqueurs orien- 
taux, accueillirent avec un joyeux empresse- 
ment ces offres nouvelles si séduisantes, si 
inattendues que leur faisait Schawer. Le roi 
Amaury s'empressa de promettre à celui-ci le 
secours immédiat qu^il lui demandait. Il eut vite 
fait de se concertera nouveau avec ses barons. 
Naturellement, il se flattait en fin de compte de 
garder pour lui TÊgypte. Schawer, qui, de son 
côté, comptait bien réussir à se débarrasser de 



62 CAMPAGNES DU ROI AMAURY T' 

lui lorsque son secours ne lui serait plus utile, 
lui fit parvenir des subsides considérables pour 
la mise en état du corps expéditionnaire. 

Une fois de plus, après tant d^autres, une 
immense agitation guerrière ébranla d^une 
extrémité à Tautre le petit royaume latin. De 
tous les points du territoire les contingents 
francs se hâtaient fiévreusement au rendez-vous 
qui avait été fixé à Ascalon, la grande forte- 
resse du sud sur la côte phénicienne si récem- 
ment arrachée au pouvoir du Soudan d'Egypte, 
il y avait onze ans à peine ! 

De ce lieu qui constituait une position avan- 
cée d'une importante capitale pour les Francs 
de Terre Sainte, au cas d'une invasion projetée 
de l'Egypte, le jeune roi Amaury, celui que les 
chroniqueurs arabes contemporains appellent 
presque constamment «Morri, le roi de Syrie», 
partit tout joyeux pour l'Egypte avec ses 
troupes. Il croyait bien marcher cette fois à la 
conquête certaine de cette vallée du Nil, objet 
de ses plus constants désirs. Jamais demande de 
secours ne semblait être arrivée plus à propos. 



CHAPITRE II 63 



L'anarchie était telle en Egypte sous le misé- 
rable gouvernement du Khalife enfant, les vizirs 
s'y succédaient depuis des années avec une 
telle rapidité que ce beau fruit mûr semblait 
prêt à tomber presque sans lutte aux mains des 
guerriers francs. 

Il s'agissait pourtant d'une opération de 
guerre infiniment sérieuse. Amaury entraînait 
à sa suite une admirable petite armée, élite des 
forces franques en Terre Sainte. Malheureu- 
sement nous n'avons aucun renseignement qui 
nous permette d'en établir le chiffre même 
approximatif. 

Le roi, avant son départ, confia la baillie du 
royaume au vaillant Bohémond III d'Antioche. 
Il laissait à ce prince des forces considérables 
qui venaient précisément d'être très notable- 
ment accrues par l'arrivée aux ports de Terre 
Sainte de très nombreux groupes de nouveaux 
pèlerins d'Occident désireux de se mesurer au 
plus tôt contre les Infidèles. Les uns, parmi 
ceux-ci, accompagnèrent le roi en Egypte, les 
autres demeurèrent pour la défense du royaume. 



64 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

Il s'agissait surtout pour le prince d'Antioche 
de protéger efficacement la frontière orientale 
contre l'attaque imminente de Nour ed-Dîn. 
L'Atâbek, qui semblait avoir à ce moment 
retrouvé toute Ténergie de ses jeunes années, 
avait naturellement le plus grand intérêt à se- 
conder par cette puissante diversion les opéra- 
tions de son lieutenant Schirkoûh en Egypte. 

Après que toutes ces précautions eurent été 
prises, Tarmée royale (i) s'ébranla enfin. Au 
sortir des portes d'Ascalon, elle prit la route 
directe du Kaire, le long de la mer, communi 
consîho ChristianitaiiSj dit une lettre d'un Tem- 
plier au roi Louis VII de France, écrite dans 
les derniers jours du mois d'août (2). 

La traversée par une armée de l'isthme sinaï- 
tique qui unit l'Afrique à l'Asie constituait, au 
moyen âge comme dans l'antiquité, une opéra- 
tion infiniment hardie, difficile et compliquée. 
Ces milliers d'hommes, ces immenses convois 



(i) «Le meilleur de l'armée du roi ». — Guill. de Tyr {op. cit,^ 
p. 894) dit M toute son armée ». 
(2) RôHRiCHT, Regesta^ n® 406. 



CHAPITRE II 65 



de bêtes de somme, de chameaux surtout, por- 
tant les bagages innombrables, devaient de la 
frontière de Syrie à celle d'Egypte traverser 
d'immenses étendues désertes, des sables 
arides sans limites, sous un soleil torride, avec 
seulement sur la route quelques puits cons- 
tamment insuffisants. Bien malheureusement, 
nous ne possédons presque aucune donnée 
contemporaine concernant une quelconque de 
ces grandes opérations militaires qu'il serait si 
intéressant de pouvoir étudier en détail. Pour 
l'époque antique, nous avons quelques bien 
brèves indications pour deux ou trois de ces 
grands passages, ceux des armées des grands 
Pharaons de la dix-huitième dynastie, celui des 
troupes de Cambyse plus de cinq siècles avant 
l'ère chrétienne. Nous savons positivement que 
pour cette dernière expédition, les puits ayant 
été jugés insuffisants, des marchés avaient été 
conclus avec les sheiks des tribus arabes sau- 
vages habitant l'isthme. Pour le moyen âge, par 
contre, nous ne savons rien absolument et pour- 
tant cette route, surtout à l'époque des Groi- 

5 



66 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

r ■ ' ' ' 

sades, fut incessamment suivie ou bien par les 
expéditions franques allant en Egypte, ou bien 
infiniment plus souvent par les armées sarra- 
sines passant d'Egypte en Syrie pour aller atta- 
quer les Francs en Terre Sainte ou ravitailler la 
garnison d'Ascalon. Cette route, piste à peine 
tracée, suivait constamment le rivage de la mer 
comme elle le suit encore de nos jours. Actuel- 
lement elle porte le nom officiel de route du 
Kaire à Gaza par le Petit Désert. Elle est natu- 
rellement presque abandonnée depuis que la 
navigation à vapeur et le chemin de fer per- 
mettent de se rendre du Kaire à Jaffa en moins 
de deux jours. Elle n'offre du reste guère d'in- 
térêt, sauf peut-être les ruines peu importantes 
d'El Arish. On ne peut la parcourir qu'à dos de 
chameau. Elle traverse de mornes étendues 
sablonneuses absolument désertes. Le voya- 
geur haletant n'aperçoit que les sables qui pou- 
droient et la mer qui scintille sous un soleil de 
feu. De temps en temps des puits assurent le 
repos des caravanes qui de Gaza au Kaire ont 
quatre-vingt-deux heures de route, qu'e 



CHAPITRE II 67 



accomplissent en dix ou onze jours environ. 
D'El Arish, dernière station syrienne jusqu'à 
Péluse, première station d'Egypte, il y a trente- 
cinq heures de route à chameau qui doivent se 
faire en quatre ou cinq jours. Ce devait être à 
peu près là le temps que mettaient les armées 
franques à traverser ces espaces dangereux. 
Certainement les quelques puits rencontrés sur 
la route étaient tout à fait insuffisants pour de 
telles masses de guerriers, de non-combattants, 
de bêtes de somme surtout. D'énormes provi- 
sions d'eau devaient être transportées à dos de 
chameau. 

Depuis la prise par les Francs en 1 1 53 d' Asca- 
lon, la grande forteresse avancée des Égyptiens 
sur la côte de Syrie, fait d'armes qui fut un des 
plus grands et des plus utiles succès de la Croi- 
sade, c'était d'ordinaire dans cette ville que se 
concentraient et de cette ville que partaient les 
expéditions franques allant en Egypte. Ce 
devait être un prodigieux, étrange et animé 
spectacle qu'un de ces grands départs. Le pa- 
triarche avec la Vraie Croix, tout le haut clergé 



68 CAMPAGNES DU ROI AMAURY V 

du iroyaume âccompagnaîent l'armée jusqu'à 
quelque distance. Les longues files de cavalîers 
enchemisés de fer, casqués du heaume sous 
l'éclatante kouffieh, les troupes de gens de pied 
de toutes races, sous leurs pittoresques accou- 
trements si divers, les interminables convois de 
chameaux poudreux chargés de bagages, les 
mugissants troupeaux qui devaient servir à 
nourrir tout ce peuple, formaient sur l'immense 
étendue sablonneuse du rivage d'infinis rubans 
mouvants. Le soleil brûlant, les énormes nuages 
de poussière, soulevés par tant de milliers 
d'êtres vivants, ajoutaient encore à l'étrangeté 
de ce spectacle extraordinaire. Les chants 
pieux, les litanies traînantes, les voix claires et 
hautes des prêtres et des moines, les chansons 
grossières, les injures des soldats proférées 
dans tous les dialectes de l'Occident et de 
l'Orient, les rires éclatants des conducteurs, 
les cris des chameliers, ceux de tant d'animaux 
divers s'élevaient vers le ciel en un infernal et 
incessant tumulte. 

D'Ascalon, l'armée atteignait d'abord en 



CHAPITRE II 69 



quatre heures Gaza, la dernière position impor- 
tante des Francs dans la direction de TÊgypte. 
C'était une ville fameuse, une des plus anciennes 
du monde, déjà mentionnée dans la Genèse 
avant Tépoque d'Abraham (i). Des siècles 
durant, elle était demeurée aux mains des 
Égyptiens qui en avaient fait leur base d'opéra- 
tions contre les Syriens. C'était pour les an- 
tiques Pharaons la clef de l'Asie. Elle était 
devenue ensuite une des cinq villes premières 
des Philistins et le centre principal de cette race 
gigantesque des Anakins que Josué ne parvint 
pas à détruire. Elle fut le témoin des exploits et 
de la mort de Samson. Elle appartint ensuite à 
Salomon. Puis elle eut des rois nationaux tri- 
butaires des Assyriens. Elle tomba ensuite 
aux mains des Égyptiens. Elle soutint contre 
Alexandre le Grand, qui y fut grièvement blessé, 
un siège meurtrier de quatre mois. Elle devint 
au second siècle avant l'ère chrétienne la rési- 
dence de Simon Machabée. Détruite et sac- 

(i) J'ai emprunté la plupart des renseignements historiques 
qui suivent à l'excellent Guide Joanne pour l'Orient. 



•r 



70 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I 



cagée par Alexandre Janée, enlevée aux Juifs 
par Pompée, donnée par Auguste à Hérode, 
elle fut à la mort de ce dernier réunie à la Syrie 
romaine. De bonne heure, elle devint le siège 
d*un évêché chrétien. Au sixième siècle, elle fut 
florissante, « ville splendide et délicieuse », dit 
Antonin le Martyr qui la visita à cette époque. 
En Tan 634 elle fut prise par les Arabes auxquels 
elle ne fut plus enlevée que par les Croisés. Bau- 
douin III, le prédécesseur d'Amaury, y avait 
élevé avec des matériaux antiques une forte- 
resse dont il confia la garde à TOrdre du 
Temple. Sous la protection de ce puissant châ- 
teau, la vieille ville arabe ruinée de jadis se 
transforma rapidement en une bourgade franque 
dont les chroniqueurs occidentaux déformèrent 
le nom en celui de Gadres. 

Gaza, qui fut occupée en 1799 par Bonaparte 
au début de l'expédition de Syrie, est mainte- 
nant une ville d'environ quinze mille habitants 
dont six ou sept cents chrétiens, presque tous 
grecs. Elle semble une réunion de villages 
groupés autour de la ville dans une oasis char- 



CHAPITRE II 71 



mante. Au sud-est, au nord surtout, s'étendent 
de fertiles vergers, de magniques bois d'oliviers 
qui lui font une verdoyante ceinture. On y aper- 
çoit une foule de débris antiques, de ruines 
médiévales. La partie septentrionale de la ville 
haute est occupée par un sérail délabré et par 
une grande mosquée, ancienne église franque 
du douzième siècle, peut-être édifiée sur rem- 
placement de Péglise plus ancienne construite 
par Arcadius et Eudoxie sur les ruines du Mar- 
nion, temple célèbre du dieu Marnas. Gaza 
n'a plus ni enceinte ni portes. Ses habitants, 
moitié maraudeurs, moitié receleurs, sont ména- 
gés parles Bédouins, qui y ont intérêt. Elle doit à 
sa situation sur la route des caravanes d'Egypte 
une certaine prospérité. Ses bazars sont bien 
approvisionnés. Les sables ont envahi l'ancien 
port dit Màioumas; puis Constantia sous Cons- 
tantin, et la ville se trouve actuellement à une 
certaine distance de la mer dont la séparent des 
dunes stériles remplies d'innombrables frag- 
ments de poterie, révélateurs certains de l'exis- 
tence d'une grande cité antique. 



72 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

On conçoit de quelle importance était la pos- 
session de Gaza pour les Francs à l'époque des 
Croisades. C'était leur sentinelle la plus avan- 
cée du côté de TÉgypte, le point d'appui de 
toutes leurs expéditions dans cette direction. 
Aussi rOrdre du Temple y entretenait une nom- 
breuse garnison tenue perpétuellement en alerte 
par les incursions des contingents égyptiens 
ou des tribus arabes errantes et pillardes. 

De Gaza, par la contrée déserte du Daroma, 
Tarmée, en deux ou trois heures, toujours sui- 
vant le rivage aride et brûlant, atteignait la petite 
forteresse de Daron ou Daroun, dernier poste 
militaire des Francs sur la route du pays de 
Misr, à l'extrême frontière du saint royaume. On 
identifie aujourd'hui avec une quasi-certitude 
cette localité avec Deir el-Bilah (le couvent de 
la datte), village entouré de jardins bien fournis 
d'eau. C'est précisément notre roi Amaury, au 
dire de Guillaume de Tyr, qui construisit cette 
forteresse avec les matériaux d'édifices antiques 
qui subsistaient à l'état de débris. Daron, pris 
plus tard par Saladin, fut reconquis dans la suite 



CHAPITRE II 73 



et démoli par Richard Cœur de Lion. Il n'en 
demeure aucun vestige. Le village à demi ruiné, 
situé sur une petite éminence, compte environ 
trois cents habitants. Ce devait être une vie 
morne et affreuse que celle des malheureux sol- 
dats francs auxquels était confiée la garde de ce 
point extrême de la frontière perdu dans cette 
immensité sablonneuse sans un brin d'herbe. 
Ils n'avaient du reste pas un pur de repos. Sans 
cesse en éveil pour épier la venue des marau- 
deurs fils de Mahom, ils semblaient les gardiens 
de quelque phare fantastique émergeant d'un 
océan de sables. 

A partir de Daron commençait véritablement 
la traversée du désert, l'infinie, morne, mono- 
tone et brûlante course dans les sables enflam- 
més le long d'une interminable chaîne de dunes 
basses, parallèles au rivage, dont elles sont éloi- 
gnées de trois ou quatre kilomètres environ, la 
route de la soif, de la chaleur suffocante, de 
l'aveuglante poussière. En quittant Daron on 
traversait d'abord le petit ouadi Saïga, puis le 
khân Younès, aujourd'hui entouré de jardins. 



74 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

peut-être Tlénissos d'Hérodote, khan ou châ- 
teau ayant donné son nom au village très dé- 
gradé. La route était semée de ruines informes. 
On dépassait ensuite le puits de Bîr Refah où 
quelques débris de maçonnerie enfouis dans 
les sables près de la mer indiquaient seuls l'em- 
placement de Tantique Raphia mentionnée dans 
les guerres des Assyriens, des Ptolémées, des 
Séleucides aussi, même encore dans la marche 
fameuse de Titus sur Jérusalem. Puis venait le 
petit ouady Cheïk Zouïedd entouré de quelques 
palmiers, puis le fort ruiné de Khirbet el- 
Bordj. Après cela on franchissait Touadi el 
Arish, très probablement Tancien Chihor ou 
Nahal Mitzraïm, le « torrent d'Egypte » de la 
Bible, qui forme la frontière naturelle entre la 
Palestine et T Egypte. Son lit très large, à sec 
en été, devient, au printemps, un torrent impé- 
tueux aux flots jaunâtres. 

On atteignait immédiatement après El 
Arish, cette oasis dont le nom revient si sou- 
vent dans rhistoire des luttes entre Francs de 
Syrie et Sarrasins d'Egypte à cette époque. 



CHAPITRE II 75 



C'était l'antique Rhinocoloura, lieu de dépor- 
tation sous les Pharaons, bien choisi dans cette 
contrée stérile d'une tristesse infinie. Son nom 
ancien lui était venu, disait la légende, de son 
fondateur, Actisanès, roi d'Ethiopie, qui faisait 
couper le nez aux criminels avant de les y exiler. 
Détruite et complètement inhabitée à l'époque 
des. Croisades, elle servait de point de halte sur 
la route militaire d'Egypte. Les Francs l'ap- 
pelaient par corruption « Laris ». Un grand 
souvenir y était demeuré dès le début de la 
Croisade. Baudouin I", « ce second Judas Ma- 
chabée », y était mort avec un pieux courage le 
2 avril 1118 au retour d'une expédition contre 
Faramia d'Egypte. Pris de fièvre sur la route, 
il s'était fait porter jusque-là en litière, mais il 
n'avait pu aller plus loin. Il y était mort dans 
les bras de l'évêque Roger de Ramleh. Ses 
entrailles, enlevées par son cuisinier Addo, 
furent enterrées près de la ville et son corps 
rapporté à Jérusalem pour y être enterré suivant 
son vœu auprès du tombeau de son frère le 
saint roi Godefroy de Bouillon. Aujourd'hui 



76 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I 



er 



encore, souvenir poignant, un tas de pierres 
amoncelées sur un tertre porte le nom frappant 
de Hadjeret Berdaouïl, « la Pierre à Bau- 
douin (i) ». Le pays alentour s'appelle Sabe- 
chat Bardewil, le désert salé de Baudouin ». 
Tucher, dans sa relation de voyage au quinzième 
siècle, parle de ce tombeau comme celui « d'un 
grand géant qui demeurait dans ce désert ». El 
Arish est bâtie sur une éminence à environ huit 
cents mètres de la mer. Le fort consiste actuel- 
lement en une vieille construction massive de 
forme rectangulaire avec tours et bastions... Le 
village est un amas informe de maisons misé- 
rables habitées par quatre cents âmes environ. 
Après El Arish, le pénible voyage continuait 
le long de la côte par ces sables horribles. Tou- 
jours côtoyant la dune on passait à Straki et à 
Katîyèh, peut-être l'Ostracina de Pline et de 

(i) Plus tard El Arish reprit une certaine impprtance. A la fin 
du dernier siècle, Kléber s'empara du village et défît l'armée 
d'Ibrahim Bey sur les bords de l'ouadi el Arish. Le fort se rendit 
bientôt et reçut une garnison française qui, peu après, fut presque 
entièrement massacrée par les Turcs. Le 24 janvier 1800 fut 
signée la triste convention d'El Arish par laquelle les Français 
s'engageaient à évacuer l'Egypte. 



CHAPITRE II 77 



Ptolémée et l'antique Pentaschœnon. Toujours 
on allait devant soi. Franchissant enfin, après 
d'interminables heures de route, la frontière 
d'Egypte, on rencontrait la première cité de 
cette contrée fameuse, la Faramia ou Farama 
des Croisés, l'antique et célèbre Péluse (i), 
alors déjà terriblement déchue de sa grandeur 
passée. Les ruines actuelles sont situées non 
loin de la mer. 

La ville de Péluse fut jadis considérable. Le 
prophète Ézéchiel la qualifie de « force de 
l'Egypte ». Son nom égyptien, conservé par les 
Coptes, était Phérômi, d'où le nom médiéval 
de Farama, et dérivait des marais dont cette 
place a toujours été environnée (2). Le nom 
de Sin qu'elle prend dans l'Écriture, celui de 
Pelousion n'en sont que la traduction hébraïque 
et grecque. C'est près de Péluse que Pompée, 
le vaincu de Pharsale, fut lâchement assassiné, 
en l'an 48 avant Jésus-Christ, au moment même 

(i) Voj. le chapitre consacré à Belbéis par Et. Quatremère 
dans le t. Il de ses Mèm, géogr. et histor. sur l'Êgypie^ pp. 52-99. 
Cet auteur n'admet pas l'identité de Belbéis et de Péluse. 

(2) IIyiUci boue. 



78 CAMPAGNES DU ROI AMAURY V 

OÙ il débarquait. La ville, aujourd'hui entière- 
ment ruinée, noyée dans une immense étendue 
de boue, était bien plus importante au moyen 
âge. La plage qui s'étend à l'ouest jusqu'au lac 
Menzaleh n'est que limon. Le Nil la recouvre 
durant l'inondation et la mer l'envahit dans les 
grandes tempêtes. C'est ce qu'on appelle la 
plaine de Péluse. La mer y est si basse, la pente 
du rivage si douce qu'il faut s'avancer jusqu'à 
une. vingtaine de kilomètres pour trouver un 
fond de seize mètres. Quelques débris antiques, 
quelques colonnes brisées, les fondations d'un 
fort sur un monticule marquent seuls aujour- 
d'hui l'emplacement de cette illustre cité dis- 
parue. A. trois mille mètres environ au nord- 
est débouchait sur le rivage la branche pélu- 
siaque du Nil qui^ aujourd'hui entièrement 
comblée, existait encore aux temps des Croi- 
sades. 

De Faramia ou Farama, les rudes soldats 
d'Amaury, passant à Tell el-Her, qu'on iden- 
tifie avec la Magdal de la Bible, franchissant 
probablement à Quantara, non loin des buttes 



CHAPITRE II 79 



de Tell Defnèh (i), le point où passe aujour- 
d'hui le canal de Suez, remontant, peut-être 
en barques, la branche pélusiaque, touchant à 
cette occasion la localité de Salahiyéh, se diri- 
gèrent droit sur la grande cité du Kaire. Avant 
toutefois de pouvoir s'attaquer à la capitale 
immense et fameuse dont la possession leur 
vaudrait aussitôt celle de la vallée du Nil tout 
entière, il leur fallait à tout prix, sur cette 
branche pélusiaque du grand fleuve, s'emparer 
cette fois encore de cette ville de Belbéis 
dont j'ai parlé déjà, clef de la route du Kaire, 
clef en un mot de l'Egypte de ce côté. Cette 
ville, tant de fois mentionnée par les chroni- 
queurs, était le grand, le constant, mais aussi 
l'unique obstacle pour toute armée d'invasion 
arrivant par l'isthme et marchant sur la capitale 
de l'Egypte. Belbéis tombée, la route était 
entièrement libre jusqu'au Kaire. Aussi les 
Khalifes avaient-ils de tout temps puissam- 
ment fortifié cette place avancée, constamment 

(i) Qui marquent le site de Daphné, la Telaphneches ou 
Xahpanhès de la Bible. : 



8o CAMPAGNES DU ROI AMAURY !•' 

occupée par une garnison nombreuse. Surtout 
un système d'inondations habilement disposé 
la préservait efficacement. Cette fois, je Tai dit, 
Schirkoûh l'avait fait occuper dès le début des 
opérations par son jeune et déjà presque fameux 
lieutenant Saladin, celui-là même qui devait 
être un jour « le marteau et la terreur des 
Francs » . Belbéis est actuellement une station 
de chemin de fer à soixante-trois kilomètres du 
Kaîre. Le canal d'eau douce qui va du Kaire à 
Ismaïlia et Suez passe tout auprès. 

A la première nouvelle de la marche en 
avant du roi Amaury, Témir Schirkoûh, laissant 
Schawer en libre possession du Kaire^ s'était 
hâté de rejoindre Saladin avec toute son armée. 
Tous deux s'étaient fortement retranchés dans 
Belbéis. De son côté le traître Schawer, égale- 
ment avec tout son monde, avait, à marches 
forcées, couru retrouver sous ces mêmes rem- 
parts ceux qu'il espérait devoir être ses libéra- 
teurs, et le monde oriental stupéfait avait vu 
avec un indicible étonnement cette chose alors 
prodigieuse autant qu'impie : une armée chré- 



CHAPITRE II 8i 



tienne s'apprêtant à assiéger de concert avec 
une armée sarrasine une ville sur les murs de 
laquelle flottaient les étendards de T Islam. 

J'ai dit déjà que nous ne possédions, hélas! 
aucune indication sur les péripéties de ce second 
passage de Tisthme sinaïtique par l'armée 
d'Amaury envahissant l'Egypte. Guillaume de 
Tyr dit uniquement ceci : « El segond an de 
son roiaume le roi Amauri s'esmut por aler en 
Egypte. Savar (Schawer) li vint à Tencontre o 
toute la sene gent et s'en alerent tuit ensemble 
tôt droit à la cité de Belbes que Syracons avoit 
ja prise et se demoroit comme en la sene ; ilec 
l'asistrent. » 

Belbéis donc, en cette année 1164, vit cette 
immense concentration de forces chrétiennes 
et sarrasînes : d'une part, derrière ses remparts, 
l'armée turque d'invasion de l'Atâbek Nour ed- 
Dîn, sous le commandement de Schirkoûh, 
assisté de Saladin et des contingents égyp- 
tiens demeurés fidèles, d'autre part, assiégeant 
ces mêmes remparts, les armées combinées 
franque et égyptienne du roi Amaury et de 

6 



82 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

Témir Schawer. Nous n'avons aucun rensei- 
gnement sur la force de Tarmée syrienne si 
injurieusement congédiée par Schawer, mainte- 
nant qu'il n'avait plus besoin d'elle pour recon- 
quérir l'Egypte. Seulement une lettre de Ber- 
tramn dit que les défenseurs de Belbéis étaient 
au nombre de trente mille. Jamais peut-être 
plus qu'ici nous n'avons à déplorer l'absence 
presque complète de documents. Combien il 
serait intéressant pour nous de pouvoir péné- 
trer en imagination dans cette grande ville 
orientale entourée de ces sables sans limites et 
de ces immenses forêts de palmiers, si étroite- 
ment bloquée, dans ces deux vastes camps 
alliés aussi, si profondément, si étrangement 
disparates, peuplés de ces deux races si diverses 
des chevaliers francs et des émirs du désert. Il 
eût été si curieux de pouvoir nous asseoir par 
la pensée sous les tentes des émirs comme sous 
celles des chevaliers, d'assister à leurs fiévreux 
entretiens, à leurs tumultueux conciliabules 
facilités par la présence de nombreux inter- 
prètes, à leurs rudes banquets, à leurs réjouis- 



CHAPITRE II 83 



sances brutales, à leurs haines secrètes aussi! 
Donc, nous ne savons rien sur ce siège 
fameux en ces contrées alors si lointaines, sauf 
qu'il commença vers la fin du mois de juillet de 
Tan 1164(1), peut-être le i*' août seulement (2), 
qu' Amaury y fut présent avec toutes ses forces 
et le maître du Temple, Bertrand de Blanca- 
fort (3), et que les opérations se prolongèrent 
trois mois durant, sept même au dire du chro- 
niqueur Michel le Syrien, mais que, malgré le 
très mauvais état des remparts, les Francs ne 
réussirent pas durant tout ce temps à prendre 
la ville, probablement à cause de la garnison 
trop nombreuse. Le siège néanmoins se pour- 

(i) C'est du moins ce que dit la lettre de Gefroy Foucher 
(Gaufridus FulcherieJ , précepteur du Temple, adressée vers la 
fin du mois d'août au roi Louis VII de France pour le mettre 
au courant des événements, surtout des désastres en Syrie, et 
pour réclamer son assistance immédiate. Bongars, Gesta Dei per 
Francosj I, 1182-1183, n*> 24. — Rôhricht, Reg.^ n*> 406. 

(2) D'après une autre lettre du même au même, lettre un peu 
antérieure à la précédente et moins explicite. Bongars, op. cit.^ 
I, 1179, n" 15. — Rôhricht, Reg.^ n° 403. 

(3) D'après une lettre de lui au roi Louis VII. Bongars, op. cit., 
I, 1184, n" 27. {Reg., n"* 407). Cette lettre est de même destinée 
à annoncer au roi les malheurs de la Terre Sainte et à réclamer 
son secours. 



84 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

suivait activement lorsque de très graves nou- 
velles arrivées de Syrie vinrent porter le trouble 
dans le camp latin. 

En Tan 1164, Tarmée de Nour ed-Dîn, au 
dire d'Ibn el Athîr, était redevenue aussi belle 
que si elle n'eût jamais éprouvé de pertes, et 
cela malgré le grand vide produit par les trente 
mille hommes partis pour T Egypte sous le com- 
mandement de Schirkoûh. L'Atâbek, après avoir 
passé plusieurs mois à réparer sa défaite, s'était 
à ce moment décidé à reprendre une fois de 
plus l'offensive avec une extrême vigueur. 
Il y avait été d'autant plus poussé qu'il savait 
bien opérer de ce fait la plus efficace et la plus 
puissante diversion en faveur de son lieutenant 
Schirkoûh, maintenant que celui-ci allait être 
attaqué par le roi Amaury sur les sollicitations 
du perfide Schawer. 

L'Atâbek inaugura la campagne en faisant 
filer ses troupes dans la direction du nord. 
Avant tout il voulait essayer de reprendre enfin 
au nouveau prince d'Antioche cette puissante 
forteresse de Hârim, construite à quelque dis- 



CHAPITRE II 85 



tance à Test de cette capitale, but constant de 
ses efforts. C'était une entreprise difficile dans 
laquelle nous avons vu que Nour ed-Dîn avait 
échoué deux fois déjà. Les circonstances étaient 
cette fois pour lui éminemment favorables. Dès 
qu'il avait été informé du prochain départ de 
l'expédition franque, il avait, pour tenter de 
retenir celle-ci, détaché sur la frontière du 
royaume chrétien de nombreux contingents, 
mais cette frontière s'était trouvée si bien 
gardée que les troupes infidèles n'avaient pu 
empêcher le départ du roi. Alors, subitement, 
après avoir convoqué le ban et l'arrière-ban de 
ses forces et adressé un appel suprême à tout 
rislam, l'Atâbek avait reparu sous les murs de 
Harîm avec une puissante armée augmentée 
des contingents des princes de Mossoul, de 
Schaizar ou Dschesira, de Maredîn et de Hisn* 
Kaifâ. Ce Hârim, le Harrem des Croisés, 
aujourd'hui encore nommé Qala 'at Hârim, 
entre Antioche et Alep, à peu de distance dii 
fleuve Oronte, était un château colossal d'une 
force extraordinaire, un des grands fiefs de la 



86 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I«' 

principauté d'Antioche, entouré d'une verte 
oasis. C'était une ancienne place forte arabe, 
réédifiée parles Croisés. Les ruines du château 
bien établi sur un tertre, isolé de la colline par 
un fossé profond, subsistent encore actuelle- 
ment. Toute l'immense armée de l'Atâbek 
apparut soudain autour de la gigantesque place 
de guerre qui semblait quelque haut rocher 
perdu au milieu de cet océan de guerriers. 

A cette grave nouvelle, le vaillant prince 
Bohémond III d'Antioche, le comte Raymond 
le Jeune de Tripoli, Constantin Kalaman Dukas, 
gouverneur byzantin de Cilicie, parent du basi- 
leus Manuel Comnène et « le plus enragé 
ennemi des Musulmans », ainsi que l'appelle 
Kémaled-Dîn, les deux frères Thoros et Mleh, 
chefs souverains des Arméniens de Petite Ar- 
ménie étaient accourus au secours de la forte- 
resse chrétienne à la tête de tous leurs contin- 
gents. C'était une superbe armée ; plus de trente 
mille combattants au dire d' Abou Chamah, treize 
mille seulement, dont six cents chevaliers, au 
dire d'Aboulfaradj. La mise en route eut lieu le 



CHAPITRE II 87 



10 août (i). Après diverses marches et contre- 
marches, la bataille s'engagea dès le lendemain, 
onze août, à Hârim même, sur un terrain étroit 
et marécageux. Durant que les chevaliers, par 
un effort suprême, culbutaient l'aile droite 
ennemie, qu'ils poursuivaient au loin, les gens 
de pied de l'armée chrétienne, que cette charge 
avait découverts^ furent attaqués de flanc et 
hachés par les contingents de Zain ed-Dîn, le 
prince de Mossoul. Alors les chevaliers, de 
retour de leur poursuite, furent à leur tour 
assaillis de front par ces mêmes contingents, 
appuyés par le reste des gens de pied sarrasins» 
et sur leurs derrières par l'aile droite musul- 
mane qui avait réussi à se reformer. Fakhr ed- 
Dîn Karâ Arslân, l'Ortokide, prince de Hisn- 
Kaifâ, le protecteur, et à partir de ce moment 
l'ami d'Ousâma, commandait cette aile (2). Les 

(i) Lettre du patriarche Amaury au roi Louis VII pour implorer 
son assistance. Reg.^ n° 405. 

(2) Ousâma, dit M. Derenbourg, op. cit., p. 308, assista certai* 
nement à la première attaque de Hârim comme combattant dans 
les troupes de Nour ed-Dîn. Il se retira ensuite dans le Dyâr 
Bekr auprès de son nouvel ami, dans la capitale de cette pro- 
vince admirablement située sur les deux rives du Tigre. 



88 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

chevaliers, écrasés sous le nombre, furent 
anéantis. Ce fut un épouvantable désastre pour 
les Francs, une victoire éclatante, inattendue 
pour les Sarrasins. Plus de dix mille chrétiens 
« furent envoyés à l'abreuvoir de la mort » , disent 
les écrivains arabes. Quelques-uns parlent de 
« vingt mille tués ». Le prince Bohémond, le 
comte Raymond de Tripoli, Hugues de Lusi- 
gnan, le comte Josselin d'Êdesse, le duc byzan- 
tin d'Antioche, Constantin Kalaman, furent 
emmenés prisonniers à Alep, liés sur des cha- 
meaux, les mains au dos, abreuvés d'injures. 
Le lendemain 12 août, Hârim, bien que dé- 
fendue par sept mille combattants, ouvrit ses 
portes. La garnison fut renvoyée à Antioche 
avec les malades, les femmes et les enfants, sous 
Tescorte d'une division de l'armée de l'Atâbek. 
Le rêve de Nour ed-Dîn était accompli. La 
splendide forteresse, boulevard de la princi- 
pauté d' Antioche, dont la présence sur la fron- 
tière de ses États l'avait tant irrité, était de- 
venue sa proie. Ses étendards flottaient aux 
créneaux de ses immenses tours. A cette ef- 



CHAPITRE II 89 



frayante nouvelle, les habitants d' Antioche, dont 
les murailles jetées bas par Taffreux tremble- 
ment de terre de Tan précédent n'étaient pas 
encore entièrement relevées, estimèrent que 
leur dernier jour était venu. A chaque heure ils 
redoutaient de voir poindre les têtes de colonnes 
de l'armée victorieuse. Il fallut toute l'énergie 
du patriarche pour relever les courages éperdus 
par Tabsence de tant de chevaliers, de tant de 
gens de pied tués ou pris à Hârim ou encore 
absents en Egypte à la suite du roi. Une cir- 
constance toute particulière sauva Antioche : 
ce fut la crainte qu'eut Nour ed-Dîn que son 
prince dans son désespoir ne se donnât à l'em- 
pereur Manuel Comnène, dont le belliqueux 
voisinage inquiétait si fort l'Atâbek (i). Ce der- 
nier préférait mille fois au voisinage de ce puis- 
sant souverain celui du bien plus faible prince 
d'Antioche. Ces considérations le retinrent 
bien inopinément, malgré les supplications de 
ses moins timides conseillers. Congédiant les 



(i) Voy. GuiLL. DE Tyr, op. cit., p. 901. 



90 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

contingents de Mossoul et du Dyâr Bekr, il fit 
habilement répandre le bruit qu'il allait mainte- 
nant attaquer Tibériade, et comme les chrétiens 
demeurés bien peu nombreux, malgré Tarrivée 
rassurante du comte Thierry de Flandre avec 
de nombreux groupes de croisés d'Occident, 
se préparaient fiévreusement à se retrancher 
dans cette place pour s'y défendre jusqu'à la 
mort, soudain on vit le redoutable Atâbek bon- 
dir sur la cité de Banias dont le seigneur Hum- 
froy de Toron, l'évêque aussi, étaient en Egypte 
avec le roi Amaury. Il s'empara de cette place 
après un assaut furieux, le jour de la fête de 
saint Luc l'Êvangéliste, et, à ce qu'on crut, par 
la trahison infâme du chanoine Roger et du 
gouverneur Gautier de Quesnet (i). Ce der- 
nier, redoutant une punition terrible pour la 
négligence qu'il avait mise à préparer la défense 
de la ville confiée à ses soins, préféra éviter ce 
châtiment par cette trahison. La reddition eut 
lieu le i8 du mois d'octobre 1164, l'armée de 

(i) Guillaume de Tyr le nomme u Hues (Hugues) de Quenoi ». 



CHAPITRE II 91 



secours n'ayant pu arriver à temps. En suite de 
ce grave incident, Nour ed-Dîn accorda une 
trêve aux chrétiens. Le territoire de Tibériade 
fut partagé par moitié entre les belligérants. 

Au siège de Banias, le frère de Nour ed-Dîn, 
Nosret ed-Dîn, « émir émirân », fut atteint d^un 
dard qui le priva d'un œil. Lorsque Nour ed- 
Dîn le vit dans cet état, il lui dit : « Si tu voyais 
quelle récompense t'est destinée dans Tautre 
monde, tu désirerais perdre ton autre œil. » 

Lorsque Nour ed-Dîn quitta Banias pour 
retourner à Damas, il avait au doigt un anneau 
dont le chaton était un rubis magnifique, que 
Ton appelait la Montagne {i)k cause de sa gros- 
seur et de sa beauté. Ce joyau tomba dans la 
forêt de Banias, fort touffue. Nour ed-Dîn ne 
s'aperçut de cette perte que bien plus loin. II 
envoya à la recherche du bijou plusieurs de ses 
compagnons, leur indiquant la place où il se 
rappelait s'être arrêté en dernier lieu. Ils y re- 
trouvèrent l'anneau. Un poète syrien (Ibn- 

(i) « Al djebel ». 



92 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

Monîr, à ce que croit Ibn el Athîr) a composé 
un poème en l'honneur de cette heureuse expé- 
dition de Nour ed-Dîn. Il y mentionne le rubis 
de la Montagne (i). 

Nour ed-Dîn et ses alliés, s'écrie Ibn el 
Athîr (2), devaient leurs succès à « leurs armées 
de paons, qui faisaient la roue et se pavanaient 
dans leurs armes resplendissantes sous les 
rayons d'un soleil éclatant. » Tous ces événe- 
ments foudroyants s'étaient passés durant que 
l'armée royale avec ses alliés égyptiens assié- 
geait dans Belbéis Syracons avec l'armée de 
Syrie. Bientôt l'affreuse nouvelle du désastre 
de Hârîm et de la reddition de Banias vint 
porter l'épouvante dans le camp latin, la joie 
dans la cité assiégée. Suivant l'historien Ibn 
Abou Taï, l'Atâbek, ayant recueilli les éten- 
dards et les chevelures des chrétiens tués dans 
tous ces combats, les fit placer dans un sac et 
chargea un de ses émirs d'aller les remettre à 
Schirkoûh dans Belbéis même. « Va, lui dit-il, 

(i) Hist. or. des Cr.^ I, p. 541. 
(2) Ibid.f t. II, 2' partie, p. 221. 



CHAPITRE II 93 



tu entreras par ruse dans Belbéis. Tu donneras 
ces trophées à Schirkoûh en lui annonçant que 
Dieu a accordé la victoire aux Musulmans; il 
les exposera sur les remparts de la ville et ce 
spectacle remplira d'effroi les Infidèles et suffira 
pour jeter le découragement dans leurs cœurs. » 
On conçoit sans peine le trouble affreux qui 
bouleversa les cœurs du vaillant roi Amaury 
et de ses preux. Nous possédons encore le 
texte curieux autant que poignant d'un certain 
nombre de lettres qui furent adressées dans 
cette tragique fin du mois d'août de Tan 1164 
au roi Louis VII de France, le plus puissant 
souverain de l'Europe à cette époque, protec- 
teur né de la Croisade, pour invoquer en termes 
suppliants son appui, par divers hauts person- 
nages du royaume chrétien d'Outre-mer, parle 
patriarche Amaury d'Antioche entre autres, 
l'ancienne victime de Renaud de Châtillon(i), 
aussi par divers dignitaires du Temple. Tous 
semblent comme affolés par la peur et le déses- 

(i) Reg,^ p. 106, n^ 402 et 405. 



94 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

poir. Tous racontent dans les mêmes termes 
émus et consternés comment, en Tabsence du 
roi victorieux en Egypte, le terrible Nour ed- 
Dîn, venu pour assiéger Hârim, a pris cette for- 
teresse, même attaqué Antioche après avoir 
presque détruit Tarmée du prince Bohémond et 
fait celui-là prisonnier. Ils décrivent en des 
phrases infiniment douloureuses « le péril 
extrême de Terre-Sainte » et conjurent la 
France chrétienne de leur envoyer un très 
prompt secours. Ils font erreur parfois, car le 
patriarche Amaury va jusqu'à affirmer que le roi 
est déjà maître de Belbéis. Celui-là implore le 
monarque français pour qu'il accoure en per- 
sonne au secours des chrétiens d'Outre-mer! 

Durant que ces terribles événements se pré- 
cipitaient sur la frontière syrienne du royaume, 
le siège de Belbéis en réalité n'avait aucune- 
ment avancé. Malgré que la muraille fût en 
terre et très peu élevée, malgré qu'il n'y eût 
même ni fossé ni avant-mur pour la protéger, 
ni aucune espèce de défense sérieuse, malgré 



CHAPITRE II 95 



enfin qu'on combattît chaque jour corps à corps 
depuis Taube jusqu'à fort tard dans la soirée, 
les alliés, malgré toute leur bravoure, n'avaient 
fait aucune avance contre Schirkoûh. Décou- 
ragés par les atroces souffrances de ce siège 
interminable sous un ciel de feu, désespérés 
parles nouvelles qui venaient du saint royaume, 
ils commençaient à faiblir. Pressé de voler à la 
défense de ses frontières si gravement envahies, 
Amaury demanda d'abord à Schawer de le 
dégager de ses engagements et de le laisser 
rentrer dans ses États; mais celui-ci le supplia 
de demeurer encore quelque peu avec lui. En 
même temps le perfide Égyptien commençait à 
négocier secrètement avec Schirkoûh. C'est 
même certainement à cette occasion qu'il 
adressa à ce dernier une lettre curieuse qui 
nous a été conservée (i). 

Alors Amaury, de plus en plus impatient de 
rentrer dans son royaume menacé, passant 
outre aux prières de son allié, fit offrir directe- 

(i) Voy. Rkinaud, op. cit., p. 117. 



96 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

ment la paix au général syrien. Il lui faisait 
savoir qu'il ne demandait pas mieux que de se 
retirer chez lui, pourvu que lui Schirkoûh en fît 
autant de son côté et le laissât librement et en 
paix regagner la Palestine durant que lui-même 
par une marche presque parallèle regagnerait 
la Syrie. Naturellement il lui demandait avant 
tout d'évacuer définitivement l'Egypte et de 
laisser cette contrée en la tranquille possession 
de Schawer. Schirkoûh, qui n'avait presque 
plus de vivres ni d'argent, qui surtout ignorait 
encore les grands succès remportés par Nour 
ed-Dîn, trop heureux d'en être quitte à si bon 
compte, accepta résolument les propositions 
royales. Il se mit aussitôt en devoir de reprendre 
le chemin de la Syrie et partit avec tout son 
monde de Belbéis le 26 octobre (i). Nous ne 
possédons aucun renseignement détaillé sur 
tous ces événements si curieux. 

Ibn el Athîr toutefois rapporte une anecdote 
qu'il déclare tenir d'un témoin oculaire et qui 

(i) Septième jour du mois de dsoulhissa de l*an 559 de l'Hé- 
gire. Voy. RôHRicHT, op, cit., note 3 de la page 321. 



CHAPITRE II 97 



montre la haute estime que Schirkoûli avait 
inspirée aux chrétiens. « Pendant révacuation 
de Belbéis, raconte-t-il, Schirkoûh se plaça à 
Tarrière-garde, tenant une massue de fer à la 
main. Il était Tobjet de Tattention générale. 
Tout à coup un des Chrétiens nouvellement 
arrivés d'Occident, s'avançant vers lui, lui dit : 
N'as-tu pas peur que les Égyptiens et les 
Francs, sans égard à leurs promesses, ne se 
jettent sur toi, à présent qu'ils t'entourent de 
toutes parts? » — « Plût à Dieu qu'ils le fissent, 
répondit Schirkoûh, tu verrais de quelle façon 
je les recevrais! Par Dieu! pour un des miens 
qu'ils tueraient, mon épée en ferait périr un 
grand nombre. Pendant ce temps Nour ed-Dîn 
attaquerait leurs provinces. Ils sont déjà affai- 
blis. Leurs braves sont morts. Nous prendrions 
leurs places fortes et nous exterminerions ceux 
qui restent encore. Par Dieu ! si ces gens-là (il 
désignait ainsi ses troupes) m'avaient obéi, 
j'aurais fait une sortie contre vous dès le pre- 
mier jour, pour m'ouvrir un passage de force; 
mais ils s'y sont refusés. » En entendant ces 

7 



98 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

paroles, le guerrier franc fit le signe de la croix 
et dit : « Nous étions surpris de ce que les 
Francs de Syrie racontent de toi et de la peur 
superstitieuse que tu leur causes. A présent, je 
ne m'en étonne plus ». En disant ces mots, il 
se retira. » 

. Les Francs de Terre Sainte, sous la conduite 
de leur roi, les guerriers syriens sous celle de 
Schirkoûh, retournèrent chacun dans leur pays 
après le long épisode de ce siège sanglant qui 
se terminait ainsi à la confusion des deux partis. 
Les Francs, comme pour l'aller, suivirent la 
route du rivage. Ils rentrèrent chez eux après 
avoir traversé, sans être inquiétés, les vastes 
plaines désolées de Gaza. Shirkoûh, au con- 
traire, prit la route du grand désert par Dsoul- 
Higga, et regagna ainsi la Syrie en longeant 
les rives de la mer Morte. Dès le 12 novembre 
il était de retour. Sur sa route, les Francs, s'il 
faut en croire Ibn el Athîr, malgré que les guer- 
riers des deux nations se fussent réciproque- 
ment juré de pas s'inquiéter dans leur marche, 
tendirent une embuscade aux Sarrasins dans un 






CHAPITRE II 99 



défilé, mais Schirkoûh, prévenu à temps, put 
modifier sa route et leur échappa. « C'est à 
propos de cela, dit Ibn el Athîr, qu'Omara a 
composé ces vers : 

« Vous avez, pour tromper les Francs, gagné 
les lieux élevés, et vous avez dit à vos escadrons 
de cavaliers : courez sur Amaury. 

« Certes, si les Francs jetaient une chaussée 
sur la mer, vous couvririez cette chaussée avec 
un océan de f er ( i ) . » 

Le roi Amaury fut également de retour dans 
sa capitale de Jérusalem dans le commence- 
ment de ce même mois de novembre. Il y trouva, 
à sa grande joie, le comte Thierry de Flandre 
depuis longtemps attendu et qui y était arrivé 
durant son absence avec une grande foule de 
nouveaux guerriers croisés. 

« Les choses, dit Guillaume de Tyr (2), al- 



(i) Ibn Abou Ta! désigne comme auteur de cette déloyale 
agression Renaud de Châtillon et met sur le dos de ce person- 
nage toute une histoire. Il y a au moins erreur sur le nom du 
personnage, puisqu'à cette époque Renaud n'était pas encore 
revenu de sa grande captivité. 

(2) Op. cit.f p. 900. 



100 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

^^— — ^^g^— ^— ^— ^ -^^^— ^^^— ^-^— ^— ^^^^^^^^^— ^^^^^^-^— ^^^^i^^^i— ^.^ 

laient mauvaîsement en la terre de S une. Le 
roi Amaury^ qui avait chassé Syracons hors 
d'Egypte et confermé Savar en sa baillie et en 
son pouvoir, s'en retourna en son royaume 
avec toute sa gent qui s'était bien contenue en 
cette besogne. Bien avait oui nouvelles de ces 
grandes mescheances qui avenues étaient au 
pays tandis comme il avait été dehors. » 

Les années 1 165 et 1 166 se passèrent triste- 
ment pour le petit royaume latin d'Outre-mer. 
Nous n'avons que peu de détails. 

Dès le mois de janvier 1 165 le roi et le comte 
de Flandre s'étaient par Tripoli rendus à An- 
tioche où Amaury séjourna plus d'un an, pre- 
nant toutes les dispositions nécessaires pour la 
défense de la ville et de la principauté durant la 
captivité du prince Bohémond (i). Ce fut à An- 
tioche qu'il apprit la fâcheuse nouvelle de la 
prise par Schirkoûh d'une autre forteresse 
fameuse, connue sous le nom de « la Cave del 



(i) Pour plus de détails, voy, Guill. de Tyr, op, cit.^ p. 900. 



CHAPITRE II loi 



Tyron » (i). Celle-ci fut livrée par trahison, le 
châtelain et la garnison ayant été, croit-on, 
achetés. Les chrétiens furieux pendirent le châ- 
telain à Sidon, Bientôt arriva un autre non 
moins triste message. Une forteresse de la 
terre d'au-delà du Jourdain défendue par les 
templiers avait été de même assiégée et prise 
par Schirkoûh toujours à la suite de trahison. 
Amaury accourut à la rescousse, mais, arrivé 
trop tard, il fit pendre les douze Templiers es- 
timés les plus coupables. Nous ne savons 
presque rien d'autre sur ces années doulou- 
reuses. 

Sur ces entrefaites, raconte Ibn el Athîr, 
Schirkoûh, qui ne pouvait oublier TÉgypte, 
brûlant chaque jour davantage du désir ardent 
d'y retourner, ne cessait de s'entretenir de ce 
sujet avec tous ceux qui l'approchaient. Nour 

(i) u Cavea de Tyrum n dans Guillaume deTyr. Généralement 
aussi nommée « Schakif Tirun ». On ignore quel était l'emplace- 
ment exact de ce château creusé dans le roc, peut-être sur la 
montagne qui domine Sidon et Beyrouth, peut-être dans le Toisi- 
nage de Tyr. 



loa. CAMPAGNES DU ROI AMAURY V' 

ed-Dîn, au contraire, qui redoutait de diviser 
ainsi dangereusement les forces de l'Islam, 
était de nouveau résolument opposé à tout 
projet de ce côté. Il résista autant qu'il le put. 
Il finit toutefois par céder devant l'insistance 
que mettaitSchirkouh àlui exposer les richesses 
de l'Egypte et aussi devant l'impuissance mani- 
feste de Schawer à se maintenir dans cette 
contrée. 

L'ambitieux vizir arracha donc à son maître 
moins fougueux la permission d'organiser une 
nouvelle expédition armée dans la vallée du 
Nil. Il eut même l'autorisation de réclamer 
l'appui du Khalife de Bagdad pour amener à sou- 
mission son collègue schismatique du Kaire (i). 

A la tête de deux mille cavaliers seulement, 
choisis parmi les meilleurs, sous le commande- 
ment de nombreux chefs parmi les plus distin- 
gués, Schirkoûh se mit en route dans le cou- 
rant du mois de janvier de l'an 1 167 (2). « Une 



(1) Voyez dans Guillaume de Tyr, op. cit., p. 903, la descrip- 
tion de l'Egypte faite par Schirkoûh au Khalife de Bagdad. 

(2) Voyez RôHRiCHT, op. cit,^ note 2 de la p. 322. 



CHAPITRE II 103 



nouvelle courut, dit Guillaume de Tyr (i), que 
le mauvais adversaire de la chrétienté Syracons 
avait assemblé si grand planté de Turs que 
l'on avait jamais avant vu plus grande armée. 
Tous les pouvoirs de la terre du Levant et de la 
païennine qui est en la partie devers Bise 
étaient avec lui. Il s'en voulait avec toute cette 
gent qui était avec lui descendu au réaume 
d'Egypte ». 

« L'agitation de Shirkouh, raconte de son 
côté l'auteur arabe du Livre des deux jardins (2) , 
était tôt parvenue à Schawer qui commença à 
redouter une nouvelle attaque contre son pays 
et sentit bien qu'Asad ed-Dîn Schirkoûh con- 
voitait l'Egypte et sûrement dirigerait contre 
elle ses entreprises. Aussi s'était-il empressé 
d'entrer de nouveau en correspondance avec 
les Francs. Il convint avec eux qu'ils vien- 
draient dans son pays et s'y établiraient com- 
plètement pour l'aider à anéantir ses ennemis 
et y consolider son autorité. A cette nouvelle 

(i) p. 902. 

(2) Hisi. or, des Cr,^ t. IV, p. iio. 



104 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

Nour ed-Dîn et Asad ed-Din Schirkoûh furent 
très effrayés; ils craignirent que T Egypte tom- 
bât au pouvoir des Francs et que toute cette 
contrée ne reconnût l'autorité des infidèles. 
Asad ed-Dîn fit donc aussitôt ses préparatifs; 
Nour ed-Dîn lui fournit une armée et obligea 
Salah ed-Dîn (que Dieu lui fasse miséricorde !) 
malgré les répugnances que celui-ci manifes- 
tait, à accompagner Asad ed-Dîn. Ces événe- 
ments se produisirent dans le courant du mois 
de rehi'a, (0 ^t Tarrivée des troupes musul- 
manes sur les terres égyptiennes coïncida avec 
celle des Francs. » » 

Les Francs, en effet, se trouvaient, on le 
voit, cette fois encore de la partie. Amaury 
n'avait pas plus tôt appris la nouvelle entrée en 
campagne de Schirkoûh qu'il avait convoqué à 
Naplouse, en conseil de guerre, le patriarche, le 
clergé et tous les princes du royaume pour leur 
demander leur avis en même temps que leur 
appui (2). Naplouse, c'était l'antique Sichem, 

(i) Janvier 1167. 

(2) Voy. dans Wustenfeld, op. cit. ^ p. 334, le double motif qui 



CHAPITRE II 105 



au pied du mont Garizim. Jadis, aux environs 
de ce lieu illustre, Abraham, père des peuples, 
avait dressé sa tente sous les chênes de Mamré. 
Des siècles plus tard, les tribus d* Israël, sous 
la conduite de Josué, s'y étaient assemblées 
pour bâtir sur le mont Ebal un autel où étaient 
inscrites les paroles de la Loi. Jéroboam en 
avait fait pour un temps la capitale du nouveau 
royaume d'Israël. Céréalis, lieutenant de Ves-' 
pasien, y avait passé au fil de Tépée sur le mont 
Garizim les derniers Samaritains. Tous ces 
grands souvenirs agissaient puissamment sur 
les âmes simples des guerriers francs assemblés 
en grand nombre autour de leur prince bien-' 
aimé. Un immense enthousiasme guerrier s'em- 
para de tous. On décida sur-le-champ de re- 
tourner une troisième fois en Egypte. On 
décréta d'employer pour l'impôt de guerre un 

dixième de tous les revenus publics et particu- 

* ■ ■ 

provoqua cette nouvelle entrée en campagne des Francs : à la 
fois un espoir et une crainte; espoir de pouvoir enfin cette fois 
conquérir définitivement l'Egypte ; crainte par contre de la voir 
conquise par Schirkoûh et de se trouver pris ainsi entre Nour 
ed-Dîn à l'est et son lieutenant à l'ouest. 



io6 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

Hers; « le promirent et clercs et laïques, et le 
tinrent bien. » L'armée se réunit incontinent, 
et comme on apprit presque aussitôt le départ 
de Schirkoûh, Amaury se hâta pour tâcher de 
l'atteindre à Kades-Barnea. 

« Lors revint, dit Guillaume de Tyr, une 
autre novele que Syracons avait fait trousser 
viandes à grant tens et fesoit porter eux en 
bouciaux sur grands chameaux qui pouvait suf- 
fire à hommes et à chevaux par maints jours et 
voulait passer par les déserts où les fils d'Israël 
quand ils venaient en la terre de la Promesse. 
Le roi, quand il ouit cela, prit isnelement cheva- 
liers et gens autant qu'il put en avoir et s'en 
alla hâtivement pour lui destorbes el désert et 
tant chevaucha qu'il vint en un lieu nommé 
Kades-Barnea (i) mes ne trouva mie Siracons, 
si s'en retourna isnelement, por ce qu'il n'estoit 
mie el païs où il put bien séjourner. » 

Le roi était donc arrivé trop tard. Il s'en 
retourna à Ascalon! Là l'armée s'assembla 

(i) Sur cette ville, voy. Guillaume de Tyr, op, cit,^ note delà 
p. 904. 



CHAPITRE II 107 



définitivement. « Lors le roî, poursuit Guil- 
laume de Tyr, fit faire une grande semonce par 
toute sa terre de gents à cheval et à pied. Il 
y eut grande assemblée à Escalonne, oii ils 
vinrent tous et furent là trois jours devant la 
Chandeleur. Lors s'en émut le roi et prit ce 
que métier lui fut de gent et de viandes avec 
lui, puis s'en entra par la voie du désert qui 
est entre Gaza et la dernière cité du royaume 
de Jérusalem. Lors attendit toutes ses gens, 
puis vinrent à un château ancien du désert 
qui a nom Laris, puis allèrent outre jusqu'à 
la cité dont je vos ai parlé desus qui est ore 
apelée Belbes, mes ele fu jadis apelée Péluse 
de que parolent sovent les Escriptures des 
prof êtes. » 

Donc, parti le 30 janvier de Tan 1 167, le roî 
Amaury, par Gaza et El Arish, par toute cette 
longue et aride route des sables que j'ai déjà 
décrite, franchit à nouveau l'isthme fameux et 
parut une fois de plus devant la grande cité de 
Belbéis, sur la rive d'une des branches du Nil 
en sa plaine infinie ! 



io8 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

a Ibn Abou Taï, dit Reynaud (i), est celui 
des auteurs arabes qui est entré dans les 
plus longs détails sur cette troisième guerre 
d'Amaury en Egypte. » Schawer, nous l'ap- 
prenons par ce chroniqueur, n'avait d'abord 
rien su du danger qui menaçait l'Egypte, 
tant la marche de Schirkoûh s'était maintenue 
secrète. Même il n'en avait été averti que par 
Amaury (2). Aussi s'empressa-t-il d'implorer à 
nouveau l'assistance de celui-ci, le suppliant 
de lui amener aussitôt une armée de secours 
aux mêmes conditions que lors de l'expédition 
précédente. Sa demande ayant été agréée, il 
mit avec empressement à la disposition du roi 
les trésors et les moyens d'action du Khalife et 
de toute son armée, promettant mille besans 
pour chaque jour « pour le cors du roi et chaque 
baron suivant son rang, besans à l'avenant et 
chaque chevalier et sergent selon son rang, et 

(i) Op, cit.f p. 122. 

(2) Suivant Ibn el Athîr {op. cit., p. 547), Schawer aurait fait 
implorer le secours d'Amaury dès avant la mise en marche de 
Schirkoûh. Suivant Beha ed-Dîn {Hist, or. des Cr., t. III, p. 44) 
les deux adversaires arrivèrent presque' simultanément en Egypte. 



CHAPITRE II 109 



chevaux et tout le despens de l'ost à son coust 
et toute la viande de sa terre. . . » 

Amaury et ses chevaliers furent littéralement 
comblés par Tinquiet vizir. Guillaume deTyr (i) 
décrit en termes saisissants les terreurs de 
celui-ci à Touïe de la venue des Francs, « car 
ne pouvait arriver à se persuader qu'ils vinssent 
pour Taider », puis sa joie presque délirante 
quand enfin il dut se rendre à l'évidence . 

Le roi Amaury et son armée avaient, comme 
de coutume, je Tai dit, suivi la route le long de 
la mer. Schirkoûh, au contraire, avait pris la 
route du désert. « Son dessein était de se 
rendre tout droit devant Belbéis. Mais comme 
il fut prévenu parles Francs, auxquels s'étaient 
unis les Égyptiens, il se porta d'un autre côté, 
et prit le chemin des montagnes. » 

L'armée franque, grossie de celle de Scha- 
wer, ne s'arrêta point cette fois devant Belbéis. 
Dépassant cette cité et marchant maintenant 
droit vers le nord, les forces franco-arabes 



(i) op. cit.tp. 905. 



iio CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

eurent bientôt fait d'atteindre la banlieue du 
Kaire sans avoir jusqu'en ce point rencontré la 
plus légère résistance. Jamais armée de la 
Croisade ne s'était encore avancée aussi loin de 
ce côté. C'était la première fois que Mirs el- 
Kahirah, « la Victorieuse », fondée par Mouizz, 
par l'épée de son fameux vizir Djauher, en 
l'an 969, voyait frissonner sous ses murs, au 
vent du désert, les pieux étendards de la 
Croix ! 

Contournant et dépassant encore l'immense 
cité aux coupoles innombrables, nonchalam- 
ment étendue au pied de l'aride Mokkatam, 
Amaury vint établir son camp sur la rive droite 
du Nil, à « deux stades », moins d'une demi- 
lieue, dit expressément Guillaume de Tyr, du 
Kaire, de manière à pouvoir attendre son adver- 
saire en ce point propice et l'attaquer avant 
qu'il n'eût pu franchir le grand fleuve. 

Cependant Schirkoûh et ses troupes, décri- 
vant un arc immense tout alentour des fron- 
tières de Terre Sainte, avaient à leur tour 
pénétré dans l'isthme. Prenant une route beau- 



CHAPITRE II III 



coup plus méridionale que celle suivie par Far- 
mée franque et coupant court à travers le grand 
désert du Sinaï, ils avaient, aux environs de 
Suez, rejoint Fouadi Ghizlân. Remontant cette 
dépression et marchant droit à l'ouest dans la 
direction du Nil, ils avaient atteint ce fleuve à 
Atfih ou Atfieh, localité située sur la rive droite, 
également en amont du Kaire, mais plus au 
sud que l'emplacement choisi par Amaury pour 
y installer son camp. 

Durant toutes ces marches si longues en ces 
contrées arides, aucun contact ne semble s'être 
produit entre les deux armées ennemies, qui sui- 
vaient des directions parallèles séparées par 
d'immenses espaces. 

Schirkoûh, en gagnant à marches forcées 
cette ville égyptienne d' Atfih (i), n'avait qu'un 
désir : franchir le vaste fleuve pour mettre cette 
barrière formidable entre lui et l'ennemi. Il est 
probable, bien que nous n'en soyons pas exac- 
tement informés, que dans cette course de 

(i) Que Guillaume de Tyr nomme inexactement Attafi, Aetafi 
Attasi, Atafin. 



112 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

vitesse les deux armées atteignirent le Nil 
presque simultanément à peu de distance Tune 
de l'autre. Schirkoûh, en toute hâte, fit à Sche- 
rouné traverser le fleuve à son armée ^sur des 
barques. Nous ne possédons aucun détail sur 
cette gigantesque opération. Guillaume de 
Tyr (i) raconte que les chrétiens et leurs alliés 
infidèles furent avisés de la marche en avant si 
rapide de Schirkoûh et tentèrent de le couper 
du fleuve pour Tempêcher de passer sur la rive 
gauche ; mais il était trop tard. Quand les chré- 
tiens arrivèrent à Atfih, Tarmée syrienne avait 
déjà franchi le Nil. On ne put se saisir que de 
quelques cavaliers d'arrière-garde. Ces traî- 
nards, amenés liés à Amaury, furent interro- 
gés directement par le roi sur ce qu'ils savaient 
des forces et des projets du redoutable « Syra- 
cons ». Les pauvres diables racontèrent au sou- 
verain latin la marche infiniment éprouvante de 
l'armée sarrasine à travers ces immenses déserts 
de sables depuis la lointaine Syrie jusqu'aux 

(i) op. cit.f pp. 907-908. » 



CHAPITRE II 113 



rives verdoyantes du grand fleuve égyptien. Ils 
dirent encore qu'après qu'on eut passé la Syrie 
Sobale, qui correspond à Tantiquepays biblique 
de Moab, en cette terre lointaine et fantastique 
où se dressaient les forteresses colossales de 
Karak et de Montroyal ou Schaubak, une tem- 
pête affreuse de Simoun avait jeté Teffroi parmi 
les innombrables combattants en marche. 

Il faut lire dans Guillaume de Tyr le récit 
naïf de ce phénomène terrifiant. « Syracons » y 
perdit, paraît-il, beaucoup de monde, beaucoup 
de chevaux aussi et d'équipages étouffés ou 
perdus dans les sables brûlants. Le chef syrien 
eut la plus grande peine à rallier ses contin- 
gents débandés par ce souffle enflammé du 
désert. Enfin ces quelques captifs fournirent 
au roi de précieux renseignements sur le 
nombre et la force des troupes ennemies. 
« Quand nos gens, dit le chroniqueur, ouïrent 
ces nouvelles, ils s'en retournèrent arrière et 
se logèrent sur la rive où ils avaient avant été 
logés. » 

Schirkoûh, aussitôt qu'il eut achevé de faire 

8 



114 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

passer son armée sur la rive gauche, d'une 
marche rapide, descendant cette rive, ramena 
ses soldats jusqu'à Gizeh, juste en face du 
Kaire. C'est là cette localité ombreuse et char- 
mante que connaissent bien tous les voya- 
geurs ayant fait quelque séjour au Kaire. C'est 
en ce point que Bonaparte inaugura la bataille 
des Pyramides. 

De nos jours, de riches Égyptiens ont bâti le 
long de ces belles allées de grands arbres, des 
villas, des palais, dont un est devenu le grand 
hôtel de Ghezireh Palace. Le célèbre Musée 
des antiquités égyptiennes qui fut longtemps 
installé à peu de distance du village arabe vient 
d'être transféré ailleurs. Schirkoûh, ayant ainsi 
pleinement réussi dans cette marche extraor- 
dinaire d'Alep au Kaire, établit aussitôt son 
camp en face de la grande capitale dont le 
fleuve seul la séparait. Il devait occuper cet 
emplacement près de deux mois, exactement 
cinquante jours. 

De son camp de Gizeh, Schirkoûh envoya 
à Schawer un écrit solennel par lequel il inci- 



CHAPITRE II 115 



tait une dernière fois l'ambitieux vizir à une 
alliance contre l'ennemi de leur commune foi. 
Au nom de T Islam, il lui jurait, pour le ré- 
compenser de sa défection, de s'en aller avec 
son armée aussitôt que les Francs auraient 
été vaincus et chassés et de ne plus jamais 
revenir en Egypte. « Je te le jure, lui écri- 
vait-il, par le Dieu qui n'a point d'égal et par 
tout ce qui lie les Musulmans ensemble. 
Maintenant l'ennemi est dans le cœur du 
royaume, il est éloigné de tout secours, il lui 
sera dificile de s'échapper; réunissons nos 
efforts pour l'accabler. L'occasion est favorable ; 
peut-être ne se présentera-t-elle plus ; extermi- 
nons donc cette nation. » Schawer, bien loin 
d'accueillir ces ouvertures, fît tuer l'envoyé de 
Schirkoûh qui les lui apportait, en s'écriant : 
« Non, ils ne sont pas les Francs, ils sont le 
salut » (i). Bien plus, il livra la lettre du géné- 
ral syrien au roi « Morri », pour enlever à 
celui-ci toute inquiétude sur sa fidélité. Schir- 

(i) II y a dans cette phrase une assonance bizarre entre les 
mots : Hrendj'f Franc, et feredj, salut, délivrance. 



Ii6 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

koûh se montra très affecté de ces procédés 
violents. « 11 s'en mordit les doigts de rage et 
s'écria douloureusement : « Si Schawer avait 
voulu me croire, pas un guerrier occidental 
n'eût survécu. Que Dieu le maudisse (i) ! » 

Pour cette belle campagne du roi Amaury 
en Egypte, Guillaume de Tyr (2) devient ici 
plus que jamais notre guide principal. « Scha- 
wer comprit bien, nous dit-il, que pour retenir 
le roi « Morri », il fallait lui faire la partie belle. » 
Donc les prudhommes des deux armées s'ac- 
cordèrent en cette matière par laquelle Schawer 
s'unit encore plus étroitement à Amaury par 
un solennel et durable traité. Le roi recevrait 
quarante mille besants, c'est-à-dire quarante 
mille dinars ou pièces d'or, dont moitié payable 
de suite, moitié au bout de très peu de temps, 
à condition que le roi jurerait loyalement et 
fiancerait de sa main toute nue, sanz mal engin. 



(i) Voy. Reinaud, op. cit., p. 122, où le récit d'Ibn Abou Taï 
est reproduit tout au long. 
(2) Op, cit. y pp. 908 à 911. 



CHAPITRE II 117 



qu'il ne s'en irait pas d'Egypte, jusque Syracons 
et touz ses olz serait gitez hors, ou que ils 
fussent si descomfiz qu'ils n'eussent nul pooir 
en la terre. » Les parties s'accordèrent. Le 
contrat fut ratifié par le roi, qui serra la main 
de l'envoyé du Khalife. Les plénipotentiaires 
du roi : Hugues de Césaire ou Césarée, 
« jeune homme sage et bien parlant », et le 
maître du Temple, Godefroy (i), « le frère à 
Foulcher », se rendirent au Kaire à la cour du 
Khalife, pour avoir aussi sa foi — « quar ne 
semblait mie assez à la nostre gent que li sou- 
dans aseurast si granz covenances, einçois 
vouloient que li galifes le fiançast ausint comme 
li rois avoit fet ». 

Je continue à citer textuellement Guillaume 
de Tyr : « Force que les genz d'estranges terres 
ne connaissoient mie la contenance des herber- 
jages à cel haut prince qu'on apele galife, cil qui 
ceste estoire mist en latin demanda moût enten- 
tivement à noz mesages qui là furent envoie, 

(i) Hugues de Césaire et Godefroy figurent constamiqent dans 
les documents de cette époque. 



iiS CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

les noveles de leur gent et comment ils se con- 
tenoient (i). 

Les envoyés francs, guidés par Schawer en 
personne, vivement émus, mais nullement 
intimidés, furent amenés d'abord à un premier 
palais « très beau et richement orné » (2). Ils y 
trouvèrent de nombreux appariteurs, on dirait 
aujourd'hui des huissiers qui, Tépée nue, leur 
firent cortège, les précédant. Conduits par de 
longues et étroites allées voûtées, tout à fait 
obscures, « où l'on ne voyait goutte », proba- 
blement dans le but de les impressionner 
davantage, ils se trouvèrent, en revenant à la 
lumière, devant plusieurs portes successives. 
Auprès de chacune de nombr-eux gardes sar- 
rasins veillaient qui se levaient aussitôt à l'ap- 
proche de Schawer et le saluaient respec- 
tueusement. Ils débouchèrent ensuite dans une 
vaste cour découverte qu'entouraient de magni- 
fiques portiques à colonnades, cour toute pavée 



(i) p. 910. 

(2) Guillaume de Tyr le nomme u Cascere » ou <f Cascera », 
"c'est-à-dire le u Palais du Kaire ». 



CHAPITRE II 119 



de marbres de diverses couleurs, avec des 
rehaussés d'or d'une richesse extraordinaire. 
« Li chevron en li tref étaient tuit couvert 
d'or. » C'était si beau, si agréable à voir que 
l'homme le plus occupé en divers lieux s'y 
serait arrêté. Une fontaine au centre, par des 
conduites d'or et d'argent, amenait de toutes 
parts de l'eau d'une clarté admirable dans des 
canaux et des bassins pavés de marbre. Çà et 
là voletait une infinie variété d'oiseaux des plus 
rares couleurs, des plus belles espèces, venus 
de diverses parties d'Orient, a que nul ne les 
vit qui ne s'en émerveillât, et ne dit que vrai- 
ment la nature se jouait quand elle les fit. Les 
uns parmi ces oiseaux se tenaient près des fon- 
taines, les autres loin, chacun selon sa nature; 
chacun avait sa nourriture comme il lui conve- 
nait ». Là, les premiers gardes qui avaient 
escorté jusqu'ici les guerriers francs prirent 
congé d'eux. Ils furent aussitôt remplacés par 
de plus hauts personnages, choisis parmi les 
intimes familiers même du Khalife, des émirs 
que l'on apeloit « amirauts de Chartres ». 



I20 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

Ceux-ci leur firent traverser de nouvelles cours 
plus belles encore, puis un jardin si riche et si 
délicieux que le premier ne leur semblait plus 
rien. Là, ils virent une ménagerie de quadru- 
pèdes si étranges « que celui qui en ferait le 
récit serait accusé de mensonge et que nul 
peintre même en rêve ne pourrait façonner de 
si étranges choses ». « L'Occident n'avait 
jamais vu de tels animaux et ne les connaissait 
que par ouï-dire. » 

Après avoir franchi mainte autre porte, maint 
détour, rencontrant toujours choses nouvelles 
qui les ébahissaient davantage, nos preux arri- 
vèrent enfin au Grand Palais, demeure même 
du Khalife. Celui-là dépassait en somptuosité 
tout ce qu'ils avaient vu jusque-là. Ses cours 
regorgeaient de guerriers sarrasins en armes 
vêtus d'armures éclatantes d'or et d'argent, 
semblant fiers des trésors qu'ils gardaient. On 
introduisit les chefs francs dans une vaste salle 
divisée en deux d'une paroi à l'autre par une 
grande courtine ou tenture de fil d'or et de soie 
de toutes couleurs parsemée de dessins de 



CHAPITRE II 121 



bêtes, d'oiseaux, de gens, flamboyant de rubis, 
d'émeraudes et de mille riches pièces. Per- 
sonne ne se trouvait dans cette salle. Scha- 
wer, cependant, aussitôt entré, se prosterna, 
adora, puis se releva, puis se prosterna à 
nouveau, puis déposa Tépée qu'il portait sus- 
pendue à son col. Une troisième fois, il se 
prosterna dans l'attitude de la plus humble 
adoration. Alors, soudain, avec la rapidité de 
l'éclair, la grande tapisserie d'or et de soie qui 
cachait le fond de la salle, enlevée par des 
cordes, se redressa vivement comme un voile 
qui se lève et le Khalife enfant apparut aux yeux 
éblouis des envoyés latins! Le visage de ce 
prince mystérieux était strictement voilé. Il 
était assis sur un siège tout en or, constellé de 
gemmes et de pierres précieuses. Un très petit 
nombre de ses « plus privés conseillers, tous 
châtrés », l'entouraient. C'étaient les premiers 
eunuques du Palais (i). 

Schawer s'approcha avec servilité du Kha- 

(i) Voy. Al. Calcashandi, Gôtt. acad, Abhandl., 1879, pp. 197- 
198. 



laa CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

life enfant. Il lui baisa les pieds^ s'assit sur le 
sol à côté de lui, lui exposant en un humble 
parler que l'Egypte allait être perdue s'il n'j 
mettait conseil, que le terrible Schirkoûh était 
venu de Syrie avec force soldats à lui envoyés 
par le Khalife de Bagdad en haine de son col- 
lègue du Kaire, qu'on ne parviendrait à chasser 
ce puissant ennemi qu'avec beaucoup de peine 
et de dépenses de la dite terre d'Egypte; que, 
pour cette raison, lui, Schawer, avait cru devoir 
faire de grandes avances au roi franc de Syrie, 
le roi chrétien « Morri » qui était accouru aus- 
sitôt au secours de T Egypte, et qui était o très 
loyal homme » . Les guerriers qu'il avait amenés 
étaient plus braves que tout ce qu'on peut ren- 
contrer. 

Schawer énuméra ensuite au Khalife toutes 
les « convenances » qui avaient été accordées 
entre lui et le roi franc et qui n'attendaient que 
sa confirmation. Quand Timmobile et étrange 
souverain eut bien et convenablement entendu 
tout ce long exposé, « débonnairement et à 
belle chiere, il octroia les dites convenances et 



CHAPITRE II 123 



dit qu'il lui plairoit que Schawer fît payer au roi 
Amaury son ami les sommes convenues et en- 
core plus pardessus » . 

Les envoyés francs insistèrent alors pour que 
le Khalife jurât sa foi de même que l'avait fait 
leur propre roi. 

L'entourage du souverain musulman, « tous 
ses barons », émerveillés d'une telle audace, se 
montrèrent fort scandalisés d'une demande aussi 
hardie adressée à un aussi grand prince. Ils 
affirmèrent que cela n'avait jamais été fait au- 
paravant, que cela jamais ne serait. Il y eut à 
cette occasion de longues et violentes contesta- 
tions qui faillirent tourner au tragique. Schawer, 
humblement, s'efforçait de démontrer au Khalife 
et à ses conseillers dans quel péril affreux se 
trouvait la terre d'Egypte. 

« Mais nos messagers, poursuit le bon chro- 
niqueur, pour rien au monde ne voulaient re- 
noncer à ce qu'ils demandaient. Finalement, 
par grande angoisse et grand dédain, lui, en 
souriant, tendit la main couverte, c'est-à-dire 
gantée de soie. » Alors, Hugues de Césaire 



124 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

« qui mout estoit sages et cortois et bien par- 
lanz », dit très haut : « Sire, loyauté n^a point de 
couverture, si vous voulez vraiment tenir cette 
convention ainsi qu^elle a été conclue, vous la 
confirmerez de votre main nue, comme Ta fait 
le roi notre sire. Si vous ne voulez déganter 
votre main, nous, simples gens, qui n'avons 
jamais vu nos princes agir ainsi, nous aurons 
grand soupçon qu'il n'y ait quelque trahison 
sous roche. » 

Les émirs, entendant ces paroles merveilleu- 
sement hardies, crurent rêver, se demandant 
avec effroi comment ces chrétiens osaient par- 
1er au Khalife comme à leur égal, lui demandant 
de faire ce qu'il ne pouvait faire sans s'abaisser. 
Le Khalife cependant vit bien qu'il faudrait 
céder, et, furieux, pour cacher sa colère, se 
mit à sourire « comme s'il tenist à folie ce que 
li mesage disoient ». Il tendit sa main nue, et, 
la tenant dans celle de Hugues de Césarée, il 
répéta le serment mot à mot à mesure que celui- 
ci le lui dictait solennellement. Ceux qui assis- 
tèrent à cette grande humiliation publique de 



CHAPITRE II 125 



l'Islam racontèrent que le Khalife était un ado- 
lescent auquel la barbe paraissait à peine, 
fort beau bachelier, de peau brune, très gros, 
« larges seur toz homes », ayant plus de a set- 
vinz » femmes. Il avait nom « Elhaldech, li 
fuils Elfey », ce qui signifiait en bon arabe 
Al-Âdîd li Dîn Allah, fils d'Al-Fâ'iz bi-Nasr- 
AUah. 

Lorsque les deux intrépides envoyés francs 
se furent retirés, le Khalife leur fît porter « à 
leur hôtellerie » grands présents de viandes et 
des dons superbes, « précieux et larges ». 

a Li message du roi qui orent ainsi prise 
la seurté del galife, heureux d'avoir tout bien 
terminé, retournèrent en Tost au roi et as 
barons et dirent que les convenances étaient 
bien confirmées, lors empristrent la besogne 
corajeusement de chevauchier contre Syracons 
por lui gîter hors de sa terre. Ils se logièrent 
sur le fluve et demorèrent là celé nuit ». Et au 
matin les Francs virent que Schirkoûh, sorti de 
son camp de Gizeh, s'était avancé sur la rive 



126 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I 



•r 



opposée du fleuve avec tout son monde et avait 
commencé à fortifier là son camp pour leur en 
disputer le passage. Le roi, voyant cela, fit 
rechercher toutes les barques des environs et 
fit faire un pont de bateaux o avec ces nefs 
jointes et bien ancrées de çà et de là ». Il fit 
mettre par-dessus de grands troncs de palmiers 
qu'on avait coupés aux environs et fit recouvrir 
le tout d'une grande épaisseur de terre, de ma- 
nière à supporter même le passage de la cava- 
lerie. A mesure que ce grand ouvrage avançait 
sur Içs côtés, — « ne sait combien de temps on y 
travailla », — on y mettait de distance en dis- 
tance a hautes bretesches de bois garnies de 
machines ». 

La construction de ce pont géant fut assez 
facilement conduite jusque vers le milieu du 
fleuve. Mais à partir de là ce fut une autre 
affaire. La nuée de traits, les balles de frondes, 
les projectiles de toutes sortes incessamment 
lancés de la rive opposée commencèrent à at- 
teindre les travailleurs et à les faire périr en 
masse quelque précaution qu'on prît pour les 



CHAPITRE II 137 



mettre à l'abri. Beaucoup de traits décochés 
d'une main sûre dépassaient même le milieu du 
fleuve. Il fut impossible de remédier à, ce grave 
péril. Force fut d'en rester là à la grande déso- 
lation du roi. Les deux armées demeurèrent 
ainsi plus d'un mois en présence dans ce ter- 
rible statu quo. Les combattants s'insultaient 
d'une rive à l'autre, « les nôtres n'ayant pou- 
voir de passer le fleuve, les autres n'osant s'éloi- 
gner de la rive, ni rentrer dans la terre de peur 
que nous ne passions ». 

Durant qu'il en était ainsi aux alentours du 
Kaire, Schirkoûh, évidemment dans le but de 
faire du fourrage, détacha une portion de ses 
contingents pour aller occuper l'île de Mahalla 
ou Mahalet (i), en plein delta, o isle du Nil, 
dit Guillaume de Tyr, molt planteive de bones 
terre, de pastures et d'arbres qui portoient 
fruit, molt planteive de viandes aussi », 

Mais les nôtres, poursuit le chroniqueur, 
furent prévenus aussitôt et le roi dépêcha incon- 

. (i) Voy. RbinauDi op, cii.^ p. 414, note i. 



128 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

tinent de ce côté Miles de Plancy, grand échan- 
son et sénéchal du royaume, avec le propre fils 
de Schawer, Al Kâmil, à la tête de nombreux 
chevaliers et de non moins nombreux contin- 
gents sarrasins. Ces deux chefs, dont les noms 
jurent de se trouver ainsi côte à côte, surprirent 
Tennemi durant qu'il était encore occupé à 
massacrer les malheureux paysans de Mahalla. 
Un furieux combat s'engagea qui dura de 
longues heures. Les guerriers sarrasins surtout 
s'entretuaient avec rage. Dieu finit par donner 
la victoire aux chrétiens. Les combattants 
syriens furent en partie hachés, en partie rejetés 
dans le fleuve, où ils se noyèrent. Plus de cinq 
cents périrent : « Syracons, s'écrie Guillaume 
de Tyr, en fu fort esbahiz, et se commença ja à 
désespérer que il ne poïst mie bien s'emprise 
trere à chief. De l'autre part, li nostre en furent 
recomforté et plus encoragié. » 

Vers ce temps à peu près, l'armée chrétienne 
reçut d'importants renforts qui lui furent amenés 
du royaume par Humfroy de Toron, Philippe, 
le jeune prince de Naplouse, et d'autres barons. 



CHAPITRE II ï39 



Diverses affaires avaient longuement retardé 
ces seigneurs, qui accouraient rejoindre leur 
roi* Grande fut la joie de tous à l'arrivée de ces 
preux. 

Un conseil suprême des chefs des deux 
armées, sous la présidence du roi et de Scha- 
wer, décida, dès que la nuit serait venue, d'en- 
voyer en secret tous les bâtiments, « toute leur 
navie », à une île du Nil située à huit milles en 
avant du camp chrétien, tandis que Tarmée sui- 
vrait à pied. Arrivée en face de Tîle, Tarmée 
devait s'embarquer aussitôt sur la flotte, abor- 
der sur l'île, en égorger les défenseurs endormis 
et de là gagner l'autre rive pour la remonter en 
hâte et tomber à l'improviste sur le camp 
ennemi. On voulait reprendre par cette voie 
l'opération qu'avait rendue impossible le non- 
achèvement du grand pont de bateaux. Toute la 
première partie de l'entreprise réussit à souhait. 
Les barques conduites secrètement, sitôt la nuit 
venue, en face de l'île, y débarquèrent les forces 
alliées. La garnison sarrasine fut très proba- 
blement surprise et égorgée. Mais lorsque, 

9 



130 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

dans la seconde partie de la nuit, il s'agit de 
franchir encore le moindre bras du fleuve pour 
gagner la rive, un ouragan de vent s'éleva si vio- 
lent que le débarquement devint impossible 
malgré les plus courageux efforts. Ceux seuls 
qui ont éprouvé comme moi l'impétuosité d'un 
de ces ouragans de vent et de sable sur le 
grand fleuve égyptien comprendront facilement 
l'échec des forces alliées. 

Il fallut se contenter de se fortifier dans l'île 
sur la rive faisant face à l'ennemi et d'y trans- 
porter le camp des deux armées royale et ég3rp- 
tienne. Un fort contingent fut laissé en amont 
à la garde du pont inachevé, sous le commande- 
ment de Hugues d'Ibelin, personnage considé- 
rable, chef excellent, marié à l'épouse divorcée 
du roi Amaury, et d'Al Kâmil, fils de Schawer. 

Sur ce, au matin, Schirkoûh, informé du 
départ clandestin de la plus grande partie des 
barques d' Amaury qui avaient disparu de leur 
ancrage, avait conçu de ce fait la plus vive in- 
quiétude. Le chef syrien fit prendre incontinent 
les armes à ses troupes, et, filant en hâte le 



CHAPITRE II 131 



long de la rive orientale du fleuve, ne tarda pas 
à arriver à la hauteur de Tîle, qu'il trouva déjà 
occupée par Tenriemi. Il établit aussitôt en 
face de celle-ci, mais à quelque distance dans 
l'intérieur des terres, un nouveau camp. Sa 
situation était si mauvaise à cause de Tétroitesse 
du bras qui séparait Tîle de la rive gauche, qu'il 
n'avait même pas libre accès à la rivière. Il 
n'osait y envoyer boire ses chevaux, de peur de 
les faire tuer par l'ennemi à coups de traits. 
Force lui fut de les expédier plus en aval à cette 
intention. 

Un nouveau conseil des chefs des armées 
alliées tenu à l'heure de vêpres, décida de ten- 
ter une seconde fois dès le matin prochain le 
passage du petit bras, puis d'attaquer aus- 
sitôt l'armée ennemie si elle faisait tête. Mais 
cette même nuit Schirkoûh, se sentant déci- 
dément trop en l'air dans cette situation si 
critique, abandonna son nouveau camp à peine 
établi avec tous ses bagages et battit en 
retraite. 

Aux premières lueurs du jour les alliés s'aper- 



132 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

curent de la disparition de Tarmée de Syrie. 
Sans perdre une heure, on organisa le passage 
du petit bras, qui se fit sans rencontrer aucune 
résistance. A peine débarqué sur la rive gauche, 
le roi Amaury, laissant en arrière les gens de 
pied, se jeta avec toute sa cavalerie à la pour- 
suite de Schirkoûh, durant qu'Hugues d'Ibelin 
et le fils de Schawer, qui avaient été laissés, 
on se le rappelle, avec beaucoup de troupes 
franques et sarrasines à la garde du pont ina- 
chevé et du premier camp, recevaient Tordre 
d'occuper le Kaire. 

Ce fut un jour glorieux que celui de l'entrée 
de ces forces chrétiennes dans cette grande 
cité musulmane. Tout le long du rempart, toutes 
les tours et les portes de cette noble capitale, 
les demeures mêmes du Khalife furent succes- 
sivement livrées à des chevaliers chrétiens, qui 
tous, scandale inouï pour les vrais croyants, 
eurent constamment libre accès auprès du sou- 
verain. Aussitôt la ville occupée, un fort con- 
tingent des troupes alliées commandé par 



CHAPITRE II 133 



Gérard de Pougy et Mahada (i), second fils 
de Schawer, s'établit sur la rive gauche du Nil 
à la hauteur du pont inachevé pour prévenir de 
ce côté toute tentative de surprise de Tarmée 
syrienne. 

Les guerriers chrétiens qui tous, presque 
sans exception, n'avaient jamais pénétré dans 
une grande cité sarrasine, furent saisis d'éton- 
nement et d'admiration à leur entrée dans cette 
immense et somptueuse ville du Kaire : « Si 
que les richesses et li deliz et li autres grants 
secrés qui jusqu'à cel jor avoient esté celé et 
couvert, furent moût cerchié et regardé de noz 
Crestiens et des Turs meismes, assez virent 
choses dont il s'emerveillièrent. » 

Schirkoûh et son armée se trouvaient main- 
tenant dans la situation la plus critique, au 
centre d'un pays très hostile, fortement pressés 
par un ennemi très supérieur en nombre, à une 
infinie distance de la terre natale, sans moyens 

(i) Ou Mahadam. 



134 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I* 

de secours suffisants. Il est vrai qu'immédiate- 
ment après son arrivée en Egypte, le général 
syrien avait fait fortement occuper par des déta- 
chements de ses troupes les districts les plus 
occidentaux de cette contrée et que la nom- 
breuse population d'Alexandrie, entre autres, 
profondément indignée et irritée par l'alliance 
impie, monstrueuse, du Khalife et de Schawer 
avec les chrétiens, s'était de suite ralliée à sa 
cause. Le gouverneur de cette grande cité com- 
merçante, personnage très dévoué à Schirkoûh, 
fils d'un ancien vizir égyptien, Nedjm ed-Dîn 
ben Mouçal, lui avait envoyé en ambassade le 
fameux Édrisi ou El Edrissy d'Alep, plus tard 
devenu si célèbre comme le premier géographe 
de son temps (i), pour l'assurer de tout son 
appui, lui promettant d'aller le joindre avec d'im- 
portants renforts et tout un matériel de guerre 
placé sous la conduite d'un neveu du juriscon- 
sulte Ibn-Auf, mais, pour diverses raisons, ces 
espérances ne se réalisèrent point. Il est vrai que 

(i) Voy. la description d'Alexandrie par Édrisi, éd. Jaubert, 
dans Rec, de la Soc. de GhtgT,^ 1836) V, pp. 297-301. 



CHAPITRE II 135 



le neveu d'Ibn-Auf parut déjà au camp de Gîzeh 
avec ses armes et ses machines de jet, deux jours 
seulement après l'arrivée d'Édrisi,mais en même 
temps la nouvelle arriva que Schaweretses alliés 
francs s'apprêtaient à attaquer l'armée de Syrie. 

Il avait donc fallu abandonner précipitamment 
Gizeh et remonter à marches forcées la vallée du 
Nil dans la direction de la Haute Egypte. Édrisi 
dit expressément que Schirkoûh faillit être sur- 
pris à Gizeh . 1 1 n'eut que le temps de faire filer ses 
troupes vers le sud en abandonnant à l'ennemi 
tous ses gros bagages, ses tentes, ses cantines. 
Ce fut de nuit, à la lueur des torches, qu'eut lieu 
cette fuite mal déguisée et que l'armée de Syrie 
reprit ainsi de nouveau la route de la Haute 
Egypte. La poursuite fut si vive que chaque 
fois que les soldats de Schirkoûh tentaient de 
s'arrêter pour reprendre haleine, ils devaient se 
remettre en marche sur-le-champ. 

Schirkoûh, dans cette retraite précipitée, ne 
s'arrêta qu'à Daldjah (i), bourg sur la rive occi- 

(i) WiJSTKNFELD, Op. cit„ p. 334, dit «« à cl Bâbein ». 



136 CAMPAGNES DU ROI AMAURY T' 

dentale du Nil, assez loin du fleuve, à peu de 
distance des ruines d'Aschmounéïn, l'antique 
Hermopolis Magna. Et s'il s'y arrêta, c'était 
parce que l'ennemi, qui l'y avait précédé, lui 
barrait la route. Il donna Daldjah en pillage à 
ses troupes. 

Amaury, on l'a vu, avait laissé ses bagages 
et son camp sous la garde de son infanterie. 
Lui-même, avec toute sa cavalerie, remontant la 
rive gauche du Nil, avait suivi à la piste, sur le 
sable, l'armée syrienne. Ill'atteignit enfin après 
trois longs jours de poursuite (i) un peu au sud 
de cette localité de Daldjah, proche d'el Bâbein 
que Guillaume de Tyr appelle « Beben » (2), 
dans le district de Munja Banu Chuçeib. C'était 
le 18 mars 1 167 (3). Il n'y avait pas une minute 
à perdre. Chrétiens et Égyptiens, dans un bref 



(i) Guillaume de Tyr, op.cii,^ p. 954. 

(2) Il traduit ce nom par Texpression Porte étroite des collines. 
— Aboulféda nomme le lien da combat Abvan. — Guillaume de 
Tyr ajoute que « Lamonîa » ou u Lamonie » (Alminie), par le 
nom de laquelle quelques-uns désignent cette bataille, est à dix 
milles de là. Voy. Quatremèrb, op. cit., pp. 243 sqq. 

(3) Dimanche avant Lœtare ? Samedi de la mi-carème ? Sur cette 
date, voy. Rôhricht, op. cit., note 3 de la p. 325. 



CHAPITRE II 137 



conseil, décidèrent d'attaquer sur-le-champ 
Tarmée syrienne en retraite pour empêcher 
Schirkoûh de fuir encore plus loin, « ne voulant 
pas être venus à de telles distances pour rien ». 
Schirkoûh, forcé d'accepter la bataille dans 
ces conditions très désavantageuses, se déso- 
lait, disent les auteurs arabes, de rinfériorité 
du nombre et de Tarmement de ses guerriers, 
aussi du zèle pieux, de l'enthousiasme qui ani- 
maient les soldats ennemis, dont la majorité 
étaient non pas chrétiens, mais bien Égyptiens 
de Tarmée de Schawer. Guillaume de Tyr, tout 
au contraire, dit que la partie était inégale pour 
les alliés. D'après lui, Schirkoûh avait sous ses 
ordres plus de douze mille Turks, c'est-à-dire 
douze mille soldats syriens, dont neuf mille 
cavaliers, cuirassés de maille, eux et leurs che- 
vaux, et trois mille archers, plus dix à douze 
mille Bédouins, « qui tous avaient leur bon 
glaive ». Les chrétiens, au contraire, n'étaient 
que trois cent soixante-quatorze chevaliers (i). 



(i) (« Cinq cents •>, dans un autre passage. 



138 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

plus quatre à cinq mille hommes de pied et 
quelques milliers de Turkopoules et d'Égyp- 
tiens. Ces derniers, qui faisaient partie de 
l'armée de Schawer, o étaient, dit le chroni- 
queur, soldats mois et mauves qui ne tinrent 
guères et firent aux chrétiens plus d'encombre- 
ment que d'aide ( i ) . » 

Schirkoûh n'en était pas moins décidé à 
accepter le combat. Ce n'était point, par contre, 
la pensée de son conseil. A l'unanimité, ses lieu- 
tenants, considérant le terrain découvert si défa- 
vorable à la lutte, la fatigue extrême, le décou- 
ragement des soldats en pleine retraite, dans 
un pays très hostile, étaient d'avis d'éviter soi- 
gneusement tout contact avec l'ennemi et de 
continuer à battre en retraite le plus rapide- 
ment possible, d'abord en franchissant le Nil, 
puis en descendant le long de sa rive orientale 
pour tâcher de regagner la Syrie. C'était en 
somme la fuite, une fuite non déguisée, qui 

(i) Aboulfaradj donne dix mille hommes aux chrétiens et à 
Schirkoûh seulement deux mille cavaliers. — Suivant la Vita 
Bernhardif Schirkoûh avait trois mille Bédouins et quatorze mille 
Turks, Amaury seulement trois cents chevaliers. 



CHAPITRE II 139 



semblait à tous ces vaillants le seul moyen de 
salut, fuite vers la Syrie, « car qui peut nous 
protéger ici où tous, soldats, habitants des 
villes et paysans, sont nos ennemis ». On en 
était là dans le conseil lorsque Scheref ed-Dîn 
Bargasch, gouverneur de la forteresse syrienne 
de Schakîf, un des plus fidèles mamelouks de 
Nour ed-Dîn, se levant soudain, prit la parole 
et, dans un langage enflammé, s'efforça 
de relever le courage des autres émirs (i). 
a Celui qui craint la mort ou les fers^ s'écria- 
t-il, n'est pas digne de servir les rois! Il ferait 
mieux de rester dans sa maison avec ses femmes 
ou bien d'aller cultiver son champ. Pardieu, si 
nous retournions auprès de Nour ed-Dîn sans 
victoire et sans excuse, il nous ôterait les terres 
qu'il nous a données et tout ce que nous avons 
reçu de lui depuis que nous sommes à son ser- 
vice, et nous dirait avec vérité : Quoi, vous 
a jouissez des biens de l'Islamisme et vous 
« fuyez devant ses ennemis ? Vous abandonnez 

(i) Voy. son discours dans Wustbnfbld, op. cit„ p. 335. 



140 CAMPAGNES DU ROI AMAURY !•' 

« aux Infidèles un pays tel que T Egypte! » 
Le neveu aussi du vizir, le fils de son frère, 
celui qui devait être le fameux Saladin, tout 
jeune encore à ce moment, opina dans le même 
sens. Schirkoûh alors de s'écrier en louant 
Bargasch : « Cet homme est dans le vrai, et 
ainsi je me conduirai. » L'appui de Saladin et 
du grand chef entraîna beaucoup de suffrages 
et finit par emporter le vote de l'assistance un 
moment auparavant encore si hésitante. Il fut 
décidé qu'on accepterait immédiatement le 
combat. 

Schirkoûh, dit Guillaume de Tyr, était 
tenu admirablement au courant des disposi- 
tions des chefs chrétiens. Il sut donc parfai- 
tement disposer ses troupes qu'il harangua 
avec sa fougue habituelle (i). En quelques 
paroles ardentes il leur promit la victoire. Il 
disposa ses deux ailes à droite et à gauche sur 
des dunes sablonneuses. L'élite de sa garde 
avec tous les bagages occupa le centre. De 

(i) Sur la bataille d'Aschmounéïn, voy. Reinaud, op, cit., 
pp. 124 sqq., et Wustenfeld, op. cit. y pp. 33 sqq. 



CHAPITRE II 141 



cette manière ceux-ci ne risqueraient pas d'être 
pillés sur les derrières de l'armée. En même 
temps Schirkoûh obtenait un front plus étendu 
et évitait d'être débordé. Ce second point était 
pour le généralissime syrien le plus important. 
Il était convaincu que jamais les chrétiens ne 
parviendraient à escalader ces hautes dunes à 
pentes très raides dans du sable absolument 
mouvant. Il prescrivit à Saladin, qui comman- 
dait le centre, au cas où les Francs, dans la 
croyance que lui-même se trouvait en ce 
point (i), l'attaqueraient, de paraître céder 
d'abord à leur effort, mais, aussitôt que l'en- 
nemi serait bien lancé dans sa poursuite, de 
faire subitement volte-face et de se précipiter 
à son tour sur lui. C'était l'éternel piège qui 
avait si souvent réussi et devait encore si sou- 
vent réussir en ces luttes du moyen âge orien- 
tal, si fécondes en surprises soudaines. Schir- 
koûh, avec ses plus fidèles émirs, ses soldats 
les plus vaillants, dont il connaissait l'audace et 



142 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I» 

le sang-froid, se plaça à l'aile droite. Le ter- 
rain du combat, aux confins de la terre cultivée 
et du désert, était fort inégal, fait de hautes 
dunes de sable entrecoupées de vallons quasi- 
mouvants, si bien que les combattants ne pou- 
vaient apercevoir de loin ni ceux qui leur ve- 
naient sus ni ceux qui s'éloignaient. 

Ce que Schirkoûh avait si habilement prévu 
se réalisa exactement. Les Francs étaient plus 
exercés et mieux armés que leurs adversaires. 
Leurs chefs leur avaient dit de ne point s'ef- 
frayer de toute cette multitude de combattants 
« qui rien ne valaient » ! 

Piquant des éperons, ils se précipitèrent avec 
leur fougue accoutumée sur le centre ennemi, 
le roi Amaury galopant intrépidement en tête 
avec toutes ses bannières. Le choc fut furieux. 
En un clin d'œil, après une légère résistance, 
les guerriers syriens commencèrent à plier, 
mais sans rompre les rangs et se mirent à fuir 
« sans que l'un regardât l'autre ». A ce moment 
même Schirkoûh tombait avec son aile droite 
sur l'aile gauche chrétienne qui lui faisait face 



CHAPITRE II 143 



et qui venait de se trouver subitement décou- 
verte et isolée par la marche en avant des che- 
valiers du centre. Cette aile céda misérable- 
ment. Ce fut une grande déroute et un grand 
massacre. Tout ce qui ne fut pas tué ou ne sut 
pas fuir assez promptement fut fait prisonnier* 
Lorsque les chevaliers vainqueurs au centre 
revinrent en arrière harassés de leur poursuite^ 
ils trouvèrent leurs gens de pied morts, captifs 
ou dispersés. Force leur fut de fuir également 
devant un ennemi, hélas, trop nombreux. Le 
massacre recommença. Ici tombèrent Hugues 
de Creona de Sicile et le bon chevalier Eus- 
tache Cholet de Pontigny. Ici furent faits pri- 
sonniers Hugues de Césarée et Arnoulf de 
Tell-Bâscher. L'évêque Raoul de Bethléem (i) 
fut grièvement blessé et perdit tout son bagage 
dans la bagarre. Ceux qui ne furent pas tués 
ou pris durent leur salut à une folle fuite à tra- 
vers les vallons séparant les montagnes de 
sable. Ceux qui combattaient dans une vallée 



(i) Voy. RôHRiCHT, op, cit., p. 20, 4. 



144 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

ne savaient pas ce qui se faisait dans l'autre . 

Alors les Turks, orgueilleux de leur complète 
victoire si imprévue sur cette belle « bataille » , 
se jetèrent en masse sur les bagages de Tarmée 
franque. Il n'y eut qu'une faible tentative de 
résistance. L'assaut furieux de ces masses de 
cavaliers l'emporta promptement. Une fois les 
gardes du camp égorgés, les vainqueurs enle- 
vèrent tous les bagages, toutes les bêtes de 
somme. Grâce à la disposition très particulière 
du terrain, ce sanglant épisode ne fut connu 
que de ceux qui y prirent part. Les autres ne 
virent rien, ne surent rien. 

Partout ainsi on se battait avec des chances 
diverses dans autant de luttes distinctes, chacun 
ignorant ce qui se faisait un peu plus loin, 
chaque groupe croyant tour à tour son parti 
définitivement vainqueur ou vaincu. Tous ces 
milliers d'hommes s'entretuèrent ainsi, incer- 
tains de la victoire, jusqu'à ce que le soleil 
couchant et la nuit tombante vinrent forcer les 
guerriers des deux camps à regagner leurs 
points de ralliement réciproques. Dans l'armée 



CHAPITRE II 145 



chrétienne on fit sonner les bussines et les 
guerriers du Christ se groupèrent en foule, 
mornes et accablés, autour de leur vaillant 
prince. 

Amaury, par miracle, avait évité d'être fait 
prisonnier lors de la déroute de sa cheva- 
lerie (i). Au dire de Guillaume de Tyr, il avait 
même fini par demeurer vainqueur sur rempla- 
cement où il luttait depuis le matin à la tête 
d'une petite troupe de fidèles. Le soir venu, il 
avait fait planter sa bannière en signe de rallie- 
ment sur une des plus hautes dunes et recueilli 
ainsi quelques bandes de ses guerriers dis- 
persés. Ce noyau de combattants aperçut alors 
groupés sur deux autres collines de nombreux 
détachements ennemis, justement ceux qui 



(i) Voy. RôHRiCHT, op, cit., p. 327, note i. La VitaS, Bernhardi 
raconte que saint Bernard était apparu au roi avant la bataille de 
Lamonie et l'avait tancé comme porteur indigne d'une relique de 
la Vraie Croix. Puis, Amaury ayant fait amende honorable, le 
saint aurait béni la pieuse relique suspendue au cou du roi, lui 
aurait donné des paroles d'encouragement et lui aurait promis 
la victoire. Au milieu du combat le roi aurait juré, s'il sortait de 
ce péril, d'envoyer la relique à Clairvaux. Ayant échappé à la cap- 
tivité, il exécuta son vœu. 

10 



146 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

avaient procédé au pillage des bagages de Tar- 
mée chrétienne. Ils avaient pris cette position 
pour barrer aux chrétiens la ligne de retraite qui 
passait précisément entre ces deux collines. 
Comme il n'y avait pas d'autre issue possible, 
il fallut bien tenter de forcer le passage. Les 
Francs, réunis en masse compacte, marchant 
à très petits pas, s'avancèrent contre les forces 
musulmanes. Celles-ci, peu nombreuses sur ce 
point, n'opposèrent qu'une faible résistance. 
Ainsi ces groupes attardés traversèrent sans 
avarie cette passe si périlleuse. Après avoir 
franchi à gué un bras du fleuve et laissé une 
arrière-garde pour garder le passage, ils réussi- 
rent à rejoindre le gros de l'armée. 

Finalement la victoire était demeurée incer- 
taine comme si souvent en ces luttes étranges 
du moyen âge oriental. L'armée chrétienne avec 
ses alliés sarrasins battit toute la nuit en retraite 
jusqu'à ce qu'elle eût atteint la localité de Mo- 
nyet ibn Khâcib (i). Ici elle fut rejointe par 

(i) RôHRiCHT, op, cit., p. 327; Lamonie. — C'est une bour- 
gade de la province d'Aschmounéïn. L'orthographe indiquée 



CHAPITRE II 147 



Gérard de Pougy et Mahada, un des fils de 
Schawer, avec cinquante chevaliers et centTur- 
koples. Ceux-là, on s'en souvient, avaient été 
détachés sur Tautre rive du Nil pour empêcher 
en ce point le passage du fleuve par Schirkoûh. 
Ce fut un grand soulagement pour le roi 
Amaury qui tremblait d'apprendre que ce petit 
groupe avait été détruit par des forces supé- 
rieures sur Tune ou Tautre des rives du fleuve. 
Dans ce « château de Lamonie », ainsi que 
Guillaume de Tyr nomme cette locaHté de 
Monyet, le roi Amaury s'arrêta trois jours atten- 
dant anxieusement l'arrivée de son infanterie 
demeurée fort en arrière sous la conduite du 
prudent Josselin de Samosate. Le quatrième 
jour seulement, à la tête de sa petite armée 
ralliée et réorganisée, il s'en retourna au Kaire. 
Il y établit ses quartiers en avant de la ville, 
à proximité du grand camp. A l'appel on cons- 
tata l'absence de cent chevaliers, alors que les 



par Yakout est Monyet Abi'l Khoçaîb. C'est, dit ce géographe, 
une ville grande, belle et peuplée sur le Nil, dans la partie basse 
du Sa'ïd. 



148 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

pertes de Tennemi furent estimées à mille cinq 
cents hommes. 

A cette époque infiniment chevaleresque des 
Croisades, les chevaliers francs et les émirs 
musulmans, loin de se mépriser, professaient 
pour leur valeur réciproque la plus grande 
admiration. Le vieil émir Ousâma, dont M. De- 
renbourg nous a redit l'autobiographie si pas- 
sionnante, qui combattit les Francs de Syrie 
durant une grande partie du douzième siècle, 
parle de ses adversaires avec le plus grand res- 
pect, tout en observant à leur égard les senti- 
ments de haine que tout combattant pour la 
Foi devait aux adversaires maudits du Coran. 
« J*ai lutté avec les Francs, s'écrie-t-il fière- 
ment, dans des combats et sur des terrains si 
nombreux que je ne puis les compter. » Ces 
souvenirs provoquent chez lui la réflexion sui- 
vante : « L'esprit de sagesse est plus efficace 
dans la guerre que Tintrépidité. » Il ajoute : 
a Jamais je n'ai vu les Francs, après nous avoir 
mis en déroute, s'acharner à nous poursuivre. 
Leurs cavaliers ne dépassent pas le trot et la 



CHAPITRE II 149 



marche régulière, par crainte d'un artifice qui 
réussirait contre eux. » 

« Ousâma, poursuit M. Derenbourg, ne 
ménage pas son admiration pour cette tactique 
prudente des Francs, les premiers hommes 
pour se tenir sur leurs gardes dans la guerre. 
Il constate, non sans regret, combien leurs 
chefs excellent à éviter le combat, lorsqu'il leur 
est offert dans des conditions d^infériorité pour 
leurs troupes, au grand désespoir de ceux qui 
les avaient provoqués et harcelés dans l'espoir 
de lasser leur patience. Mais cette temporisation 
et cette circonspection, ce souci d'abandonner 
à l'ennemi l'initiative de l'attaque, n'excluent 
pas la bravoure de ces gens intrépides, bien 
équipés, couverts de la tête aux pieds de cottes 
de mailles franques, récompensés par une solde 
de deux dinars par mois, solde égale à celle de 
cent musulmans. Ils se jetteraient tète baissée 
dans les dangers, s'ils n'étaient contenus par 
une direction intelligente qui met un frein à leur 
témérité. La valeur des hommes ne tarderait 
pas autrement à dégénérer en bestialité. » 



ISO CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

Quiconque, dit Ousâma, est au courant 
des qualités des Francs, est porté à glorifier 
et à sanctifier Allah le Tout-Puissant. Car 
il a vu en eux des bêtes qui ont la supériorité 
du courage et de Tardeur au combat, mais 
aucune autre, de même que les animaux ont la 
supériorité de la force et de Tagression. » Dans 
un autre passage, Ousâma exprime cette même 
idée, mais en s'abstenant de toute comparaison 
blessante : « Les Francs, dit-il, ne possèdent 
aucune des hautes qualités qui font la supério- 
rité des autres hommes, à l'exception de la bra- 
voure. » 

Il existe dans les récits des chroniqueurs 
musulmans de nombreux autres témoignages 
en faveur de la valeur des guerriers francs de 
Tépoque des Croisades (i). 

Revenons aux belligérants. Schirkoûh, de 
son côté, après avoir rallié ses forces, avait 
quitté clandestinement cette localité d'el Bâ- 



(i) Voy. Derknbourg, op, ctt„ p. 471, note 2. 



CHAPITRE II 151 



bein où la victoire était demeurée jusqu'à la fin 
si douteuse. Descendant la vallée du Nil, à tra- 
vers le Fayoum, tout le long de la lisière du 
désert lybique^ sans que les Francs en fussent 
informés, il s'en vint après cette longue marche 
jusqu'à la grande cité d'Alexandrie, qui, le 
croyant définitivement vainqueur, lui ouvrit 
aussitôt ses portes. Il traînait après lui de nom- 
breux blessés et de plus nombreux prisonniers. 
Tout le long de la route il avait levé les contri- 
butions publiques. Il occupa le château et y 
incarcéra les Francs qui étaient tombés entre 
ses mains, puis il nomma Saladin, gouverneur 
de la ville avec un corps d'armée, et Ibn Zobair, 
chef du divan, installa le mieux qu'il put ses 
malades et ses éclopés et se fit prêter serment 
de fidélité par la population. 

Cependant le roi Amaury avait été violem- 
ment irrité par la nouvelle qui lui était parvenue 
trop tardivement de cette marche de l'ennemi 
sur Alexandrie. A la suite d'un conseil suprême 
de tous les chefs francs, il s'était jeté avec 
toutes ses forces disponibles et celles de son 



152 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I 



er 



allié sur les pas de Tarmée syrienne. Arrivé à 
son tour sous les murs de la grande cité mari- 
time, il résolut d'essayer de la prendre par la 
famine, parce qu'il n'avait pas assez de monde 
pour tenter de suite l'assaut. Il établit donc son 
camp entre les deux localités de Taroudscha et 
de Damanhour et fit ravager la campagne envi- 
ronnante par des corps détachés si vigilants 
« qu'ils ne laissaient pas entrer une bête vivante 
ou morte dans Alexandrie. » En même temps, 
la flotte franque, qui avait rallié l'armée en ce 
point, empêchait du côté de la mer toute tenta- 
tive de ravitaillement. Un mois entier Alexan- 
drie demeura ainsi étroitement bloquée de 
toutes parts par les forces franques. La famine 
commença à se faire sentir et le peuple à mur- 
murer. Alors Schirkoûh, voyant que ses soldats 
allaient périr, laissant un gros de mille cavaliers 
avec Saladin dans la place, se résolut à en sortir. 
De nuit, secrètement, à marches forcées, aban- 
donnant Alexandrie à ses propres forces, pas- 
sant à très courte distance du camp d'Amaury, 
il réussit à s'évader, sans être aperçu des 



CHAPITRE II 153 



vedettes franques. Il reprit alors, en sens in- 
verse, avec tout le reste de ses forces, son 
ancienne route de la Haute Egypte, le long de 
la lisière du désert, et s'en alla assiéger sans 
succès la cité de Koûs. 

Amaury, avisé seulement au matin de cette 
fuite nocturne de Schirkoûh, s'était d'abord jeté 
à sa poursuite, mais, une fois parvenu dans la 
banlieue même du Kaire, au moment d'aller 
plus avant, il s'était laissé persuader par un 
émir égyptien que Guillaume de Tyr nomme 
« Ben Ercarselle ou « Dernier Kasele » de 
retourner en arrière cette fois encore. Celui-ci 
venait de lui jurer que, par l'aide des parents 
qu'il avait dans Alexandrie et qui y étaient fort 
influents, cette ville livrée à toutes les horreurs 
de la famine lui serait d'une proie facile. Le 
conseil de l'armée, Schawer aussi tout particu- 
lièrement, furent d'avis d'écouter cet homme. 
Ainsi Schirkoûh et ses soldats demeurèrent en 
paisible possession de la Haute Egypte jusqu'à 
la fin du mois de juin de l'an 11 67 et Amaury 
avec les deux armées franque et égyptienne 



154 CAMPAGNES DU ROI AMAURY i 

reparut une fois de plus sous les hauts rem- 
parts d'Alexandrie. 

Ce siège d'Alexandrie, illustré par Topiniâtre 
défense de Saladin, alors tout au début de sa 
glorieuse carrière, est demeuré un des plus 
célèbres épisodes de Tépoque des Croisades si 
fertile en ce genre de grandes opérations mili- 
taires. L'armée coalisée franco-égyptienne tint 
encore soixante-quinze jours durant la grande 
cité étroitement bloquée. Comme on comptait 
sur une très prochaine reddition et que le bruit 
s'en était répandu par tout le royaume de Terre- 
Sainte, de nombreux groupes de nouveaux com- 
battants avides de butin accouraient constam- 
ment renforcer les forces assiégeantes sous la 
conduite des plus illustres barons du royaume. 

Tous ces nouveaux venus étaient placés sous 
la haute direction de l'archevêque Frédéric de 
Tyr (i). On conçoit avec quelle joie les assié- 
geants accueillirent ces précieux renforts. Mal- 



(i) Ce prélat eut pour successeur, sur son trône épiscopal, le 
fameux historien de la Croisade. 



CHAPITRE II 155 



heureusement, après fort peu de temps, l'ar- 
chevêque tomba si gravement malade de la 
dysenterie causée par Teau du Nil qu'il dut 
retourner en hâte en Syrie. 

Les proches alentours de la ville assiégée 
furent une fois de plus effroyablement dévastés. 
Tous les nombreux jardins, les superbes vergers 
dont s'enorgueillissait la banlieue d'Alexandrie 
furent détruits, tous les arbres par milliers cou- 
pés au pied, les moissons incendiées tandis 
que du haut d'un puissant château de bois 
qu'on voyait de partout, fait de débris de na- 
vires mis en pièces, une foule de machines de 
jet : « pierrières, mangoniaux, chaables et tur- 
quoises », jetaient dans la dolente cité la mort 
et la destruction sous la forme d'une pluie 
incessante de quartiers de roc, de pierres et 
d'autres projectiles. Ainsi les assiégeants ne 
cessaient d'inquiéter cette riche et nombreuse 
population de marchands si mal préparée aux 
horreurs de la guerre, si peu rompue au dur 
métier des armes. A chaque instant, de furieux 
assauts venaient aggraver cet état de choses 



156 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

déjà si douloureux. La garnison turque laissée 
à Saladin par Schirkoûh était une force plus 
redoutable, mais son petit nombre, la défiance 
que lui inspiraient les sentiments de découra- 
gement de la population civile, la paralysaient 
littéralement. Chaque jour augmentait la somme 
des maux innombrables qui accablaient les 
assiégés. Il leur fallait passer toutes leurs nuits 
sur le rempart, exposés à chaque minute au jet 
incessant de ces milliers de projectiles. La fa- 
mine surtout les torturait. La population civile, 
exaspérée par tant de souffrances, ne parlait 
que de chasser de la cité ces miliciens étrangers 
qui étaient venus de propos délibéré lui appor- 
ter toutes les horreurs d'une guerre sans merci 
succédant à de si longues années d'une paix 
profonde. De leur côté, les chefs de l'armée 
assiégeante, le roi Amaury et Schawer ne négli- 
geaient rien pour soutenir en ces dures épreuves 
le courage de leurs guerriers, ni les distributions 
de présents, ni les paroles encourageantes. Les 
guerriers pisans se distinguaient entre tous par 
leur courage, surtout par leur habileté extrême 



CHAPITRE II 157 



à construire des machines de siège. Et cepen- 
dant la ville s'étendait sur un si grand espace, 
la ligne des murailles occupait une étendue si 
considérable que plus le siège se prolongeait, 
plus se faisait petit l'espoir de pouvoir prendre 
de vive force une aussi vaste enceinte. 

Les bourgeois d'Alexandrie, je l'ai dit déjà, 
population essentiellement commerçante, réso- 
lument hostile à la guerre, décimés par la faim, 
par la peste, ne songeaient qu'à retrouver à 
n'importe quel prix l'état de paix d'où on les 
avait si cruellement, si inopinément fait sortir. 
Mais Saladin, fidèlement averti de ces mur- 
mures et de ces secrètes tendances, non con- 
tent de soutenir le courage de ses soldats par 
d'infatigables exhortations et la promesse d'un 
secours prochain, réussit à avertir Schirkoûh 
de l'extrémité dans laquelle il se trouvait. « Si 
tu n'accours, lui mandait-il, la famine et la sédi- 
tion m'auront bientôt acculé à une capitula- 
tion ». En même temps, il s'efforçait chaque 
jour par de bonnes paroles de calmer l'exaspé- 
ration de la population civile. D'heure en heure, 



158 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

cependant, la situation devenait plus aiguë. 
Amaury, tenu au courant des progrès du mé- 
contentement dans la cité, pressait le siège 
toujours plus âprement. Machines de guerre, 
arbalétriers, archers couvraient jour et nuit la 
ville d'une nuée de projectiles sans trêve ni 
repos. Schawer aussi parcourait sans cesse les 
rangs des assiégeants, payant royalement la dé- 
pense pour les nouveaux engins, stimulant le 
zèle des constructeurs par des dons en argent, 
encourageant et récompensant le zèle de cha- 
cun. 

Quant à Schirkoûh, dès son arrivée dans la 
Haute Egypte, il y avait levé des sommes con- 
sidérables et y avait prolongé son séjour jus- 
qu'au jeûne du Ramadhan. Enfin, pressé par 
les instants messages de son neveu Saladin, 
il se décida à abandonner le siège de la ville de 
Koûs qu'il ne parvenait pas à prendre et qui fut 
trop heureuse de se racheter et reprit la route 
du nord, entraînant à sa suite un grand nombre 
d'Arabes et d'habitants du Sa'ïdqui avaient pris 
parti pour lui, levant encore tout le long de sa 



CHAPITRE II 159 



route des impôts en nature et en argent. Comme 
il passait à la hauteur du Kaire, il trouva devant 
lui Hugues d'Ibelin, que le roi Amaury avait 
laissé là, on s^en souvient, pour la défense de 
cette place et du fameux pont. 

Le chef franc commandait à des forces im- 
portantes. Schirkoûh, qui avait établi son camp 
au mont Karâfa, à côté de Birket el-habasch, 
à une petite distance de Fostat, n'osant se 
mesurer avec Hugues, ni tenter d'assiéger le 
Kaire, ni même chercher à dégager Alexan- 
drie, se résigna à entamer des négociations de 
paix avec le roi Amaury. Il prévoyait bien que 
le prince franc était tout comme lui fatigué de 
guerroyer si péniblement en Egypte et cette 
pensée jointe aux nouvelles reçues de Syrie 
Tencourageait. On avait tout récemment appris 
que Nour ed-Dîn s'était à nouveau jeté sur les 
frontières du royaume chrétien et s'était emparé 
déjà de plusieurs forteresses (i). 

Schirkoûh fit appeler un de ses captifs de 



(i) Voy. RôHRiCHT, op. cit. y p. 329, note i. 



i6o CAMPAGNES DU ROI AMAURY I 



er 



marque, « Huon de Césaire », c'est-à-dire Hu- 
gues de Césarée. Comme l'émir était homme 
sage et courtois, dit Guillaume de Tyr, il parla 
très débonnairement au seigneur franc. Voici 
quelle fut la fin de son discours : « Va dire à 
ton roi de ma part, dit-il à Hugues de Césarée, 
que nous perdons tous deux ici notre temps 
et notre peine sans honneur et sans profit. Je 
ne sais que trop combien de soucis le rap- 
pellent en sa terre. S'il veut bien considérer 
les choses avec soin, il s'apercevra clairement 
que lorsqu'il m'aura chassé de ce royaume 
d'Egypte, il n'aura travaillé que pour les 
Égyptiens qui sont les pires et les plus misé- 
rables gens de la terre. Pour arriver à un tel 
résultat, il n'est vraiment pas nécessaire qu'un 
prince aussi sage se donne tant de peine. C'est 
pourquoi je te prie de lui faire savoir de ma 
part que, s'il consent à lever le siège d'Alexan- 
drie et à nous rendre tous les prisonniers qu'il 
nous a faits, s'il s'engage de plus à ne pas 
inquiéter ma retraite, je m'engagerai de mon 
côté à regagner la Syrie avec toute mon armée 



CHAPITRE II x6i 



après lui avoir de même restitué tous mes pri- 
sonniers. » 

Quand Huon de Césaire, poursuit Guillaume 
deTyr, eut entendu ces sages paroles, il demeura 
longtemps pensif et muet. Puis il dit à Schir- 
koûh qu'il se trouvait peu qualifié pour porter 
ces ouvertures au roi. Il craignait, en effet, que 
ses compatriotes ne vissent dans la chaleur 
qu'il mettrait à soutenir ces propositions, un 
trop vif désir de voir arriver le terme de sa cap- 
tivité. Bref, ce fut un autre parmi les notables 
prisonniers de Schirkoûh, Arnoulf de Tell- 
Bâscher, qui finit par porter au roi les premières 
propositions de paix. Celles-ci ayant été accep- 
tées en principe par le roi franc, Huon de Cé- 
saire fut définitivement chargé de terminer les 
négociations. Les deux partis étaient également 
épuisés, également impatients d'en finir. Aussi 
les choses marchèrent vite. Le roi donna de 
suite sa parole et les hostilités furent suspen- 
dues. Il s'établit immédiatement des relations 
très amicales entre assiégeants et assiégés, et 
le roi Amaury, pour honorer le courage de l'in- 



er 



i6a CAMPAGNES DU ROI AMAURY 1 



trépide gouverneur de la ville, lui donna une 
garde d'honneur. 

a L'on fit crier le ban en l'ost, dit Guillaume 
de Tyr, que nul ne fut si hardi qu'il fit nul mal 
à ceux d'Alexandrie, ainsi fit-on ceux de dedans 
venir dehors, tout sûrement, si ils le voulaient, 
Ceux-ci, qui longuement avaient été assiégés, 
eurent grand désir d'aller s'ébattre hors de la 
cité et en sortirent pour aller voir l'ost de 
France. Moût regardaient volontiers ceux qu'ils 
avaient tant redoutés et s'entretenaient avec eux 
des incidents du siège. Ils trouvèrent grand 
planté de viandes fraîches qui leur avaient fait 
si cruellement défaut. Volontiers en prirent 
et s'en rafraîchirent. Quant à nos gens qui 
s'étaient donné tant de mal pour prendre la 
cité, ils eurent la liberté de pénétrer tout à leur 
gré d^ns la ville. Premièrement, ils contem- 
plèrent le dommage des murs et des maisons que 
leurs engins avaient fait. Après se dirigèrent 
vers la marine et se délectaient de voiries ports 
de mer. Moût cherchaient attentivement par la 
cité tous les lieux dont ils avaient ouï parler. 



CHAPITRE II 163 



Ainsi que je vous Tai dit plus haut, il y avait 
tout auprès de la ville une tour fort haute qui 
avait nom Pharos — c'était là le Phare célèbre 
en marbre blanc, une des sept merveilles du 
monde, qui, après tant d'années d'existence, 
ne devait s'écrouler qu'au commencement du 
quatorzième siècle. — « Sur cette tour on allu- 
mait, lors des nuits obscures, de grands et 
clairs feux de brandons, pour que les nefs qui 
étaient en mer pussent se diriger de ce côté, 
car la mer est moult périlleuse près de la ville, 
et si l'on ne connaissait bien les entrées, bien 
pourraient avoir dommage ceux qui là viennent* 
Dessus cette haute tour fut mise la bannière 
du roi en signe de victoire. Quand les habitants 
d'Alexandrie l'aperçurent là-haut, ils en eurent 
une définitive assurance de paix qui les remplit 
de joie. Ils s'enhardirent alors à s'approcher de 
nos pavillons et contemplèrent paisiblement 
ces gens dont ils avaient eu si grand'peur. Ils 
s'émerveillaient surtout de voir notre petit 
nombre et combien si peu de guerriers les 
avaient si angoisseusement étreints dans leur 



i64 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

ville et contraints à faire la paix qu'ils voulaient, 
car, lorsqu'on fit le compte des nôtres sous 
Alexandrie on ne trouva que cinq cents gens 
de cheval. Les gens de pied n'étaient guères 
plus de quatre mille. Dans la ville, au contraire, 
pendant toute la durée du siège, il y avait eu 
constamment bien cinquante mille Turks en 
état de porter les armes. » 

Je trouve ce récit de Tévêque de Tyr plein 
d'une étrange saveur. Voyez-vous cette glo- 
rieuse petite troupe de quatre mille cinq cents 
guerriers assiégeant et prenant cette immense 
et forte cité défendue par cinquante mille com- 
battants aguerris? Voyez-vous la bannière fa- 
meuse de la Croisade, l'étendard du saint 
royaume de Jérusalem flottant victorieusement 
sur le faîte de cette tour fameuse, le plus cé- 
lèbre peut-être des monuments de l'antiquité! 
Quel contraste émouvant! Qui eût dit aux 
lettrés raffinés de l'Alexandrie antique qu'un 
jour viendrait où un de ces barbares gaulois, 
venu d'Occident pour régner sur la lointaine 
patrie terrestre de ce Christ tant bafoué par 



CHAPITRE II 165 



eux, accrocherait son glorieux étendard bla- 
sonné de la croix chrétienne aux plus hauts cré- 
neaux de ce Phare dont ils étaient si fiers ! 

Saladin, dans son entrevue dernière avec le 
roi Amaury et son allié Schawer, avait expres- 
sément réclamé pleine et entière amnistie pour 
tous les bourgeois de la ville et autres parti- 
sans de Schirkoûh. Amaury, pour ce qui le 
regardait, avait juré de tenir loyalement cette 
promesse. Schawer, tout au contraire, lorsque 
la ville eût été définitivement livrée aux vain- 
queurs dans la journée du 4 août 11 67, fit dure- 
ment sentir à ceux qui s'étaient compromis 
contre lui le poids de sa terrible vengeance, 
a Le Soudan, dit Guillaume de Tyr, fit sonner 
ses trompes et ses tabors et prit grand compa- 
gnie de gens armés; les portes de la ville fit 
ouvrir et y entra en vainqueur « à grand bobant » 
et à grande solennité. Lors s^assit en la ville 
sur un siège en cortine de paille, les grands 
hommes de la cité fit venir devant lui, les uns 
condamna pour trahison, les autres épargna; 
moût noblement fit ses justices sur tous tel 



|66 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

comme il lui plut. Après leva une grande 
somme sur le peuple de la ville et leur laissa un 
bailli et un prévôt pour recevoir en son nom 
les impôts et pour rendre la justice. De ses 
hommes laissa les plus loyaux pour garder la 
forteresse. Quand il eut ainsi réglé les choses 
suivant sa volonté, il monta sur un grand dex- 
trier et s'en retourna à grand fête rejoindre son 
ost. » — La vérité est que Schawer fit cruelle- 
ment châtier les partisans de Schirkoûh, en 
particulier Nedjm ed-Dîn ben Mouçal. Il les 
fit arrêter et leur infligea les plus odieux traite- 
ments. 

Au reçu de ces nouvelles, raconte Abou 
Chamah, Salah ed-Dîn s'aboucha avec le roi 
et lui dit : « Sache que Schawer a violé son 
serment. — a Comment cela? », demanda le roi. 
— « Il a fait arrêter ceux qui s'étaient réfugiés 
auprès de nous ». — a II n'en a pas le droit », 
répliqua Amaury. Et aussitôt, il envoya chez 
Schawer pour lui rappeler que la foi jurée l'obli- 
geait à ne molester personne d'entre les habi- 
tants de Fostat et d'Alexandrie. 



CHAPITRE II 167 



Lorsque, sur le désir de Schirkoûh, les 
malades et les blessés, parmi lesquels se trou- 
vait rillustre géographe Édrisi, eurent été 
embarqués pour la Syrie où on voulait les forcer 
à travailler comme prisonniers de guerre aux 
plantations de cannes à sucre, Amaury ordonna 
leur libération immédiate (i). 

Après qu' Amaury eut touché pour sa part la 
somme considérable pour cette époque de cin- 
quante mille pièces d^or, d'aucuns disent trente 
mille seulement, après qu'il eut soigneusement 
fait brûler ses machines de guerre, ses cata- 
pultes et ses châteaux de bois, il prit immédia- 
tement la route du retour. Il ne s'arrêta que 
peu de jours au Kaire pour y rallier ceux de ses 
contingents qu'il avait laissés au camp sous 
cette ville. Puis il regagna directement la 
Palestine par la voie ordinaire du rivage, tandis 
qu'une autre partie de ses forces prenait la voie 

(i) u Je me trouvais ^mi les passagers, raconte el Édrisi; à 

peine arrivions-nous dans It ^rt d'Âkka (Saint-Jean d'Acre) que 

nous fûmes pris et emprisonnés dans le pressoir aux cannes à 

sucre jusqu'à la venue du roi Amaury, qui nous rendit la liberté ; 

nous nous dirigeâmes ensuite vers Damas. i> 



i68 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

de la mer. Le 20 août 1 167 le jeune souverain 
était déjà arrivé à Ascalon, première grande 
forteresse chrétienne en ces parages. Sa flotte 
fut de retour à la même époque environ. Shir- 
koûh, riche des taxes considérables levées par 
lui en Egypte, quitta la vallée du Nil, le déses- 
poir au cœur, dit Abou Chamah, car il avait 
apprécié cette contrée, la richesse de son sol et 
l'importance d'une telle conquête. Pour dimi- 
nuer ses regrets, Nour ed-Dîn lui assigna en 
fief le riche district de Homs en Syrie. Il arriva 
de son côté à Damas le 5 septembre de cette 
année marquée par de si hauts faits. 

Une fois encore cet immense effort du 
royaume chrétien de Jérusalem aboutissait à de 
brillants succès, mais au plus stérile résultat 
pratique. Ce ne devait pas être la dernière cam- 
pagne du valeureux roi Amaury dans la vallée 
du Nil! 



CHAPITRE III 

Second mariage d'Amaury. — Quatrième campagne en Egypte 
en automne de l'an 1168. — Causes de cette expédition. — 
Ambassade à Constantinople. — Alliance avec Manuel Com- 
nène. — Prise et sac de Belbéis. — L'armée franque marche 
sur le Kaire, — Incendie de Fostat. — Siège du Kaire. — 
Schawer rachète la ville pour un million de dinars, — La flotte 
franque saccage Tanis. — Schirkoûh arrive au secours du 
Khalife et de Schawer. — Retraite d'Amaury. — Schirkoûh fait 
assassiner Schawer et est nommé vizir à sa place. — Sa toute- 
puissance. — Il meurt dès le 3 mars 1169. — Saladin le rem- 
place comme vizir. — Sa toute-puissance. 



Le mois d'août de Tan 1167 durait encore 
que Ton procéda en grande pompe, à Tyr, au 
mariage du jeune souverain. On se rappelle 
qu'aussitôt après son divorce forcé d'avec sa 
première femme, Agnès de Courtenai, mère du 
futur Baudouin IV et de la petite princesse 
Sibylle, Amaury, sur l'avis de ses plus fidèles 
barons, avait envoyé à Constantinople, en qua- 
lité d'ambassadeurs matrimoniaux, l'archevêque 
de Césarée et son échanson Eudes ou Odon de 



I70 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

Saint Amand (i). Après une absence de deux 
années, les messagers revinrent précisément 
à l'époque où nous sommes arrivés, ramenant 
au roi, pour nouvelle épousée, une jeune prin- 
cesse de la famille impériale byzantine, Marie 
Comnène, fille du protosébaste Jean Comnène 
et nièce du basileus régnant, Manuel Com- 
nène. On aimerait à savoir quelques détails sur 
cette petite princesse élevée dans le luxe inouï 
du grand Palais impérial à Byzance, amenée 
ensuite de si loin en Syrie pour y régner 
dans cette étrange et rude petite cour franque 
de Jérusalem. On aimerait à la suivre en son 
pénible voyage, depuis le somptueux embarca- 
dère de la Corne d'Or, tout en marbre, jusqu'à 
l'antique port de la cité phénicienne. On aime- 
rait à l'entendre deviser en son parler grec 
avec l'évèque et le grand échanson latins, 
échanger avec eux des propos que l'ignorance 
réciproque de leurs langues maternelles devait 
rendre bien souvent inintelligibles. Hélas! rien 

(i) Voy. p. 15. 



CHAPITRE III 171 



au monde n'égale la sécheresse, la brève con- 
cision des sources. Tout ce que nous savons, 
c'est que les deux envoyés royaux furent 
accompagnés, dans leur voyage de retour, de 
deux très hauts personnages byzantins, djsux 
des principaux familiers de Tempereur, un 
Paléologue et le sébastocrator Manuel Com- 
nène, parent du basileus, chargés de remettre 
rimpériale fiancée aux mains de son royal 
époux. Amaury, à peine de retour de sa loin- 
taine expédition d'Egypte, courut en hâte avec 
une imposante escorte à la rencontre de la nou- 
velle petite reine. Déjà le 29 août, jour de la 
fête de saint Jean- Baptiste, le mariage fut 
célébré dans Tantique cathédrale de Tyr, le 
patriarche Amaury officiant. Les solennités 
furent entourées d'une pompe toute byzantine. 
Le pays entier, fier de cette union qui valait au 
petit royaume latin l'alliance du puissant basi- 
leus de Constantinople, était en liesse. Trois 
jours plus tard, l'archevêque Frédéric de Tyr, 
en présence et sur la demande du roi, nomma 
archidiacre de cette église son futur successeur 



I72 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

Guillaume, l'illustre historien des Croisades, 
« qui mist puis ceste estoire en latin » . 

L'année suivante n'était pas écoulée, que le 
roi de Jérusalem repartait pour une quatrième 
campagne d'Egypte à la tête de toute sa cheva- 
lerie ! Voici l'explication de ce grave événe- 
ment : « Il avait été convenu entre les parties 
belligérantes, à la fin de l'expédition précé- 
dente, que chrétiens et musulmans rentreraient 
chacun chez eux et que l'Egypte jouirait d'une 
entière indépendance (i) Toutefois, comme le 
dit Ibn el Athîr, il avait été spécialement 
stipulé que l'armée franque, en se retirant, 
laisserait au Kaire un petit corps d'élite de 
cavalerie pour la garde des portes. C'était une 
précaution prise pour ôter à Nour ed-Dîn toute 
velléité d'entreprendre une nouvelle invasion 
de l'Egypte et à Schawer toute possibilité de 
s'emparer des portes par surprise. De plus, 
Schawer, on se lerappelle, s'était engagé àpayer 

(i) ReINAUD, op.cit,, pp. 126, 127. 



CHAPITRE III 173 



chaque année au roi Amaury un tribut fixe de 
cent mille dinars, à la fois pour rémunérer les 
services des troupes franques et acheter leur 
retraite. Ce petit corps de troupes chrétiennes 
laissé au Kaire avait en outre pour mission de 
protéger les fonctionnaires royaux chargés de 
toucher annuellement ce subside (i). Il va sans 
dire que tous ces arrangements avaient été 
conclus par Schawer de sa seule autorité et à 
rinsu du Khalife, sans demander son assen- 
timent. Ce malheureux prince, à ce moment 
âgé d'environ vingt ans, dépouillé de toute 
autorité, vivait plus que jamais enfermé dans 
son Palais, d'où il avait perdu toute communi- 
cation avec le dehors. Telle était la situation 
véritable. En apparence, tout semblait définiti- 
vement arrangé. En réalité, Amaury comme 
Schirkoûh avaient, aussi bien l'un que l'autre, 
un égal désir fortement motivé de retourner en 
Egypte ! 

(i) Une véritable administration de fonctionnaires chrétiens 
destinée à percevoir cet impôt annuel avait été installée à cet eftet 
et avait établi ses bureaux dans une rue voisine d'un des palais 
du Khalife. 



174 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

Ibn Abou Taï rapporte que Schirkoûh avait 
prévu par une sorte de divination que les Francs 
feraient tôt ou tard une nouvelle tentative pour 
conquérir l'Egypte; c'est pourquoi, dit notre 
chroniqueur, il écrivit ces mots au roi Amaury : 
« Les Égyptiens exigent de toi la promesse que 
tu n'envahiras pas leurs terres et que tu ne leur 
feras aucun mal. » Le roi s'était d'abord refusé 
à cette exigence, puis, craignant que Schirkoûh 
et Schawerne finissent par se liguer contre lui, 
il s'était engagé, nous l'avons vu, par serment, 
lui et ses barons, à ne plus reprendre les 
armes », mais ce serment n'avait été juré par 
lui que du bout des lèvres. Quant à Schirkoûh^ 
il ne cessait d'avoir l'âme occupée de l'Egypte; 
constamment il songeait à la fertilité merveil- 
leuse de son territoire, à la facilité qu'il y aurait 
à s'en emparer. Noured-Dîn seul avait sincère- 
ment renoncé à cette conquête; aussi Schawer, 
qui avait eu d'abord l'idée de lui offrir, pour 
le gagner, un tribut annuel, lui écrivit à ce 
sujet une lettre flatteuse où il le remerciait de 
ses bons sentiments sans insister davantage. 



CHAPITRE m 175 



L'influence prépondérante d'Amaury en 
Egypte semblait donc, à première vue, parfai- 
tement assurée par l'état de division de ses 
adversaires et par la présence au Kaire de la 
petite garnison chrétienne dont j'ai parlé. En 
réalité, il n'en était rien. Et d'abord le traité 
qui avait fixé à la somme de cent mille dinars le 
tribut à payer par l'Egypte ne fut jamais ratifié 
parle jeune Khalife* La valeur de cet accord ne 
dépendit plus en conséquence que du bon vou- 
loir ou des embarras du vizir du moment. En 
outre, il se forma simultanément parmi les 
Égyptiens, quand bien même la presque tota- 
lité d'entre eux en qualité de Chiites portaient 
une haine extraordinaire à Nour ed-Dîn, pro- 
tecteur et défenseur officiel de la Sunnah, un 
fort parti, sorte de parti national, qui considéra 
comme une honte insupportable de devoir 
obéir à un prince infidèle et qui, pour cette 
cause, sympathisait en secret avec l'Atâbek* 
Ce parti chercha obstinément alliance avec ce 
dernier et finit par atteindre son but. Le propre 
fils de Schawer, Schougâ al Kâmil, envoya un 




176 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

émir en ambassade à Nour ed-Dîn, pour l'assu- 
rer de sa complète dépendance, même pour 
s'engager au paiement d'un tribut annuel. 

Nour ed-Dîn accueillit avec un empresse- 
ment tout naturel ces ouvertures et les pre- 
miers envois d'argent de ces nouveaux parti- 
sans de son pouvoir. Plus tard, Al Kâmil, pour 
une raison qui nous échappe^ ne renouvela pas 
ses subsides. Même il abandonna soudain à 
nouveau l'amitié de l'Atâbek et fit dire au 
Khalife, par le cadi El-Fâdhil Abd el-Rahîm 
el-Beivâné, qu'il était encore préférable de 
payer tribut aux Francs que de laisser les Turks 
se rendre maîtres du pays et leur abandonner 
tout le pouvoir. Nous ignorons, je le répète, 
quel fut le mobile vrai de ce brusque change- 
ment, mais il est bien douteux cependant que 
les secrètes sympathies du vizir, de son fils et 
de leurs partisans allassent réellement plutôt 
aux infidèles qu'à l'Atâbek. 

Les sources orientales racontent avec amer- 
tume que les fonctionnaires francs laissés au 
Kaire pour lever le tribut annuel de cent mille 



CHAPITRE III 177 



dinars, avec la petite garnison de cavalerie qui 
tenait les portes de la ville, exaspéraient les 
habitants par leurs incessants dénis de justice. 
Ils étaient logés dans une maison de la rue 
attenante au Palais et levaient eux-mêmes 
rimpôt avec la plus extrême brutalité. Ces ini- 
quités ne faisaient, disent ces sources, que 
fortifier les Égyptiens dans la conviction de 
rincompatibilité absolue existant entre les deux 
religions et de l'accablante dépendance dans 
laquelle leur pays se trouvait sous le talon des 
ennemis de leur foi. 

Bref, les résidants chrétiens du Kaire, ou 
bien parce qu'ils estimaient prudent de pré- 
venir par une action rapide l'explosion d'une 
révolte véritable, ou bien parce qu'ils croyaient 
qu'il serait très facile de parachever l'œuvre des 
précédentes expéditions en amenant de suite 
la soumission absolue de l'Egypte, implorèrent 
le retour immédiat d'Amaury. 

Le jeune souverain repoussa d'abord ces 

avances, persuadé qu'une nouvelle invasion 

franque aurait pour résultat unique de jeter 

12 



lyS CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

définitivement les Égyptiens dans les bras de 
Nour ed-Dîn, ce qui représenterait pour le 
royaume de Terre Sainte le plus grand des 
périls, mais la majorité du conseil du royaume 
fut d'un avis très différent (i). Aussi Amaury 
finit-il par céder au sentiment public. Il devait 
bientôt amèrement regretter cette faiblesse. 

Durant que le roi de Jérusalem laissait habi- 
lement se répandre le bruit qu'il préparait une 
expédition contre la grande cité syrienne de 
Homs (2), Tantique Emèse, les préparatifs de 
la nouvelle campagne d'Egypte furent fiévreu- 
sement poursuivis par tout le royaume. Cette 
information d'un chroniqueur arabe très digne 
de foi, Ibn el Athîr, se trouve confirmée et com- 
plétée parcelle d'ibn AbouTaï que j'ai rappor- 
tée à la page précédente et qui nous montre à 
quel point Schirkoûh était depuis longtemps au 
courant des intentions secrètes du roi. Tout 



(i) Voyez le colloque à ce sujet entre le roi et ses barons dans 
Le Livre des deux Jardins d'Asou Chamah, Hist. or. des Cr.^ 
t. IV, p. 113, et aussi dans le Kamel Aîtevarykh d'iBN el Athir, 
ibid., t. I, p. 554. 

(2) Ou Hims. 



CHAPITRE III 179 



invraisemblable que cela puisse paraître, il 
semble bien qu'Ibn el Athîrait eu raison d'affir- 
mer que Schirkoûh, malgré que Nour ed-Dîn 
Ten détournât et alors que Schawer s'agitait 
fort en sa faveur, n'avait jamais un instant re- 
noncé à son projet favori de conquérir TÉgypte. 
Notre source chrétienne principale pour cette 
quatrième expédition est toujours encore la 
célèbre chronique de Guillaume de Tyr, la 
source la plus importante pour l'histoire de la 
Croisade à cette époque. Cette chronique com- 
mence par affirmer que le roi Amaury accueillit 
sans déplaisir l'invitation qui lui fut faite d'entre- 
prendre une nouvelle campagne en Egypte, 
d'autant qu'il lui était revenu que Schawer avait 
échangé des ambassades avec l'Atâbek et mé- 
ditait de rompre l'accord établi avec les chré- 
tiens, mais le même historien, témoin oculaire 
de ces événements, ajoute aussitôt que Scha- 
wer ne cessa pas un instant de remplir stricte- 
ment et loyalement les conditions du traité et 
que ce fut très injustement qu'Amaury lui dé- 
clara une guerre dont il ne devait retirer que 



i8o CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

peu d'honneur. « L'en disait, poursuit notre 
chroniqueur, que en cel proposement et en celé 
mauvese volenté l'avait mis seur touz les autres 
uns mestres de l'Ospital de Jérusalem qui avait 
non Girberz Assailliz — c'était là Gilbert d' As- 
saly ou Assalit, propre grand maître de l'Ordre 
fameux, élu en 1167 — un homme sanz faille, 
de grant cuer, mes n'estoit mie bien estable ne 
fins en sa loiautez. Cil despendi tout le trésor 
de sa meson et par desus emprunta grant some 
d'avoir por donner as chevaliers en soudées que 
il mena en cel ost avec le roi. La meson de 
l'Ospital en fu endetée que l'en cuidaqu'ele ne 
se poïst jamès aquiter. Il meismes per désespé- 
rance en laissa puis sa baillie et guerpi la mes- 
trise. Endetée en remest après lui la meson de 
l'Ospital de cent mile besanz ou plus. Neque- 
dant, cil qui escuser le voudrent distrent que 
ces granz despens avoit il fez porce que lî rois 
li avoit en convenant, se l'en pooit conquerre 
le roiaume d'Egypte, que li Ospitaux aurait la 
cité de Belbès à tenir comme seue à tosjorz. » 
Guillaume de Tyr, après avoir ainsi exposé 



CHAPITRE III i8i 



les motifs qui poussaient le grand maître de 
l'Hôpital à désirer cette guerre, ajoute que, 
tout au contraire, le grand maître du Temple et 
ses chevaliers, que ce fut par respect pour la 
foi jurée ou par jalousie contre T Hôpital, se 
montrèrent résolument hostiles à cette entre- 
prise et refusèrent leur concours au roi (i). 

Abou Chamah dit de son côté : « Les Francs, 
en conséquence, avaient rompu les engage- 
ments pris avec Schawer et les Égyptiens, 
ainsi que le traité conclu avec Asad ed-Dîn, 
puis ils avaient concentré tout ce qu'ils purent 
réunir de troupes et s'étaient dit : « Il n'est 
personne en Egypte qui puisse nous repous- 
ser, et si nous voulons conquérir ce pays, 
nul ne saura nous en empêcher. D'ailleurs, 
Nour ed-Dîn se trouve en ce moment dans 
les provinces du nord et du côté de l'Eu- 

(i) Abou Chamah, Hist, or, des Cr.^ t. IV, p. 135, affirme, au 
contraire, qu'après de longs débats les grands maîtres des deux 
Ordres finirent par tomber d'accord avec le roi Amaury, ensuite 
de quoi celui-ci fit établir le tableau des cantonnements des 
troupes royales en Egypte en se basant sur les documents à lui 
adressés par un de ses officiers collecteurs d'impôts du Kaire. 
Voy. Reynaud, op, cit„ note de la p. 128. 



i82 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

phrate; Tarmée de Syrie est dispersée, chacun 
de ses soldats réside dans son propre pays pour 
protéger les biens qu'il possède. Nous allons 
donc marcher sur l'Egypte, les hostilités n'y 
traîneront pas en longueur, puisqu'il n'y a 
aucune citadelle dans ce pays et que les habi- 
tants n'ont personne qui puisse organiser la 
résistance contre nous. Avant que l'armée de 
Syrie ait eu le temps d'opérer sa concentration, 
nous aurons atteint notre but et, une fois éta- 
blis en Egypte, nous serons assez forts pour 
lutter contre les autres pays musulmans. » 

Bref, dit l'excellent historien allemand Rôh- 
richt (i), nous pouvons, 'sans grande crainte 
d'erreur, affirmer que les motifs vrais qui pous- 
sèrent Amaury à entreprendre cette nouvelle 
expédition furent la défiance que lui inspiraient 
les vrais sentiments de Schawer comme ceux 
de Schirkoûh jointe à l'espoir d'être vigoureu- 
sement soutenu par le basileus Manuel Com- 
nène. Ce puissant souverain, en effet, avait, 

(i) op. cit., p. 236. 



CHAPITRE III 183 



nous le savons, aussi victorieusement qu'heu- 
reusement consolidé sa situation en Orient, 
et noué d'abord avec Baudouin III, puis avec 
Amaury I", les plus intimes liens de bon voisi- 
nage et d'amitié (i). Amaury, en réponse à ses 
avances, dépêcha auprès de lui le fameux pré- 
lat Guillaume de Tyr, l'auteur même de la 
Chronique que je ne cesse de citer depuis les 
premières pages de ce livre. 

Manuel revenait d'une expédition victorieuse 
contre le farouche Nééman, le sauvage prince 
des Serbes, lorsqu'en traversant la Pélagonie 
de Macédoine, il vit venir à sa rencontre l'am- 
bassade du roi Amaury. Voici comment Guil- 
laume de Tyr, qui en fut le chef, raconte la 
genèse de ces faits curieux : 

« Ne demeura guère après que deux hauts 

hommes vinrent de l'empereur au roi. L'un fut 

le comte Alexandre de Gravina, l'autre était 

Michel d'Otrante — deux Itahens, on le voit* 

Ces deux hauts personnages trouvèrent le 

(i) Voy. le détail de ces faits dans Rôhricht, Amalrich /, K. 

Jérusalem, p. 28. 



i84 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

roi à Tyr et dirent qu'ils voulaient lui parler en 
particulier. Le roi retint avec lui de son conseil 
ceux qui savaient ses grands secrets. Lors 
dirent, ceux du message, pourquoi ils étaient 
venus, et de bouche et par lettres scellées en 
or, c'est-à-dire de vive voix et par bulles scellées 
d'or de leur basileus. La somme de leurs 
paroles était telle : Tempereur s'était aperçu 
que le royaume d'Egypte, qui avait été long- 
temps puissant et riche, était maintenant tombé 
en la main et au gouvernement de mauvaises 
gens qui par leur lâcheté ne valaient rien à 
porter armes ni à terre tenir, ce pourquoi il lui 
semblait que longtemps ne pourrait mie demeu- 
rer ce royaume en ce point et qu'il conviendrait 
donc que d'autres gens le conquissent, et ce ne 
serait mie difficile chose à faire. Lui qui était 
riche et puissant aurait grand désir de chasser 
de cette terre les ennemis de notre Foi, pourvu 
que le roi Amaury voulût l'y aider. Il lui deman- 
dait donc de vouloir bien communiquer sans 
retard ses intentions à ce sujet. » 

« Beaucoup de gens croient, poursuit l'évêque 



CHAPITRE III 185 



de Tyr, et il semble bien qu'ils aient raison, 
que le roi Amaury avait déjà maintes fois entre- 
tenu et requis Tempereur de ces choses et 
mandé par lettres et messages que s'il voulait 
envoyer chevaliers par terre et navires par mer 
avec dépenses convenables, il arriverait facile- 
ment avec Taide de Dieu à conquérir ce royaume 
qui serait sien et à ses héritiers à toujours, et 
c'est en raison de cela que ces messagers 
étaient venus qui assurèrent ces convenances 
de la part de leur seigneur. Le roi, d'autre part, 
s'y accorda bien, ainsi que tous ses conseils; 
les messagers renvoya et leur bailla de sa part 
maître Guillaume, qui fut archevêque de Sur, 
avec d'autres gens pour porter lettres de ces 
convenances à l'empereur. » 

Le vénérable ambassadeur et ses compagnons 
mirent à la voile de Tripoli et arrivèrent sains 
et saufs à Constantinople. Ils n'y trouvèrent 
point l'empereur. Le belliqueux Comnène, à 
peine de retour de son heureuse campagne 
contre les Hongrois, était allé en personne 
dompter le turbulent prince des Serbes. Les 



i86 CAMPAGNES DU ROI AMAURY V 

envoyés latins étaient fort impatients de le 
rejoindre. Force leur fut, pour lui courir après, 
de s'enfoncer à sa poursuite sur les grands 
chemins alors si mal connus de la péninsule 
des Balkans. Combien il serait curieux de 
posséder le journal de cet ambassadeur latin, 
de ce pieux prélat venant au nom du roi de la 
sainte cité de Jérusalem convier le basileus de 
Roum, successeur de Constantin et d'Héra- 
clius, à conquérir en commun Tempire des Kha- 
lifes africains! Hélas! cet incomparable docu- 
ment n'existe point. Guillaume de Tyr n'a con- 
sacré que quelques lignes de son « Histoire wà 
cet épisode étrange de son existence aventu- 
reuse. Il fait une pittoresque et curieuse des- 
cription de la sauvage Serbie et de ses sau- 
vages habitants en révolte perpétuelle contre le 
basileus de Constantinople et ses lointaines 
armées. Cette fois Manuel avait cru nécessaire 
de payer de sa personne à la tête de l'élite de 
ses troupes. Comme il revenait victorieux de 
cette expédition difficile, il fut rejoint par les 
ambassadeurs royaux en pleine Pélagonie an- 



CHAPITRE III 187 



tique, dans la Macédoine actuelle, dans la 
localité de Butella, tout près de la vieille capi- 
tale bulgare d^Ochrida et de son lac fameux, 
très loin en somme de Constantinople. « L'em- 
pereur, dit seulement Guillaume de Tyr, reçut 
moult bêlement et à belle chère les messagers 
du roi Amaury. Quant il ouit que ses conve- 
nances étaient octroyées, cela moult lui plut. Il 
jura, comme le roi Tavait fait, que toutes les 
paroles qui étaient es lettres que mestre Guil- 
laume avait apportées, tiendrait et garderait en 
bonne foi, sans venir encontre. » Puis le basi- 
leus ramena à sa suite les ambassadeurs latins 
dans sa capitale splendide, « pour leur montrer 
le riche pouvoir et la grande noblesse de son 
empire. » Chaque jour il leur faisait bel accueil, 
s'enquérant auprès d'eux de leur roi et de son 
royaume. Puis il les congédia, après les avoir 
comblés de riches présents, et leur avoir remis 
pour Amaury des lettres bullées de sa bulle d'or. 
Guillaume de Tyr et ses compagnons, porteurs 
du précieux traité d'alliance, partirent le premier 
jourd'octobredel'an i i68pourrejoindreleurroi. 



i88 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I 



er 



Dès la fin de ce même mois, le jeune souve- 
rain repartait donc en guerre contre T Egypte. 
Était-ce pure impatience de prévenir son puis- 
sant allié, était-ce, tout au contraire, pour se 
conformer aux clauses du traité qu'il venait de 
conclure avec lui? Nous l'ignorons. Après qu'il 
eut, ainsi que je l'ai dit, réussi à tromper l'en- 
nemi par une fausse démonstration dans la 
direction de Homs, il se dirigea soudain avec 
toutes ses forces droit vers le sud. Il quitta 
Ascalon après le 20 octobre 1168. Comme il 
avait déjà dépassé Gaza et qu'il était arrivé à la 
forteresse de Daron ou Daroun, qui marque 
presque la frontière d'Egypte, et dont le village 
actuel et les jardins de Deir el-Bilah, ou « le 
couvent de la datte », paraît indiquer l'empla- 
cement ( i ), Ibn Abou Taï raconte qu'il fut rejoint 
par un des émirs de Schawer, nommé Badran, 
que celui-ci, fort inquiet, lui avait envoyé pour 
chercher à s'enquérir des motifs de cette 
brusque invasion. « Le roi Morri, poursuit le 



(i) Voy. p. 72. 



CHAPITRE III 189 



chroniqueur arabe, qui, parmi les rois auxquels 
les Francs avaient obéi depuis leur entrée en 
Syrie, n'avait pas eu son pareil pour la bra- 
voure, la ruse et Tastuce, le roi, dis-je, hésita 
un moment pour répondre; puis il chercha à 
corrompre Badran, et lui promit, dit-on, un 
fief de treize villages, s'il parvenait à abuser le 
vizir et à lui faire croire que cette guerre n'était 
pas sérieuse et que l'armée franque ne venait 
en ces parages que dans son intérêt. Badran 
agit en conséquence. Mais Schawer se douta 
de la ruse et confia la suite des négociations à 
l'émir Chems el-Khilafah Mohammed ben 
Moukhtar, autrement dit « le soleil du khalifat ». 
Il fit venir ce personnage et lui dit : « Je crois 
que Badran me trompe. J'ai en toi pleine con- 
fiance. Va, et fais-moi connaître la situation en 
ce qui concerne les Francs. » 

Le roi et cet émir se connaissaient depuis 
longtemps et avaient même des relations ami- 
cales. Lorsque le roi le vit entrer dans sa tente 
il lui dit : « Salut à Chems el-Khilafah ». — 
« Salut au roi perfide! » riposta l'émir. « Oui, 



190 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I 



er 



ajouta-t-il, si tes intentions étaient droites, com- 
ment auriez-vous fait une invasion si subite ? » 
A cela, Amaury répondit qu'il était instruit 
qu'Ai Kâmil,fils du vizir, allait épouser la sœur 
de Salah ed-Dîn et ce dernier la sœur du vizir, 
et qu'il avait dû considérer ces manœuvres 
comme hostiles et ces incidents comme une 
rupture. « Ces bruits sont entièrement faux, 
reprit l'émir; mais, quand ils seraient vrais, cela 
n'impliquerait pas la violation des traités. » — 
« La vérité, la voici, » répliqua le roi : « des 
chrétiens d'Outre-mer sont venus chez nous qui 
m'ont sommé d'avoir à subjuguer l'Egypte. Je 
viens ici pour servir de médiateur entre eux et 
vous. » — « Que veulent-ils donc? » demanda 
l'émir. — « Deux millions de dinars », repartit 
le roi. — « Eh bien ! répliqua l'émir, je vais 
retourner auprès du vizir et l'en informer; atten- 
dez ici sa réponse que je vous rapporterai. » 
— « Soit, répondit le roi franc, mais nous cam- 
perons devant Belbéis jusqu'à ton retour. » 

« Quelques-uns , poursuit le chroniqueur 
arabe, prétendent, au contraire, que le roi, à 



CHAPITRE III 191 



peine arrivé à Daron, écrivit à Schawer une 
lettre ainsi conçue : « Je viens t'ofïrir mes ser- 
vices, mais avant tout réclamer la somme que 
tu dois me remettre tous les ans. » A quoi le 
vizir répondit : « Je me suis engagé à payer 
cette somme tout le temps que j'aurais besoin 
de toi, mais à présent je n'ai aucun ennemi sur 
les bras et je puis me passer de ton secours; 
par conséquent, il n'y a plus de convention 
entre nous. » On ajoute que le roi répliqua : 
« Rien ne pourra m'éloigner d'ici que tu ne 
m'aies donné ce que je demande. » Quoi qu'il 
en soit, le vizir fut désormais convaincu que le 
roi se jouait de sa parole et qu'il en voulait uni- 
quement à l'Egypte. Il se hâta donc d'équiper 
et d'assembler ses troupes et ses milices et en 
envoya une partie au secours de Belbéis avec 
des vivres et du matériel de guerre. » 

Cependant le roi, suivant de près sans vou- 
loir rien entendre l'envoyé de Schawer, était 
arrivé en dix jours de temps devant cette pre- 
mière ville d'Egypte le premier jourdu mois de 
safer qui correspondait au i" novembre de 



192 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

l'an 1 168, jour de la Toussaint. Il y avait établi 
son camp et en avait aussitôt commencé le 
siège. Plusieurs chefs égyptiens ennemis de 
Schawer, disent Ibn Abou Taï et Abou Cha- 
mah, s'étaient enrôlés dans son armée, entre 
autres Alem el-Moulk Ibn en-Nahhas, Ibn el- 
Khayyath Yahya (i), et Ibn Kardjalah. Leurs 
cavaliers avaient fermé les portes de Fostat et 
du Kaire et en avaient gardé les clés. Le roi de 
Jérusalem fit insolemment demander à Thayy, 
un fils de Schawer qui commandait dans la 
place, de lui désigner un lieu de campement. 
« Sur la pointe de nos lances » , répondit le jeune 
chef. « Croyez-vous donc, ajouta-t-il, que Bel- 
béis soit un fromage à croquer » ? o Sans doute, 
reprit le roi, et le Kaire en est la crème ! » 
Les Gestes des Chiprois{2) rapportent que sur 

(i) « Le flls du tailleur «. 

(2) Voy. la Chronique d^ Amadi, éd. Mas-Latrie, t. I, p. 177. — 
Comp. Assises duR. de Jérus. , éd. Beugnot, t. I, p. 455, note. Au 
siège de Cérines en 1232, les trois fils du seigneur de Baruth ayant 
été blessés après s'être précipités inconsidérément à l'assaut de la 
place, le dit seigneur de Baruth les blâma fort « et diseadaltaet 
intelligibile voce : » Mi portai mal a questa volta, et manco mi 
ricordai quel che avenegià ad un mio parente, quando il re Aime- 



CHAPITRE III 193 



le commandement d'Amaury Hugues d'Ibelin 
se lança à cheval contre les fortifications de Bel- 
béis, mais que le cheval se rompit le col et 
Hugues la jambe, que Philippe de Naplouse 
aussi faillit être fait prisonnier dans cet assaut 
et qu'à la suite de ces faits un ordre du jour, 
ou « Assise » demeurée inédite, fut proclamé 
dans le camp chrétien « que jamais chevalier 
ne deûst n'i feïst service à faire de ville ne de 
chasteau, ni en leuc que cheval nel peûst por- 
ter, se il ne fust assegié ou sur son cors défen- 
dant. » 



rico intr6 in Babilonia ; che commando a messer Hugo de Iblim 
che assaltasse et facesse assaltar a la cita de Balbeis, qaal hâve- 
vano assediata, et lui andô al assalto, et com tu apresso al fosso 
dete di speroni al suo cavallo et salt6 dentro, onde il cavallo ha 
roto il colle et mio barba la sua gamba; et tutto l'hoste corse a la 
sua rescossa et recevete gran danno per esser sta feriti et morti 
assai. Messer Philippo de Napoli, el bon cavaglier, che era suo 
barba, saltô nel fosso da poi ch'el suo nepote, et manco poco che 
non ni havesse amazzato. La terra, per divino voler, fu presa; et 
il re con li soi homini feceno una assisa, che cavaglier alcuno non 
facesse, ne dovesse servitio al fatto de città o de castello, ne in 
loco dove cavallo non la potesse portar, se non fusse assediato o 
per difPender el suo corpo; et io, gramo, che so l'assisa. la quai 
è fata per la mia casata medema, ho consegnato a la morte hoggi 
me et li mei figlioli et tutti li mei amici per l'assalto de un gramo 
castello, che uno di questi giorni si rendera di famé. >i 

13 



194 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

La résistance de Belbéis ne fut, du reste, pas 
longue cette fois. Trois jours après leur arrivée 
devant la place, les Francs, Tépée haute, entrè- 
rent de force dans la ville. Ils y mirent le feu 
après l'avoir pillée de fond en comble et mas- 
sacré beaucoup de monde, sans distinction 
d'âge ni de sexe. Ce fut une affreuse tuerie, au 
dire de Guillaume de Tyr. « Amaury, raconte 
de son côté Ibn Abou Taï, fit rassembler la 
population et la garnison prisonnières dans 
l'immense plaine qui entourait la ville. Puis, 
se faisant violemment un passage avec sa lance 
dans cette foule apeurée, il sépara les captifs en 
deux masses. Il prit pour lui celle qui était à 
droite et abandonna Tautre à ses soldats. Tous 
ceux qui lui échurent en partage furent relâ- 
chés. « Je vous donne la Uberté, leur dit-il, en 
reconnaissance de la faveur que Dieu vient de 
me faire; car, à présent, c'est comme si j'étais 
maître de l'Egypte. » Puis il assista en per- 
sonne à leur départ et leur fit traverser le Nil 
dans la direction de Monyet-Hamel. A l'égard 
des autres, les soldats se les partagèrent. 



CHAPITRE III 195 



Ceux-ci restèrent esclaves jusqu'à ce que plus 
tard Saladin les rachetât. » 

Le Livre des deux Jardins, d'Abou Chamah, 
dit aussi que les gens de Belbéis demeurèrent 
en captivité quarante années chez les Francs 
où ils périrent presque tous, et qu'un petit 
nombre seulement retrouvèrent leur liberté 
lorsque Saladin, devenu maître de T Egypte, 
affecta le riche revenu de Belbéis au rachat des 
prisonniers en exemptant les habitants de tout 
impôt jusqu'à la fin de son règne. Mehada, un 
des fils mêmes de Schawer, ancien compagnon 
de guerre du roi' Amaury, demeura parmi ces 
infortunés captifs des chrétiens, avec un de ses 
neveux, probablement celui dont j'ai parlé plus 
haut. C'étaient là les deux principaux chefs de 
la défense de Belbéis. 

Guillaume de Tyr fait un dramatique récit 
de ces scènes terribles qui ensanglantèrent la 
prise de Belbéis. « Ce fut le tierz jour, dit-il, 
après la fête de Tous les Saints. Nos gens en- 
trèrent dans la ville, l'épée à la main, et com- 
mencèrent à massacrer ceux qu'ils trouvèrent, 



196 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

hommes et femmes, vieux et jeunes, sans épar- 
gner personne; après ils en lièrent un grand 
nombre pour les mener en captivité qui ne 
valut guères mieux que la mort. Quant la ville 
fut ainsi prise et pillée, vous eussiez vu nos 
gens aller par les rues, pénétrant dans les mai- 
sons, forçant les coffres, en retirant des vête- 
ments précieux et toutes sortes de richesses. 
Quand ils trouvaient pucelles ou vieilles gens 
qui s'étaient dans les chambres tapies, ils les 
passaient au fil del'épée, ne conservant unique- 
ment que ceux dont ils espéraient avoir une 
forte rançon. Enfin ce fut une effroyable des- 
truction et un non moins terrible pillage (i). » 

L'armée victorieuse, dit Ibn el Athîr (2), 
quittant les ruines sanglantes de Belbéis, 
s'avança librement dans la direction de cette 
grande capitale ouverte qui avait nom Misr, le 
Kaire actuel. Cette armée se trouvait grossie, 

(x) Michel Syrien dit que les Égyptiens perdirent dans ce sac 
de Bdlbéis douze cents cavaliers et vingt mille hommes de pied. 
Certainement ces chiffres sont très exagérés. 

(2) Hist. or, des Cr., t. I, p. 555. 



CHAPITRE III 197 



nous Tavons dit, de nombreux contingents 
égyptiens que lui avaient amenés divers enne- 
mis de Schawer, parmi les hommes les plus 
considérables deTÊgypte, Alemel-Moulk, Ibn 
el Khayyath, Ibn Kardjalah, d^autres encore 
qui avaient envoyé au roi leurs offres de services 
par écrit en haine de Schawer. Le douzième 
jour de novembre, neuvième du mois de safer^ 
un jour avant l'investissement de la place, 
Schawer, craignant de ne pouvoir défendre 
aussi le Vieux Kaire, le Fostat actuel, situé, on 
le sait, à quelque distance du Kaire proprement 
dit, fit évacuer cette place et ordonna de la 
mettre au pillage puis d'y mettre le feu ainsi 
qu'à tous les navires rassemblés sur le Nil, à 
l'aide de vingt mille cruches de naphte et de 
dix mille instruments pour répandre ce liquide. 
Ce fut un spectacle effrayant. D'immenses 
colonnes de fumée s'élevèrent jusqu'au ciel. 
La panique fut affreuse. La plupart des habi- 
tants se réfugièrent au Kaire. Le loyer d'un 
chameau pour franchir la courte distance jus- 
qu'à cette ville s'éleva à trente dinars, celui 



198 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I 



tr 



d'un cheval à dix dinars. « Les gens se pres- 
saient, dit un autre auteur arabe, comme s'ils 
couraient de leurs tombeaux à Tendroit de la 
Résurrection. Le père ne s^inquiétait plus de 
ses enfants, ni le frère de son frère. Beaucoup 
ne sauvèrent juste que leur vie et furent réduits 
pour toujours à la pauvreté. » Tout ce qui ne 
put être emporté fut pillé par la populace. Au 
Kaire, les malheureux fugitifs trouvèrent un 
refuge dans les mosquées, les bains, les mar- 
chés et les rues. Durant qu^ils cherchaient un 
asile pour leurs enfants, leurs affaires étaient 
volées par les esclaves et les soldats de ma- 
rine (i). 

Cet immense incendie dura cinquante-quatre 
jours, au dire d'Ibn Abou Taï, et ne s^étei- 
gnit que le 5 du mois de rébi^ a premier qui cor- 
respond au 7 décembre. La plus vieille des 
mosquées, la plus vénérable aussi, celle d'Amr 
ben el Asi, périt dans cette catastrophe ; de 



(i) Les montagnes de ruines qu'on aperçoit encore aujourd'hui 
au-devant de la porte de Sitti Zaineb, comme aussi autour des 
tombeaux des Mamelouks, proviendraient de cet incendie. 



CHAPITRE III 199 



» 



même celle de Karâfa. Elles furent détruites 
par la volonté du chambellan Mutaman el-Khi- 
lafah qui en donna Tordre à Ibn Summâcapour 
qu'on n'y pût pas dire la prière au nom des 
Abbassides. 

« Si les Francs avaient bien traité Belbéis, 
dit Ibn el Athîr, certes ils se seraient emparés 
de Fostat et du Kaire, mais le Dieu très 
haut leur fit juger à propos d'agir comme ils le 
firent. Certes, quand Dieu décrète une chose, 
elle est accomplie. » 

La nouvelle des malheurs de l'infortunée cité 
de Belbéis avait jeté l'effroi dans l'âme de 
Schawer. Il avait parfaitement compris que le 
roi Amaury visait à la conquête de l'Egypte, et 
il désespérait de lui résister. Aussitôt il avait 

demandé une audience au Khalife Al-Adîd. Il 
se présenta chez ce prince en pleurant et lui 
dit : « Voilà que l'ennemi est dans le cœur de 
l'Egypte. Nous n'avons plus d'espoir que dans 
Nour ed-Dîn. Il faut que vous lui écriviez pour 
lui révéler l'état des choses et lui demander 



200 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 



aide et protection. » Le Khalife écrivit une 
longue lettre à ce prince et Schawer en ajouta 
une de lui dont il noircît Ten-tête avec de Tencre 
pour y imprimer son sceau ou thoughra. 

« Voici, dîtV2i\i\.t\xrà\i Livre des deux J-ardins, 
ce que m'a raconté à ce sujet Chems el-Khi- 
lafah Mouça, fils de Chems el-Khilafah Moham- 
med ben Moukhtar : « C'est sur le conseil de 
mon père que ces dépêches furent écrites. En 
effet, lorsqu'il quitta Amaury (Que Dieu le mau- 
disse!) après la chute de Belbéis, mon père 
s'aboucha avec Al Kâmil, fils de Shawer, et lui 
dit : « Il s'agit d'une affaire importante et je ne 
puis te la confier que si tu me jures d'abord de 
ne pas la révéler à ton père », et après avoir 
reçu le serment d'Al Kâmil, il ajouta : « Sois 
convaincu que ton père est décidé à tempo- 
riser, et qu'en fin de compte, il cédera le pays 
aux Francs sans avoir écrit à Nour ed-Dîn. Il 
y a là pour nous une source de maux. Monte 
(au château), va trouver Al-Âdîd et charge-le 
d'écrire à l'Atâbek, qui seul peut remédier à la 
situation ». Al Kâmil courut chez le Khalife et 



CHAPITRE III 201 



les lettres en question furent adressées à Nour 
ed-Dîn. » 

Ibn el Athîr rapporte encore que le Khalife, 
pour émouvoir davantage Nour ed-Dîn, joignit 
à sa lettre des cheveux des femmes de son 
Palais. « Ce sont, lui dit-il, les cheveux de mes 
femmes; elles te conjurent de venir les dérober 
aux outrages des Francs. » C^était le plus grand 
signe de douleur que puissent donner les 
femmes du Khalife et un signe extraordinaire 
de Témoi inouï qui devait régner parmi la multi- 
tude habitant cet immense Palais. Chez les 
musulmans, la chevelure des femmes et la barbe 
des hommes passent pour sacrées. « Les anges, 
dit Mohammed, chantent dans le ciel ces pa- 
roles : « Gloire à celui qui a donné la barbe 
aux hommes pour ornement et les cheveux aux 
femmes. » Nour ed-Dîn, vivement troublé par 
la lecture de ces lettres, commença aussitôt à 
assembler ses troupes et à les faire marcher 
vers r Egypte sous le commandement d'Asad 
ed-Dîn Schirkoûh, qui ne demandait pas mieux. 
En même temps, il envoyait le jurisconsulte 



202 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

Yça el-Hakkari en Egypte avec une dépêche 
ostensible annonçant à Schawer l'arrivée pro- 
chaine d'une armée de renfort et une lettre 
secrète qui renfermait des instructions confi- 
dentielles adressées au Khalife sous la foi du 
serment et avec défense de les communiquer à 
Schawer! 

« Sur ces entrefaites, dit Ibn el Athîr, l'armée 
ennemie était arrivée et les Francs dressaient 
leurs tentes à BirketHel-Abesch, autrement dit 
« Le Réservoir de l'Abyssin », au sud de 
Fostat, entre la montagne et le Nil. Leur 
cavalerie rayonnait déjà de là dans toutes les 
directions, enlevant tous ceux qu'elle rencon- 
trait. 

« Par l'ordre de Schawer, Chems el-Khilafah 
se présenta de nouveau chez Morri (que Dieu 
le maudisse!) A peine entré, il entraîna le roi 
sur le seuil de sa tente, et lui montrant de loin 
le Vieux Kaire : « Vois-tu cette fumée qui 
monte dans le ciel? » lui demanda-t-il ; et, sur 
la réponse affirmative du roi, il ajouta : « C'est 



CHAPITRE III 203 



Fostat qui brûle. Avant de venir ici, j'ai fait 
allumer vingt mille pots de naphte et jeter dix 
mille torches dans la ville ; il n'y restera bientôt 
rien qui se puisse sauver et utiliser. Renonce 
donc désormais à ton système de résistance et 
de ruses, et lorsque je t'indique une résidence, 
il ne faut plus que je te voie en choisir une 
autre. Une seule te reste maintenant, c'est le 
Kaire ». — « Tu dis vrai, répliqua le roi, c'est 
au Kaire que je devrais m'arrêter, mais, ainsi 
que je te l'ai dit déjà, il y a autour de moi des 
Francs venus d^Outre-mer, impatients de con- 
quérir l'Egypte. » 

Bientôt, se remettant en marche, Amaury 
parut enfin devant le Kaire même. Il n'avait pu 
demeurer au « Réservoir de l'Abyssin » à cause 
de l'intensité de la fumée qui rendait la position 
intenable. Il choisit pour son nouveau camp 
l'emplacement au-devant de la porte El-Bar- 
kia, ainsi nommée des soldats originaires de 
Barkah en Afrique, qui avaient fait jadis partie 
de l'armée de Mouizz-li-Dîn-Allah le Conqué- 
rant. Les Francs étaient campés si près de la 



204 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

muraille que les flèches sarrasines volaient 
jusque dans la tente du roi. Ils assiégèrent le 
Kaire avec vigueur, mais on leur opposa tout 
le long de la muraille une résistance acharnée. 
Le terrible bain de sang de Belbéis avait épou- 
vanté les habitants du Kaire qui mettaient 
toute leur énergie à éviter un sort pareil. 

« C'était Schawer en personne, dit Ibn el 
Athîr, qui présidait à la défense, au combat, et 
qui commandait les troupes. Il avait lui aussi, dès 
l'approche des Francs, envoyé supplier Nour 
ed-Dîn d'accourir à la rescousse de l'Egypte. 
Mais sa situation devint pénible, et il fut 
incapable de repousser les Francs. Alors, il 
inclina à employer la ruse et chercha par de 
subtiles négociations à gagner du temps jus- 
qu'à l'arrivée des secours promis par Nour ed- 
Dîn. » 

Voici encore ce que dit Abou Chamah : 
« Schawer, sentant son infériorité vis-à-vis des 
Francs, entra dans une voie de ruses, d'in- 
trigues et de refus habiles jusqu'à l'arrivée des 
renforts attendus de Syrie. Il chargea en con- 



CHAPITRE III 205 



séquence Chems el-Khilafah de porter au roi 
Amaury une longue lettre où il cherchait à 
Tamadouer et à le circonvenir. « Sache, lui 
« écrivait-il, que le Kaire est une ville immense, 
a habitée par une nombreuse population qui ne 
« capitulera certainement pas. La place ne sera 
« prise qu'au prix de pertes énormes de chaque 
« côté. Ni toi ni moi ne savons pour qui la for- 
« tune se déclarera; la sagesse est doncd'épar- 
« gner le sang de tes soldats et des miens et 
« d'accepter ce que je t'offre à titre de don gra- 
« cieux. » Schawer rappelait encore à Amaury 
leur amitié de jadis et leur adversaire commun 
également détesté, Schirkoûh. Il prétendait 
que son inclination naturelle le portait du côté 
du roi à cause de la crainte qu'il avait de Nour 
ed-Dîn et du Khalife, et que c'étaient les 
musulmans qui refusaient de céder. Il lui 
offrait donc de lui faire compter deux cent 
mille pièces d'or et lui conseillait de s'en 
contenter. Mais le roi, chapitré surtout par 
Miles de Plancy, exigea un million de dinars, 
ce qui équivaudrait à peu près à onze ou 



2o6 CAMPAGNES DU ROI AMAURY !•' 

douze millions de francs de notre monnaie 
actuelle (i). 

Une portion de cette énorme somme devait 
être payée de suite, le reste plus tard. Cet 
accord fut enfin accepté des deux parties et 
ratifié du côté musulman par el-Dschalis ben 
Abd el-Kawi et le scheik el-Muwaffat. 

a Les Francs, dit Ibn el Athîr (2), avaient 
reconnu que le pays était décidé à résister, et 
que peut-être il serait livré à Nour ed-Dîn. Ils 
donnèrent donc leur consentement malgré eux 
et dirent : « Nous toucherons l'argent, nous 
« l'emploierons à augmenter nos forces, et nous 
« reviendrons dans le pays avec une puissance 
a telle que nous ne nous inquiéterons plus de 
a Nour ed-Dîn. » Ils usèrent de stratagème; 
mais Dieu en usa aussi, et « Dieu est le plus fort 
« de ceux qui emploient la ruse (3) ». Schawer 
paya comptant au roi cent mille dinars comme 

(i) Guillaume DE Tyr, op. cU.^ 1. XX, ch. vu, dit « deux mil- 
lions de dinars ». Ibn Abou Taï dit « quatre rent mille ». 
D'autres disent « un million, dont cent mille payés comptant ». 

(2) Hist.or. des Cr., t. I, p. 556. 

(3) Coran, III, 4. 



CHAPITRE III 207 



rançon de son fils et de son neveu et le pria de 
s'éloigner en attendant qu'il pût rassembler le 
reste de Targent. Il lui remit en outre, comme 
otages garants de sa foi, deux petits garçons de 
sa parenté. Amaury, en conséquence, contraint 
qu'il était de rétrograder par l'annonce de l'ar- 
rivée prochaine de l'armée de Syrie, leva son 
camp pour se replier sur Belbéis. Il se porta 
d'abord à très petite distance à Mataria, durant 
que Schawer commençait à lever pour lui de 
l'argent sur les habitants du Kaireet de Fostat; 
mais il ne put recueillir qu'une faible somme 
qui n'atteignit pas cinq mille dinars. Le motif 
de cela était que les maisons des habitants de 
Fostat et les richesses qu'elles contenaient 
avaient été brûlées, et ce qui avait échappé au 
feu avait été pillé. Quant aux habitants, ils ne 
pouvaient se procurer des vivres, ni, à plus 
forte raison, payer des taxes. D'un autre côté, 
la population du Kaire se trouvait à la merci 
des militaires et de leurs valets, et pour ce 
motif il était devenu difficile de ramasser de 
l'argent. » 



2o8 CAMPAGNES DU ROI AMAURY r 

Amaury et l'armée des Francs demeurèrent 
huit jours pleins à Mataria. C'est cette loca- 
lité toute voisine du Kaire qui fut si célèbre au 
moyen âge comme ayant été le site du « Repos 
de la Vierge ». On y montre aujourd'hui encore 
le fameux sycomore centenaire bien connu des 
touristes. Les Francs échangèrent des ambas- 
sades avec Schawer sans gagner grand' chose, 
puis ils se retirèrent plus loin encore au lieu 
qui est désigné sous le nom du « Syrien ». 

Sur ces entrefaits, la flotte d' Amaury, qui, 
chargée de renforts et de vivres, devait suivre 
par mer la marche du roi, avait, grâce aux vents 
favorables, atteint l'embouchure du bras tani- 
tique du Nil, aujourd'hui canal d'Aschmoun ou 
Aschmoun-thenah, et avait pris et pillé la ville 
de Tanis, l'antique Zo'an de la Bible, la San 
ou Zâni actuelle, certainement une des plus 
anciennes cités du Delta. 

C'était une grande ville orgueilleuse de ses 
richesses au temps des prophètes, fournissant 
un thème à leurs invectives. Au dire de Guil- 



CHAPITRE III ao9 



laume de Tyr, qui nous raconte ces faits, la 
population tout entière fut massacrée ou réduite 
en captivité par les Latins, qui firent un très 
riche butin. Mais lorsque les vaisseaux francs 
voulurent remonter plus loin le bras du fleuve, 
ils rencontrèrent une résistance acharnée de la 
part des populations rurales égyptiennes qui 
s^acharnèrent à leur barrer la route en obstruant 
le cours de la rivière par toutes sortes d'obs- 
tacles et en leur opposant leurs propres navires 
si nombreux qu'il n'y eut plus moyen dépasser. 
Le roi, ayant ouï cela, envoya un de ses plus 
vaillants barons, son connétable Humfroy de 
Toron, avec une troupe d'élite et ses meilleurs 
chevaliers, pour tenter au moins de s'emparer 
d'une des rives du bras du fleuve et faciliter de 
la sorte la montée de la flotte le long de cette 
rive. On allait y réussir. Mais à ce moment 
même on apprit au camp royal par certains 
messages que Schirkoûh s'avançait à marches 
forcées au secours de Schawer avec une véri- 
table armée. Il fallut envoyer précipitamment 
à la flotte l'ordre de redescendre le fleuve et de 

14 



2X0 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

s'en retourner en Syrie. Elle s'éloigna presque 
aussitôt, mais en partant elle perdit une de ses 
galères. C'était un échec complet. 

Et en fait Schirkoûh et son armée étaient 
déjà tout proches ! Voici ce qui s'était passé ! 
Durant que Schawer, par ses discours en- 
flammés et de larges distributions d'argent, 
triomphant de ses répugnances personnelles, 
maintenait le courage de ses adhérents, en 
même temps qu^il amusait l'ennemi en lui 
envoyant constamment quelque argent et lui 
demandant de nouveaux délais pour temporiser 
ainsi jusqu'à l'arrivée des renforts envoyés par 
Nour ed-Dîn, le Khalife Al-Adîd en personne 
avait adressé à ce dernier, son ancien adver- 
saire, une seconde ambassade encore plus 
instante, lui faisant mille promesses en échange 
du secours suprême qu'il réclamait de lui. Il lui 
offrit, dit Ibn el Athîr, le tiers de l'Egypte. De 
même les fiefs destinés à son armée confiée à 
Schirkoûh seraient pris aussi sur le territoire 
égyptien indépendamment du tiers dont je viens 
de parler, affecté spécialement à l'Atâbek. « Ce 



CHAPITRE III 211 



dernier, dit M. Derenbourg (i), s'était enfin 
rendu compte que la conquête de T Egypte par 
les Francs entraînerait à bref délai celle de la 
Syrie. » Il avait résolu de rompre avec son passé 
d'abstention, comprenant enfin la gravité de la 
situation et Turgence d'une action aussi prompte 
qu'énergique. La lettre suppliante du Khalife lui 
étant parvenue à Alep, il avait mandé aussitôt 
auprès de lui son général Asad ed-Dîn Schir- 
koûh. Le messager envoyé à la recherche de ce 
dernier à Homs qui formait son fief, l'avait ren- 
contré déjà sous la porte même d'Alep parce 
que lui aussi avait reçu une demande de secours 
et s'était aussitôt mis en route pour s'en entre- 
tenir avec Nour ed-Dîn. En une seule nuit il 
avait fait le trajet de Homs à Alep. Comme il 
cherchait encore à différer son entrée en cam- 
pagne, Nour ed-Dîn, qui avait été d'abord sur- 
pris par sa présence si subite et s'en était 
réjoui comme d'un heureux présage, lui dit : 
« Hâte-toi de préparer ton départ pour l'Egypte, 

(i) op. cit., p. 344. 



er 



212 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I 



sinon nos intérêts exigeront que je me mette 
en route moi-même. Si nous ne nous occu- 
pons pas de ce pays, il tombera au pou- 
voir des Francs, et il n'y aura plus de place 
pour nous en Syrie à côté d'eux. » Les deux 
hauts personnages furent ainsi vite d'accord. 

« Nour ed-Dîn, poursuit Ibn el Athîr, ayant 
ordonné à Asad ed-Dîn Schirkoûh de partir pour 
l'Egypte, lui fit remettre deux cent mille pièces 
d'or, sans compter les étoffes, les montures, les 
armes, etc., et lui concéda une autorité pleine 
et entière sur l'armée et les finances. Aucun 
prince musulman, dit Reynaud, avant Nour 
ed-Dîn, depuis le commencement des Croi- 
sades, n'eût eu le moyen de faire une telle 
dépense. 

Schirkoûh choisit parmi les troupes deux 
mille cavaliers, reçut l'argent et rassembla un 
escadron de six mille autres cavaliers turko- 
mans; puis, lui et Nour ed-Dîn se transpor- 
tèrent à Damas où ils arrivèrent à la fin du mois 
de saferàe l'an 564 de l'Hégire qui correspond 
au 2 décembre de l'an du Christ 1168. — 



CHAPITRE III 213 



Les deux hauts personnages se dirigèrent 
ensuite avec toutes leurs forces sur Ras-el-rria, 
sur la grande route militaire de Damas à Gaza. 
Là on se mit sur le pied de campagne. L'Atâ- 
bek donna à chacun des cavaliers sous les 
ordres d^Asad ed-Dîn une gratification de 
vingt dinars à titre d'indemnité. Il adjoignit 
aussi quelques-uns de ses plus brillants émirs 
et mamelouks à la suite d'Asad ed-Dîn, entre 
autres Izz ed-Dîn Djourdic, Izz ed-Dîn Kilidj, 
Scherf ed-Dîn Bazgouch, Nacih ed-Dîn Kho- 
marteguîn, 'Aïn ed-Daulah, fils d'El-Yarouki, 
Khotb ed-Dîn Ynal, fils de Hasan el-Mem- 
bedji, d'autres encore, et enfin Saladin en 
personne, Salah ed-Dîn Youssof, filsd'Ayoub, 
frère de Schirkoûh. « Ce jeune homme, dit 
Ibn el Athîr (i), partit contre son gré, et ce- 
pendant ce départ fut cause de son élévation 
et de sa puissance. Cela sera raconté, s'il plaît 
à Dieu, lors de la mort de Schirkoûh. « Il est 
« possible, dit le Coran (2), que vous éprou- 

(i) Hist. or. des Cr., t. I, p. 557. 
(2) II, 213. 



214 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I~ 

« viez de la répugnance -pour une chose qui 
« soit excellente pour vous, et que vous en 
« aimiez quelque autre qui soit mauvaise pour 
« vous! » Saladin se rappelait distinctement 
toutes les tristes péripéties de son séjour à 
Alexandrie. Il se trouvait fort peu honoré par 
sa nouvelle mission actuelle. » 

Le cadi Abouti Mahacen rapporte ces propres 
paroles que le sultan, c^est-à-dire Salah ed-Dîn, 
lui adressa en rappelant cette expédition : « J'ai 
été le plus rebelle des hommes quand il s'est 
agi d'y prendre part et c'est à contre-cœur que 
j'ai accompagné mon oncle paternel (i) ». Le 
cadi ajoute : « Voilà qui confirme la parole de 
Dieu (2)... » 

Chems el-Khilâfah remit à Amaury une nou- 
velle lettre du vizir Schawer où celui-ci lui 
demandait de lui faire remise de la moitié du 
tribut qu'il s'était engagé à lui payer. 

Schirkoûh et son armée, après avoir imploré 
l'aide de Dieu, quittant en toute hâte, le 17 dé- 

(i) Schirkoûh. 

(2) Verset du Coran. 



CHAPITRE III 215 



cembre 1168 (i), les cantonnements de Ras-elr 

ma, partirent à marches forcées pour l'Egypte. 

A la nouvelle de leur approche, dit Ibn el 

Athîr, les Francs évacuèrent en toute hâte 

l'Egypte pour retourner dans leur pays avec les 

bottines de Honaïn (2). En réalité, Amaury, 

forcé par ces nouvelles circonstances si graves 

de se replier en hâte, après avoir levé le siège 

du Kaire pour retourner dans son royaume, se 

retira à Fakous (3) le 24 décembre, non sans 

avoir, au dire d'Ibn Abou Taï, adressé les plus 

vifs reproches à ceux qui lui avaient conseillé 

cette expédition. Quant à Nour ed-Dîn, il 
voulut que ces heureuses nouvelles fussent 

répandues dans ses États, et il envoya à cet 
effet des messages dans toutes les directions. 
Il fit battre partout les instruments de musique 
en signe de réjouissance. « En effet, ce fut une 
délivrance pour T Egypte et une cause de sécu- 
rité pour toute la Syrie et d'autres contrées. » 

(i) Milieu du mois de rébV a premier de l'an 565 de l'Hégire. 

(2) Sur ce proverbe, voy. Rec. des prov. arabes^ par Freytag, 
t. I, pp. 461 et 539. 

(3) Ou Facous. 



2i6 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I*' 

« L'arrivée subite de l'armée de Syrie, dit 
Abou Chamah dans le Livre des deux Jar-- 
dins (i), obligea les Francs de se retirer sur 
Belbéis. Schirkoûh fit étape au Maksam, c'est- 
à-dire au bureau de péage établi sur la rive 
occidentale du Nil, puis il se mit à la pour- 
suite du roi des Francs d'abord à Fakous et 
ensuite jusque sous les murs de Belbéis. Dès 
que Schawer sut qu'Asad ed-Dîn était arrivé à 
Sadr, petite place forte entre le Kaire et Aïlah, 
il dépêcha de nouveau Chems el-Khilafah 
auprès du roi pour obtenir l'abandon d'une 
partie de la somme promise. Chems se pré- 
senta chez Amaury et lui dit : « Nous sommes 
à court d'argent. » — « Fixe toi-même le chiffre 
de la diminution que tu désires, » répondit le 
roi. — « Je demande la moitié de la somme. » 
Et comme le roi y consentait, il ajouta : « Je 
n'ai jamais entendu dire qu'un roi se trouvant 
dans de pareilles circonstances et ayant l'avan- 
tage comme tu l'as sur nous ait fait un tel 

(î) Hist. or. des Cr.^ t. IV, p. 141. 



CHAPITRE III 217 



cadeau à des gens réduits à la situation où nous 
sommes. » Amaury répliqua : « Je connais trop 
bien ton intelligence et la puissance de Schawer 
pour croire que vous m'auriez adressé une 
demande semblable s'il n'était survenu un évé- 
nement imprévu. » — « C'est vrai, répondit 
l'envoyé, voici qu'Asad ed-Dîn vient à notre 
secours ; il est à Sadr et la position n'est plus 
tenable pour toi. Aussi Schawer te conseille de 
partir. Quant à nous, nous maintiendrons la 
trêve; c'est pour toi comme pour nous le parti 
le plus avantageux. Quand Asad ed-Dîn sera 
arrivé, nous lui donnerons satisfaction avec 
une partie de cet argent et nous te ferons par- 
venir le reste, dès que nous le pourrons; dans 
le cas où, pour le contenter, nous aurions à lui 
fournir une plus forte somme, nous te rendrons 
plus tard la différence. » — « J'y consens, dit 
le roi, et si à mon tour il me reste un excédent, 
je vous le remettrai. » Puis il fit ses préparatifs 
de départ. L'envoyé le pria aussi de remettre en 
liberté Thayy, fils de Schawer, avec les autres 
prisonniers gardés dans le camp des Francs 



2i8 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

comme otages, et de ne prélever, en partant, 
aucune contribution sur Belbéis . Amaury accéda 
à toutes ces demandes, parce qu'il redoutait l'ap- 
proche de Schirkoûh. Il tenta vainement de lui 
couper la route. Alors, après avoir rallié la garni- 
son qu'il avait laissée à Belbéis, triste, déçu dans 
ses espérances, il commença définitivement la 
retraite le deuxième jour du mois de janvier du 
nouvel an 1169. Ibn el Athîr rapporte qu'à son 
retour il fit de violents reproches à ceux qui lui 
avaient conseillé cette expédition. De ce fait, 
disent les chroniqueurs arabes contemporains, 
r Egypte était une fois de plus reconquise pour 
rislam, tandis que la Syrie et les contrées avoi- 
sinantes voyaient s'accroître aussi leur sécurité. 
Six jours après, le 8 janvier (i), 7 du mois 
de rebî*a second^ Schirkoûh et son armée, qui 
avaient réussi à éviter les forces franques en 
retraite, apparaissaient devant le Kaire et éta- 
blissaient leur camp dans le quartier nommé 
El-Louk, non loin de la porte de ce nom. Le 

(i) Sur cette date, voyez Rôhricht, op, cit.f p. 341, note 5. 



CHAPITRE III 219 



généralissime eut aussitôt une entrevue avec le 
Khalife qui, ainsi que tous les craintifs habi- 
tants de rimmense ville, lui fit la plus chaleu- 
reuse et joyeuse réception. Revêtu d'une pelisse 
d'honneur par ordre de ce souverain, il rentra 
dans son camp, après avoir obtenu pour lui 
comme pour toute son armée de gros traite- 
ments et des rations en abondance. Schawer 
ne pouvait s'opposer à toutes ces donations 
qui l'exaspéraient, car il voyait bien qu'en 
dehors de la ville les troupes syriennes de Schir- 
koûh étaient fort nombreuses et qu'au dedans 
d'elle le Khalife avait pour elles les meilleures 
dispositions; aussi n'osa-t-il laisser paraître ce 
qu'il avait dans le cœur. Il tenta bien avec sa 
duplicité accoutumée d'inciter Schirkoûh à se 
joindre à lui pour donner la chasse au roi 
Amaury en fuite et le surprendre, mais le chef 
rusé se tira de cette difficulté en prétextant que 
le roi franc était déjà trop loin et que sa propre 
armée à lui était totalement épuisée (i). « Tel 

(i) Suivant certaines sources, le Khalife aurait pourtant ébauché 
dne poursuite jusqu'à Fakous et Belbéis. 



220 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

était aussi mon avis, répondit-il, quand les 
Francs étaient sur la rive occidentale du Nil, 
dénués de tout appui ; aujourd'hui, je refuse, 
car les voilà du côté oriental qui confine à leur 
territoire. Quant à nous, nous sommes sortis 
du désert en piètre état, affaiblis et épuisés 
de fatigue; Dieu nous a tirés du danger, mais 
nous avons avant tout besoin de répit pour 
réparer nos forces. » 

Schawer ne se trouvait pas plus tôt débar- 
rassé de son pire ennemi par l'arrivée de Schir- 
koûh, que déjà il ne rêvait qu'ingratitude et 
trahison envers son sauveur. Non seulement il 
était bien décidé à ne tenir aucune des pro- 
messes qu'il lui avait faites, mais il complotait 
déjà de le faire assassiner dans un festin avec 
un certain nombre des émirs, ses compagnons. 
« Il comptait s'emparer de leurs personnes, dit 
Ibn el Athîr, prendre à son service les troupes 
qui se trouvaient avec eux, et, par leur secours^ 
défendre le pays contre les Francs. Son fils 
Al Kâmil (le parfait) l'en dissuada et lui dit : 



CHAPITRE III 221 



« Par Dieu, si tu es dans Tintention d'agir 
ainsi, j'en informerai Schirkoûh. » Le vizir 
répondit à son fils : « Par Dieu, si nous ne fai- 
sons pas cela, nous serons tués ensemble. » — 
« Tu dis vrai, reprit Al Kâmil, mais il vaut mieux 
que nous soyons tués tandis que nous sommes 
encore musulmans et que le pays est sous 
les lois de Tislamisme, que d'être massacrés 
après que les Francs s'en seraient rendus 
maîtres. Certes, tu n'as à craindre le retour 
des Francs que dans le cas où ils appren- 
draient l'arrestation de Schirkoûh; car alors, 
quand bien même Adîd en personne irait 
trouver Nour ed-Dîn, celui-ci n'enverrait pas 
avec lui un seul cavalier et l'ennemi s'empare- 
rait du pays ». Schawer renonça donc à sa réso- 
lution, et Al Kâmil ayant, malgré cela, révélé à 
Schirkoûh le sort qui le menaçait, celui-ci n'eut 
d'autre alternative que de prévenir lui-même 
par un crime le crime qui le guettait. « Une 
nuit, dit Abou Chamah, le Khalife qui conti- 
nuait à combler de dons Asad ed-Dîn Schir- 
koûh, au service duquel il avait mis ses princi- 



222 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

paux officiers, se rendit en secret, déguisé, 
dans sa tente, et eut avec ce général un entre- 
tien confidentiel dans lequel fut agitée la ques- 
tion du meurtre du vizir; puis il retourna au 
château. La veille de l'arrivée de Schirkoûh au 
Kaire, Schawer avait eu un songe. Il avait cru 
voir en entrant dans Thôtel du Vizirat un homme 
assis sur le trône royal, ayant devant lui Técri- 
toire et les « kalems » viziriels avec lesquels il 
signait les décrets. Il s'informa de ce person- 
nage et on lui apprit que c'était l'apôtre de 
Dieu, Mohammed (sur qui soient le salut et la 
bénédiction de Dieu!). » 

D'abord Schirkoûh avait espéré se concilier 
Schawer. Dès son arrivée sous le Kaire et la 
fuite des Francs, la sécurité s'était partout 
rétablie dans le pays. Les habitants étaient de 
toutes parts rentrés dans leurs demeures, s'em- 
pressant de réparer les dégâts que les chré- 
tiens y avaient commis. La population urbaine 
était accourue en foule offrir ses services à 
Asaded-Dîn Schirkoûh qui l'accueillit avec une 
large bienveillance et la combla de bienfaits. 




CHAPITRE III 223 



Schawer n'avait de son côté rien épargné pour 
se concilier le cœur du généralissime. Celui-ci, 
très disposé à le maintenir au pouvoir, lui avait 
témoigné une amitié si sincère que, plusieurs 
fois, il Tavait fait avertir secrètement qu'il eût 
à se méfier des troupes de Syrie. En effet, sé- 
duite par la beauté du sol égyptien, sa fertilité, 
ses richesses, l'armée de Nour ed-Dîn ne 
rêvait plus que d'y établir sa demeure défini- 
tive. Schirkoûh n'était pas moins impatient de 
s'en emparer et d'y régner en souverain absolu ; 
mais, comprenant bien qu'il n'arriverait pas à 
son but tant que Schawer vivrait, il avait de 
suite songé à réaliser le plan qui le débarras- 
serait d'un rival que le Khalife Al-Adîd lui- 
même lui avait ordonné de mettre à mort. Il 
réunit donc ses officiers pour les consulter à ce 
sujet : « Vous connaissez, leur dit-il, ma prédi- 
lection pour cette contrée ; vous savez combien 
je désire la posséder, d'autant plus que je sais 
à n'en pas douter que ce désirestaussi vif chez 
les Francs que chez moi, qu'ils connaissent les 
points faibles du pays et les moyens d'en assurer 




224 CAMPAGNES DU ROI AMAURY !•' 

la conquête. Je suis convaincu que, si je m*en 
éloigne, ils reviendront sur-le-champ et pren- 
dront possession de ce pays, centre principal 
de rislam, terre féconde qui alimente son 
trésor. Je suis donc résolu à m'en emparer 
avant qu'ils n'en soient les maîtres. Mais avant 
tout il faut que je me débarrasse de Schawer, 
qui se joue d'eux et de moi^ qui nous leurre les 
uns et les autres et ourdit ses intrigues entre 
nous. C'est cet homme qui a follement dilapidé 
les richesses du pays au profit des Francs et 
pour assurer leur supériorité sur nous. Or l'oc- 
casion ne se présentera pas toujours de les 
atteindre et de les devancer dans la prise de 
possession d'une contrée que la guerre a dé- 
cimée et privée de ses meilleurs défenseurs. » 
Les émirs applaudirent à ces paroles et la mort 
du fameux vizir fut résolue. 

Pendant ce temps, l'infortuné Schawer 
croyait son autorité plus affermie que jamais. 
Certes on l'avait averti de ce qui se tramait, 
mais il se faisait illusion. « 11 ne sortait qu'en 
grande pompe, racontent Abou Chamah, Ibn 



CHAPITRE III 225 



el Athîr, d'autres encore, dont je combine ici 
le récit, entouré de toute la magnificence et de 
Tappareil imposant qu'exigeait l'usage du pays. 
Une des règles de ce cérémonial était que, 
dans ces occasions, le vizir fût escorté de tim- 
bales et de clairons. Les émirs, c'est-à-dire 
Salah ed-Dîn, fils d'Ayoub, qui, depuis, devait 
devenir si fameux, Izz ed-Dîn Djourdic et 
quelques autres, épièrent donc une des sorties 
de Schawer. Cette occasion favorable ne tarda 
pas à se présenter. La veille, Schirkoûh avait, 
lui aussi, eu un songe; il avait vu Schawer 
entrer chez lui et lui présenter son sabre et son 
turban. Ce songe pour Schirkoûh signifiait 
qu'il arrêterait son rival et prendrait sa place. 
Un jour que Schirkoûh était allé au mont 
Karâfa faire une visite au tombeau du saint 
imâm, Es-Chaféï, fondateur vénéré de celle des 
quatre sectes orthodoxes de l'Islamisme que 
professaient Nour ed-Dîn et ses lieutenants, 
Schawer, montant à cheval, vint à son camp 
suivant son habitude pour lui faire visite et 
s'entretenir avec lui. Le vizir était en si grande 

«S 



226 CAMPAGNES DU ROI AMAURY r 

cérémonie, avec une escorte si nombreuse, que 
les conjurés en furent d'abord intimidés et se 
•tinrent à Técart. Il faisait, ce jour-là, une brume 
épaisse. Schawer était sorti du Kaire par la 
porte du Pont, Bab el-Kantarah, construite par 
Djauher dans le voisinage du pont élevé sur 
le canal et qui conduisait au Maksam. Salah 
ed-Dîn Youssof et Izz ed-Dîn Djourdic étant 
allés à sa rencontre avec un détachement de 
troupes, lui présentèrent leurs respects et Tin- 
formèrent que Schirkoûh faisait en ce moment 
une visite de dévotion. « Allons le trouver, » 
leur dit Schawer. Les deux escortes se mêlèrent 
cheminant pêle-mêle. A un moment, Salah ed- 
Dîn et son acolyte saisirent brusquement 
Schawer au collet, et, Taccablant d'injures, le 
désarçonnèrent. Enhardie par ce coup de main, 
la troupe syrienne tomba sur Tescorte de 
Schawer, fit main basse sur elle et massacra 
plusieurs hommes. Le reste, épouvanté, prit 
la fuite. Salah ed-Dîn, n'osant tuer le vizir sans 
l'autorisation de Schirkoûh, le conduisit à pied 
jusqu'à une petite tente où lui et ses complices 



CHAPITRE III 227 



attendirent fiévreusement qu'on leur apportât 
l'ordre d'exécution. Cependant, Schirkoûh, 
averti, accourait en hâte. A ce moment même, 
-un eunuque lui apporta un rescrit du Khalife 
contenant la sentence de mort pour le malheu- 
reux vizir si brusquement tombé de si haut. Cet 
ordre fut sur-le-champ communiqué à Salah 
ed-Dîn qui égorgea Schawer et fit porter sa 
tête sanglante au palais. Cette tragédie eut lieu 
le 18 janvier 1 169 de Tan du Christ, 17 du mois 
de rebta second de Tan 564 de T Hégire. 

Schirkoûh fit aussitôt après son entrée dans 
le Kaire. Voyant qu'il y avait une foule immense 
assemblée dans les rues, surexcitée parle drame 
qui venait de se passer, il eut des craintes pour 
sa vie et dit habilement à la multitude ces mots : 
« Le Commandant des croyants vous ordonne 
d'aller saccager la maison de Schawer. » Tous 
ces gens s'éloignèrent à l'instant pour aller 
piller*. S'étant ainsi dégagé de la presse qui 
l'accablait, il se rendit au Palais auprès du Kha- 
life Al-Âdd qui lui donna l'investiture comme 
son nouveau vizir, le fit revêtir des habits d'hon- 



328 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

neur, insignes de cette dignité, et lui conféra 
en même temps les titres d' « El-Malec el- 
Manzour émir El-Djoïouch », c'est-à-dire de 
a prince victorieux, chef des troupes égyp* 
tiennes ». De là il se dirigea vers Thôtel du 
vizirat, le même que Tinfortuné Schawer avait 
occupé durant sa puissance ; mais il n'y trouva 
pas même un coussin pour s'asseoir, tant la 
foule avait rapidement tout saccagé. Ayant 
alors pris le haut commandement sur toute 
r Egypte, il le tint d'une main ferme et n'eut 
plus ni rival ni adversaire. Devenu le véritable 
maître de l'empire, il confia le gouvernement 
des provinces à des personnes sur lesquelles 
il pouvait compter et assigna aux troupes sy- 
riennes qui étaient venues avec lui en Egypte 
un certain nombre de villes ou de territoires 
à titre de bénéfices militaires. Son élévation 
marque le triomphe absolu du parti anti- 
étranger résolument hostile aux Francs» 

a Quant à Al Kâmil, le fils de Schawer, dit 
Ibn el Athîr, après que son père eut été tué, il 
se jeta avec son frère el-Thayy et ses cousins 



CHAPITRE III 229 



dans le Palais pour y chercher un refuge, et 
depuis cette époque on n'entendit plus parler 
d'eux. » Ibn Abou Taï dit, par contre, que le 
Khalife les fit tuer, et, qu'au reçu de la tête de 
Schawer, il envoya en retour à Schirkoûh celles 
du fils du vizir et de ses neveux, étalées sur un 
plat d'argent. Cet échange de ces sinistres et 
terrifiants cadeaux était tout à fait dans le goût 
de l'époque. Ibn el Athîr ajoute que Schirkoûh 
regrettait que Kâmil eût péri, car il avait 
appris les propos échangés entre lui et son père 
et comment il avait empêché celui-ci d'assas- 
siner le général syrien. « J'aurais désiré, disait 
Schirkoûh, qu'il vécût, afin de le récompenser 
de sa conduite. » 

Schirkoûh montra de son élévation une joie 
extrême. Le Khalife lui envoya des patentes 
enveloppées, suivant l'usage, dans une étoffe 
de soie blanche. Elles étaient rédigées par son 
secrétaire El-Kadi '1 Fadel, « l'excellent Kadi », 
le futur vizir de Saladin, et commençaient 
ainsi : « Au nom de Dieu miséricordieux et 
clément ! de la part du serviteur de Dieu et de 



230 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

son protégé Abou Mohammed, imâm(i), qui 
soutient la religion de Dieu (2), Commandeur 
des croyants, au seigneur illustre EI-Malek el- 
Mansour, sultan des armées, ami des imâms, 
protecteur du peuple, Asad ed-Dîn Abou'l- 
Hareth Schirkoûh, serviteur d'Al-Âdîd ; que 
Dieu soutienne par son bras la religion, et 
qu'il le fasse vivre longtemps pour le bien du 
commandeur des croyants; qu'il maintienne 
son pouvoir et qu'il exalte sa parole ! Salut à 
toi. Nous te faisons entendre les louanges que 
nous adressons à Dieu, à celui qui est le Dieu 
unique, et nous le prions de verser ses grâces 
abondantes sur Mohammed^ sur la race pure 
des descendants de Mohammed et sur les imâms 
bien dirigés. » Venait ensuite un paragraphe 
dans lequel Al-Âdîd déléguait à Schirkoûh 
l'administration des affaires du khalifat et lui 
adressait des recommandations; mais j'omets 
ce passage pour abréger. Sur la marge supé- 
rieure de ce document se trouvaient écrits, de 

(i) C'est-à-dire « Khalife ». 
(2) « Al-Âdîd li-Dîn-Illah ». 



CHAPITRE III 231 



la main du Khalife en personne, les mots sui- 
vants : « Ceci est un acte de délégation dont 
jamais le pareil ne fut dressé en faveur d'un 
vizir. En vous chargeant du dépôt que le Com* 
mandeur des croyants vous a confié, montrez- 
vous digne de le garder. Recevez avec fermeté 
de cœur cet écrit tracé par le Commandant des 
croyants et marchez en traînant le pan de la 
robe de la fierté, car l'emploi qu'on vous accorde 
fera votre gloire jusqu'à la déconvenue du pro- 
phétisme (i). » 

Une si haute fortune excita la verve des 
poètes. Des vers furent composés en l'honneur 
de Schirkoûh. Voici le commencement d'une 
pièce qui fut envoyée de Syrie par le « cateb » 
ou écrivain Eïmad ed-Dîn el-Ispahani, attaché 
au service de Nour ed-Dîn, plus tard secrétaire 
de Saladin : 

a C'est par le travail, et non en te jouant que 

(i) Les Chiites croyaient que la faculté prophétique s'était 
transmise de Mahomet aux mains de ses descendants. Le Khalife 
fatemide employait donc cette expression pour désigner une 
gloire qui durerait jusqu'à l'extinction de la famille du Prophète, 
c'est-à-dire jusqu'à la fin du monde. 



232 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

tu as acquis ce que tu possèdes ; souvent le 
repos se laisse cueillir dans le verger de la 
fatigue. 

<c O Schirkoûh, fils de Chadî ! la royauté est 
le souhait fait en ta faveur par ceux qui procla- 
ment ton nom et qui te font ainsi reconnaître 
comme le meilleur fils du meilleur des pères. 

« Les rois, dans la carrière de la gloire, n'ont 
pu, en allant au galop, faire autant de chemin 
que toi qui allais à l'amble. 

« Jouis, par la conquête de T Egypte, d'un 
rang auquel les autres princes n'ont jamais pu 
atteindre et qui surpasse en élévation tous les 
autres rangs. 

« La conquête du pays est une proie mise à 
la portée du lion delà religion (i) ; qu'il se hâte 
donc de sauter sur cette proie. » 

Abou Chamah, dans le Lt'vre des deux J-ar- 
dinSj cite encore au sujet de ces événements 
des vers de l'historien et poète contemporain 
Abou Hamzah Omarat El-Yemeni : « Vous 



(i) En arabe a Asad ed-Dîn », titre de Schirkoûh. 



CHAPITRE III 233 



avez enlevé aux Francs leurs défilés et à vos 
cavales agiles vous criez : « Sus à Morri ! » Et 
quand bien même ils jetteraient un pont par- 
dessus le désert, vous le renverseriez avec un 
océan de fer. » 

« Quand le pied de Schirkoûh fut affermi, dit 
Ibn el Athîr, et alors qu'il s'imaginait qu'il ne 
lui restait plus d'adversaire, le terme de ses 
jours survint! « Mais au moment où ils se ré- 
« jouissaient à cause des biens qu'ils avaient 
« reçus, nous les rappelâmes tout à coup à nous, 
« au moment où ils s'y attendaient le moins, » 
dit le Coran (i). 

« Asad ed-Dîn Schirkoûh avait établi son 
autorité sur un bon pied en Egypte et ne voyait 
plus devant lui aucun adversaire à redouter; 
son bonheur en ce monde était pur de tout 
mélange, sa puissance était parvenue au plus 
haut degré, et tout le monde, de près ou de 
loin, et les Francs surtout, le craignaient, 

(I) VI, 44. 



234 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

quand Tordre de Dieu lui survint, ordre auquel 
personne ne peut se soustraire et contre lequel 
aucun prince ne peut se défendre, quelque 
nombreuse que soit son armée, quelque fortes 
que soient ses richesses. » 

Le triomphant vizir mourut, en effet, après 
deux mois et cinq jours de vizirat seulement, le 
samedi 22 du mois de djomada second de 
Tan 564 de T Hégire qui correspond au 23 mars 
de l'an du Christ 1 169. Ibn Abou Taï dit qu'il 
mourut d'une indigestion parce qu'il était trop 
gros mangeur. « Il aimait tant les aliments 
grossiers qu'il avait fréquemment des indiges- 
gestions et des étouffements. Il en revenait 
après de vives souffrances ; mais une maladie 
grave, l'ayant atteint, amena une angine dont il 
mourut par une suffocation terrible. Dieu lui 
fasse miséricorde I » Ses derniers discours à 
ses frères d'armes avaient été pour les conjurer 
de ne plus jamais songer à quitter l'Egypte. 
Sur son désir formel, sa dépouille fut, plus tard, 
transportée à Médine pour y être enterrée. 

Schirkoûh et son frère Ayoub, le père du 



CHAPITRE III 235 



fameux Saladin, étaient de race kurde, origi- 
naires du territoire de Tovin, une des antiques 
capitales de P Arménie. Les deux frères, après 
4iverses vicissitudes, après avoir été longtemps 
au service du terrible Zenguî, l'infatigable 
ennemi des Francs de Terre Sainte, avaient 
passé à celui de Nour ed-Dîn auquel, ils avaient 
rendu les plus signalés services et qui avait 
finalement donné à Schirkoûh, avec les fiefs 
de Homs et de Raheba, le commandement en 
chef de son armée. 

Lorsque Schirkoûh mourut ainsi prématuré- 
ment au Kaire, son neveu Salah ed-Dîn était, 
je Tai dit, auprès de lui. C'était tout à fait à 
contre-cœur, nou? le savons, qu'il l'avait 
accompagné dans cette expédition. Voici, dit 
Ibn el Athîr, dans son Histoire des Atâheks de 
Mossouly ce qu'il raconta lui-même à ce sujet : 
« Lorsque les lettres adressées par le gouver- 
nement égyptien à Nour ed-Dîn, dans le but 
d'obtenir son appui et l'envoi de secours, lui 
furent arrivées, il me fit appeler et m'informa 



236 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

de ce qui se passait. Puis il médit: « Va trouver 
« ton oncle Asaded-Dîn (c'est-à-dire Schirkoûh) 
a à Homs ( I ) ; tu t'y rendras avec mon messager, 
« qui doit lui apporter l'ordre de venir me voir, 
a Tu presseras ton oncle de venir ici au plus 
a vite ; car il s'agit d'une affaire qui n'admet pas 
« de retard. » Nous partîmes d'Alep, et, à la dis- 
tance d'un mille de la ville, nous rencontrâmes 
mon oncle qui s'y rendait expressément pour 
cette affaire. Nour ed-Dîn lui dit de faire ses 
préparatifs et de partir pour l'Egypte. Au pre- 
mier moment il hésita d'obéir, en prétextant 
d'abord sa crainte de quelque trahison de la 
part des Égyptiens, et ensuite son inhabileté à 
subvenir aux frais que la mise en campagne des 
troupes devait occasionner. Nour ed-Dîn lui 
offrit des hommes et de l'argent et lui dit : « Si 
« tu tardes à partir pour l'Egypte, il faudra abso^ 
« lumentqueje m'y rende en personne. Si nous 
« ne nous occupons pas de ce pays, il tombera 
« au pouvoir des Francs, et alors nous ne pour- 

(i) Êmèse. 



CHAPITRE III 337 



« rions plus nous maintenir en Syrie contre 
« eux. » Mon oncle se tourna alors vers moi et 
dit : « Youssof (i), fais tes paquets ». En 
recevant cet ordre, je me sentais frappé au cœur 
comme d'un coup de poignard, et je répondis : 
« Par Allah ! si Ton me donnait tout le royaume 
a d'Egypte, je n'irais pas: j'ai souffert à Alexan- 
« drie des choses que je n'oublierai jamais! » 
Mais mon oncle dit à Nour ed-Dîn : « Il faut 
(( absolument qu'il vienne avec moi! » Nour ed- 
Dîn réitéra donc ses ordres. Vainement je le 
priai de m'en dispenser. J'eus beau lui exposer 
l'état de gêne où je me trouvais; il me fit 
remettre de l'argent pour mes frais de mise en 
campagne et je partis comme un homme qu'on 
mène à la mort. Nour ed-Dîn, bien qu'il fût 
d'un caractère doux et compatissant, savait se 
faire craindre et respecter. Donc, je partis avec 
mon oncle Asad ed-Dîn qui s'empara de 
l'Egypte, après quoi il mourut, et Dieu me mit 

(i) Ou « Joseph ». C'était le nom particulier de Saladin. 
Salah ed-Dtn était son surnom signifiant u Bonheur de la Reli- 
gion ». Nous en avons fait Saladin. Enfin, en devenant vizir, il 
prit le titre honorifique d'El-Malek en-Nâcer 



238 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

dans les maîns une fortune dont je n'espérais 
pas même une partie, c'est-à-dire la souverai- 
neté deTÊgypte, sans que je m'y attendisse. » 
Voilà ses paroles telles qu'on me les a rappor- 
tées. » 

Après la mort de Schirkoûh, plusieurs émirs, 
en effet, parmi les premiers de l'armée de Syrie 
qui se trouvaient au Kaire, dont les chroni- 
queurs arabes donnent les noms, aspirèrent au 
pouvoir, visant au commandement de l'armée 
et à la dignité du vizir. Mais le Khalife Al-Âdîd, 
trois jours après la mort du vizir, le 26 mars 1 169, 
fit venir auprès de lui Salah ed-Dîn, le revêtit 
de la pelisse, de la robe et du turban d'hon- 
neur, et lui accorda le vizirat en place de son 
oncle. L'élévation du nouveau premier mi- 
nistre qui devait être un des souverains les plus 
fameux de ce monde fut célébrée par une fête 
splendide. 

« Les conseillers du Khalife, poursuit Ibn el 
Athîr, lui avaient conseillé de. choisir Saladin 
pour le poste de vizir parce qu'il était le plus 
jeune et semblait le plus inexpérimenté et le 




CHAPITRE III 239 



plus faible, et ainsi ne lui ferait pas d'opposi- 
tion. 

« Le Khalife, en effet, croyait qu'en donnant 
le vizirat à une personne qui n'avait ni troupes 
ni partisans pour Tappuyer, il pourrait facile- 
ment la diriger à son gré, et qu'elle n'oserait 
pas lui résister. Il avait aussi le dessein d'en- 
voyer des émissaires auprès des troupes venues 
de Syrie, afin de les attirer à son parti. Il s'ima- 
ginait qu'après avoir gagné une partie de cette 
armée il pourrait facilement expulser le reste 
et rentrer en possession du pays. Il croyait 
qu'avec l'aide de ces auxiliaires il pourrait 
défendre l'Egypte contre les Francs et contre 
Nour ed-Dîn. Mais « j'en voulais à Amr et 
Dieu en voulut à Kharedja (i). » 

Ibn el Athîr fait encore ainsi parler en cette 
occasion les conseillers du Khalife : « Entre 
tous les émirs de l'armée de Syrie, il n'y en a 
aucun de plus faible ni de plus jeune que Yous- 



(i) Ces paroles furent prononcées par un fanatique qui, ayant 
voulu assassiner Amr Ibn el-Aci, gouverneur d'Egypte, se trompa 
4'homme et tua Kharedja Ibn Hodefa, un des officiers d'Amr. 




340 CAMPAGNES DU ROI AMAURY !•' 

sof. La prudence consiste donc à lui donner 
la préférence; certes, celui-là ne sortira pas de 
l'obéissance qui nous est due; puis nous met- 
trons à la tête des troupes quelqu'un qui les 
disposera en notre faveur. Nous aurons alors 
près de nous assez de milices pour défendre, 
avec leur aide, la contrée; après quoi nous nous 
emparerons de la personne de Youssof, ou 
bien nous l'expulserons. » 

Mais, suivant la remarque de l'historien des 
Atâbeks, <c Dieu en avait décidé autrement » et le 
Khalife devait trouver sa ruine là où il fondait 
ses espérances. » 

Au reste, Saladin, poursuit Ibn el Athîr, 
s'était d'abord refusé à Tinvitation du Khalife et 
recula devant l'idée d'occuper une position aussi 
élevée; mais, forcé par les instances du prince, 
il avait fini par accepter malgré lui, semblable à 
ces êtres dont il est dit qu'a il faudra les tirer avec 
des chaînes pour les faire entrer au paradis ». 

« Cette résistance de pure forme, dit fort bien 
M. H. Derenbourg, ne demandait qu'à capi- 
tuler : trois jours après la mort de son oncle, 



CHAPITRE III 241 



Saladin se décida à se rendre au palais et le 
Khalife Al-Adîd le revêtit de la robe, du turban 
et des autres emblèmes du vizirat. Ibn Abou 
Taï énumère les marques suivantes de cette 
dignité : un turban blanc d'une étoffe brochée 
d'or, une robe avec une tunique doublée d'écar- 
late, un manteau d'une étoffe très fine, un col- 
lier valant à lui seul dix mille dinars, une épée 
enrichie de pierreries de la valeur de cinq mille 
dinars, une jument alezane, tirée des propres 
écuries du Khalife, et la plus agile qu'on eût 
pu trouver dans toute l'Egypte; elle était 
estimée huit mille dinars; le collier de la 
jument, la selle et la bride étaient enrichis d'or 
et de perles; les caparaçons étaient d'or, etc. 
Le jour où Saladin prit possession de l'hôtel 
du vizirat fut comme un jour de fête. Ibn Abou 
Taï rapporte que tous les grands de l'État et les 
émirs d'Egypte et de Syrie se pressèrent autour 
de sa personne. On lut à l'assemblée le diplôme 
d'investiture (i) et chacun des assistants reçut 

(i) La copie du diplôme d'investiture de Saladin comme vizir 

16 



343 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

de Salah ed-Dîn quelque riche présent. Tout le 
peuple prit part à la fête. De toutes parts on 
entendait pousser des cris de joie et retentir 
des acclamations. Quant au Khalife, il abdiqua 
en réalité le jour où il décerna à ce « deuxième 
Joseph » le titre de sultan, où il lui accorda 
spontanément dans un diplôme le surnom hono- 
rifique d' « El Malek en-Nâcer », « le roi défen- 
seur, » ce qui, par extension, signifie en arabe 
« le roi victorieux » . 

Saladin ne songea plus qu'à se montrer 
digne du haut poste qu'il occupait. A mesure 
que soh autorité s'établissait dans le pays, 
celle du Khalife diminuait. Jusque-là, il s'était 
fait remarquer par un caractère impétueux et 
léger. Il changea subitement du tout au tout, 
et n'eut pas de peine à gagner rapidement les 
cœurs du Khalife et de son entourage. « Recon- 
naissant des faveurs de Dieu, dit Abou Chamah, 



se trouve conservée dans la Bibliothèque royale de Berlin, dans 
un des manuscrits de la collection Wetzstein. Cette copie ne 
comprend pas moins de quatre-vingt-dix-huit feuillets in-S". 



CHAPITRE III 343 



son historien, il renonça au vin et à toutes les 
séductions du plaisir. Il revêtit la tunique de 
la vie sérieuse et appliquée, ne s'en dépouilla 
jamais, et redoubla de zèle jusqu'à ce que Dieu, 
dans sa miséricorde, le rappelât à lui. Dans le 
début, il ne se considérait que comme gouver- 
neur au nom de Nour ed-Dîn, dont il faisait aussi 
dire le nom à côté de celui du Khalife dans la 
prière du vendredi. «> 

« Le pied de Saladin ne tarda pas à se raf- 
fermir, dit Ibnel Athîr; néanmoins il n'exerçait 
l'autorité qu'en qualité de lieutenant de Nour 
ed-Dîn, et ce prince, en lui écrivant, lui donnait 
les titres d'émir et de général et traçait son lia- 
mah ou « parafe » en tête de la lettre, croyant 
au-dessous de lui d'y inscrire son propre nom. Il 
ne lui adressait pas ses lettres en particulier, 
mais il se servait de cette formule : « L'émir, le 
général Salah ed-Dîn et tous les émirs présents 
en Egypte se conduiront de telle et telle sorte. » 

Mais graduellement Saladin devint de plus 
en plus indépendant. Il donna à ses parents 
les situations les plus influentes, entre autres 



344 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

celle de trésorier à son frère Nedjm ed-Dîn 
Ajjoub arrivé en Egypte en avril 1 170, après que 
celui-ci eut refusé la dignité d'émir, et fît de 
plus en plus le Khalife dépendant de lui, telle- 
ment que Nour ed-Dîn observa la fortune de 
son lieutenant avec une anxiété croissante. 

Dans son beau livre sur la vie de Témir 
mounkidhite Ousâma, M. Derenbourg signale 
un curieux souvenir de cette élévation subite 
de Saladin à la toute-puissance en Egypte. 
Ousâma, vieilli, végétait à ce moment en dis- 
grâce dans le Dyâr Bekr. Autrefois il avait 
connu Saladin lorsqu'en 1154 celui-ci, alors 
âgé de dix-sept ans, était venu à Damas avec 
son père pour offrir ses services à Nour ed-Dîn, 
qui les avait acceptés. La réclusion de l'ancien 
émir de Schaizar n'était pas une prison fermée 
aux bruits du dehors. Il apprit la fortune de 
Saladin et s'empressa de saluer le soleil levant, 
dans l'espoir d'être un jour éclairé et réchauffé 
par ses rayons. Saladin certainement fit tomber 
de loin sur lui « quelques gouttes »> de ses bien- 
faits et le vieil émir reconnaissant lui adressa 



CHAPITRE III 345 



une épître en vers dont voici le commence- 
ment : O toi, qui vis dans les demeures de 
l'affection, tes signes distinctifs sont les gouttes 
de tes bienfaits et Ton admire chez toi la géné- 
rosité abondante, torrentielle du victorieux (i). 

c Grâce à lui, TÉgypte a retrouvé la beauté 
et l'éclat de sa jeunesse, après avoir été courbée 
par Tâge. 

« Que de prétendants à sa main elle a repous- 
sés comme indignes d'elle, jusqu'à ce qu'elle ait 
été demandée en mariage par un prétendant, 
lui offrant son épée comme dot! 

« Il l'a défendue comme le lion défend sa 
tanière; il l'a protégée comme le bord d'une 
paupière défend un œil contre l'atteinte du fétu 
de paille. 

« On y voyait une mer en fureur, devenue au 
lendemain matin une mer formée par les flots 
doux et limpides de sa générosité. » 

Un nouveau danger pour Saladin provint des 
partisans directs du Khalife dont le gouverne- 

(i) Allusion aa titre d'El-Malek en-Nâcer, « le roi défenseor », 
ou <i victorieux », porté par Saladin. 



246 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

ment, outre qu'il représentait la foi chiite, c'est- 
à-dire précisément Topposé du sunnite Saladîn, 
avait toujours été faible et en conséquence 
fort doux. A la tête de ces mécontents se trou- 
vait un eunuque noir tout-puissant au Château 
où il commandait en maître et qui portait le titre 
de a Moutamen el-Khilafah (i). » Ce person- 
nage alla jusqu'à réclamer à nouveau contre le 
nouveau maître de T Egypte l'appui du roi 
Amaury, mais son envoyé fut arrêté sur la route. 
Voici le récit d' Abou Chamah dans le Livre des 
deux Jardins [2). Ce récit est si intéressant que 
je n'hésite pas à le reproduire en entier : 
« Moutamen el-Khilafah, dit le chroniqueur, 
convint avec ses compagnons qu'ils entreraient 
en correspondance avec les Francs, afin de 
s'emparer des partisans d'Asad ed-Dîn et de 
ceux de Salah ed-Dîn. Ils se proposaient, 
lorsque Salah ed-Dîn conduirait son armée 

(i) M L'homme de confiance du khalifat » ; ce titre était donné 
d'ordinaire au surintendant des finances. 

(2) Hist. or. des Cr.^ t. IV, pp. 145-146. Voyez le récit parallèle 
d'iBN elAthîr, Ihid,^ t. i, p. 566. Voy. encore Wustenfeld, op, 
cit., pp. 344 à 347. 



CHAPITRE III 247 



contre les Francs, de surprendre la garnison 
qu'il aurait laissée au Kaire, puis de tomber 
sur ses derrières et d'achever ainsi sa défaite. 
C'est dans ce sens qu'ils écrivirent aux Francs. 
Or, il arriva qu'un Turkoman, en passant à El- 
Bir El-Beïdha, • le puits blanc, » rencontra un 
homme déguenillé ayant sur lui deux sandales 
neuves qui n'avaient aucune trace d'avoir été 
employées à la marche. Il trouva la chose sin- 
gulière, prit ces sandales et les porta chez 
Salah ed-Dîn; ce prince les fit découdre et y 
saisit la correspondance que les gens du Châ- 
teau adressaient aux Francs pour provoquer un 
coup de main qui ferait réussir leur complot. 
Une fois la lettre en son pouvoir, le sultan fit 
rechercher le copiste qui l'avait écrite; c'était 
un homme de la tribu des Juifs. On le fit venir 
pour l'interroger et lui faire subir le châtiment 
mérité. Mais, avant de répondre, cet homme 
prononça la formule de foi musulmane* « Il n'y 
a d'autre Dieu qu'Allah, et Mohammed est 
son prophète, » sous laquelle il s'abrita; puis il 
avoua sa faute, mit à jour l'édifice de ses ruses 



348 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

et affirma qu'il n'avait pas la responsabilité de 
ce crime et que Moutamen el-Khilafah en était 
le seul auteur. Le sultan approuva la conversion 
de cet homme, respecta l'immunité qu'elle lui 
donnait et lui sut gré de sa soumission; il jugea 
prudent aussi de garder sur cette affaire un 
secret absolu. Quant à l'eunuque rebelle, il fut 
saisi d'effroi; craignant d'être coupé en deux 
morceaux pour sa tentative séditieuse, il n'osait 
plus sortir du Château, ou, s'il sortait, il ne 
s'éloignait guère. Mais Salah ed-Dîn, si cour- 
roucé qu'il fût, dissimulait et ne prenait aucune 
mesure contre le coupable, comptant qu'il cour- 
rait de lui-même à sa perte et qu'un forfait aussi 
odieux se révélerait spontanément. L'eunuque 
avait un château dans le village de Kharraka- 
nyah. C'est dans cette résidence voisine de 
Kalyoub que cet homme se rendit, un jour, 
pour s'y divertir en secret. Il ne doutait guère 
que ce jour était celui de sa ruine et que la der- 
nière heure de sa vie et de sa puissance était 
arrivée. Des agents envoyés par le sultan lui 
coupèrent la tête et lui arrachèrent ses vête- 



CHAPITRE III 249 



ments. Ceci se passait le mercredi 25 dsoul^ 
kaddeh de Tan 564 de T Hégire (i). » 

Le chroniqueur ajoute : « Ce meurtre sou- 
leva les Noirs, et ils se révoltèrent au nombre 
de plus de cinquante mille. Or, pour eux, se 
révolter, c'était massacrer le vizir, détruire, 
ruiner, piller et s'approprier ses biens, car ils 
prennent « tout ce qui est blanc pour de la 
graisse, tout ce qui est noir pour du char- 
bon » (2). Mais les troupes de Salah ed-Dîn se 
précipitèrent au combat sous les ordres de Témir 
Abou'l-Heïdja. Une lutte longue et acharnée 
s'engagea entre les deux Châteaux; pendant 
deux jours elle se continua terrible entre les 
révoltés et Tarmée qui les enveloppait des deux 
côtés; déjà Todeur des cadavres attirait les 
corbeaux. Chaque quartier où les Noirs se réfu- 
giaient était incendié; partout la retraite leur 
était coupée; enfin, rejetés sur Gizeh, ils 
furent chassés honteusement de leurs chères 



(i) 20 août 1169. 

(2) Locution proverbiale dans le sens de « se fier aux appa- 
rences, se laisser duper n. 



250 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

demeures, le samedi 28 du mois de dsoulkad-- 
deh (i). Désormais leur perte était certaine et 
il ne leur restait aucune espérance de salut; 
partout où ils s'arrêtaient, on les prenait et on 
les égorgeait. Ils possédaient près de Bab 
Zoueïla un quartier riche et prospère nommé 
« El Mansourah » ; il fut détruit de fond en 
comble et changé en une vaste solitude. Plus 
tard, un émir en fit cultiver le sol et le trans- 
forma en verger ! » 

a Voici encore, écrit Abou Chamah, un épi- 
sode curieux de cette bataille. Le Khalife Al- 
Àdîd en suivait les vicissitudes entre les deux 
Châteaux du sommet d'un pavillon élevé. On 
prétend qu'il ordonna aux gens du Château de 
faire pleuvoir des flèches et des pierres sur les 
troupes syriennes et que cet ordre fut exécuté ; 
d'autres disent cependant que ce fut contre son 
gré. Chems ed-Daulah, frère aîné de Salah ed- 
Dîn, arrivé depuis peu de Damas avec des ren- 
forts envoyés par Nour ed-Dîn et qui assista 

(i) 23 août 1169. 



CHAPITRE III 251 



en personne à Taffaire des Noirs et y déploya 
une grande valeur, donna alors à ses aitilleurs 
Tordre d'incendier par le naphte le pavillon 
d'Al-Adîd. Déjà un de ces hommes se mettait 
à Tceuvre, quand la porte du pavillon s'ouvrit 
et le Za'îm el-Khilafah (i) sortit en criant : « Le 
prince des Croyants salue Chems ed-Daulah 
et lui dit : « Courez sus à ces chiens d'esclaves 
« et chassez-les de notre pays. » Or les Noirs 
étaient fermement persuadés que leur conduite 
avait l'approbation du Khalife; quand ils enten- 
dirent ces paroles, le découragement les saisit; 
ils tournèrent bride, se débandèrent et prirent 
la fuite. » 



(i) Littéralement : u Le chargé d'affaires du khalifah »>; c'était 
le titre donné à un des principaux officiers de l'intérieur du 
Palais sous les Fatemides. 



CHAPITRE IV 

Angoisses des Francs de Terre-Sainte. — Ambassades suppliantes 
en Occident. — Alliance avec le basileus Manuel. — Arrivée 
de la flotte grecque à Tyr. — Cinquième campagne du roi 
Amaury en Egypte en automne de l'an 1169. — Les forces 
combinées franques et byzantines assiègent Damiette. — His- 
toire et incidents de ce siège célèbre. — Échec de la campagne. 
— Le siège est levé après payement par les assiégés d'une 
grosse somme d'argent. — Retraite désastreuse de la flotte 
byzantine. — Retour du roi et de l'armée à Acre à la Noël. — 
Terribles tremblements de terre de l'an 1170. — Divers succès 
de Saladin. — Mort du Khalife Al-Adtd en septembre 1171. — 
Toute-puissance de Saladin. 



Les Chrétiens du royaume de Jérusalem 
étaient, sur ces entrefaites, arrivés à cette con- 
viction que la situation politique de leur mal- 
heureux pays était, depuis la perte de TÉgypte, 
devenue plus grave et plus dangereuse que 
jamais. Le grand chroniqueur contemporain 
Guillaume de Tyr, qui attribue la fin sans gloirç 
de toute la dernière expédition en Egypte au 
seul Miles de Plancy, s'écrie : « En cette chose 
put-on voir comment ardeur de convoitise fait 



354 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

mal quand elle est enracinée en cœur de haut 
prince. Ainsi que le roi alla en cette dernière 
fois en Egypte, son règne était en paix et 
assuré; de ce côté de grandes richesses lui 
venaient chaque année de cette terre, aussi lui 
obéissaient les Égyptiens comme ceux de 
Syrie; devers midi était bien clos notre 
royaume; les marchands de nos cités allaient 
sûrement en leur pays par mer et par terre et 
revenaient de même en la notre contrée ; mar- 
chandises de maintes manières allaient et ve- 
naient souvent par nos terres, si bien que les 
chrétiens y avaient grand honneur et profit; 
mais dès lors que Syracons (i) fut sire, fut la 
chose moult changée, parce que celui-là était 
puissant et sage; par mer, n'osaient nos gens 
aller vers la terre d'Egypte; eux au contraire 
avaient le pouvoir de venir en nos terres, de 
faire siège autour de nos cités par mer et par 
terre ; de toutes parts avaient peur et soupçon 
de lui. En cette grande mésaventure nous mit 



(i) Schirkoûh. 



CHAPITRE IV 255 



la convoitise d'un seul homme; que Notre Sire 
lui pardonne ! » 

A la suite de ces craintes si grandes, on 
résolut d'implorer une fois encore Taide des 
puissances européennes par une ambassade 
extraordinaire. Le patriarche Amaury, l'arche- 
vêque Hernesius de Césarée, Tévêque Guil- 
laume de Saint-Jean-d'Acre furent envoyés en 
Occident avec des lettres à l'empereur Frédé- 
ric !•', aux rois Louis VII, Henri II et Guil- 
laume, de France, d'Angleterre et de Sicile, aux 
comtes Philippe, Henri et Thibaut de Flandre, 
de Troyes et de Chartres. C'était toujours en 
Tan 1 169» Aucun original, aucune copie de 
ces lettres missives ne sont parvenus jusqu'à 
nous. 

« Cil, dit \ Histoire d'Eracles (i), atornèrent 
leurs voiles et montèrent sur mer et se par- 
tirent del port. Mes la seconde nuit sourdi une 
tempeste trop grant, si que leur maz peçoia, lî 
gouvernaill froîssierent, la nef meisme fendi, si 

(i) Guillaume de Tyr, op. cit.f p. 960. 



256 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

que par grant perill s'en eschapèrent et revin- 
drent au tîerz jor au port. » 

Plus jamais, poursuit le chroniqueur, on ne 
put décider ces saints et hauts personnages à 
affronter ce grand péril de mer. 

Il fallut nommer de nouveaux ambassadeurs 
qui furent cette fois, sur les supplications du 
roi et des autres barons, notre cher et illustre 
chroniqueur en personne, le fameux Guillaume 
de Tyr, un de ses sufîragants Tévêque Jean de 
Banias, Guibert, précepteur des chevaliers de 
Saint-Jean-de- Jérusalem^ Arnulf de Landast 
enfin. En juillet 1169, ces vénérables person- 
nages, ayant eu « meillor vent », arrivèrent 
sains et saufs auprès du pape Alexandre III 
auquel ils dépeignirent en termes aussi élo- 
quents que touchants le péril extrême des 
Lieux saints. Ils étaient déjà recommandés de 
la manière la plus véhémente par le patriarche 
Amaury au roi Louis VII, par le roi Amaury à 
Tarchevêque de Reims. Alexandre III les 
recommanda non moins vivement à celui-ci 
comme à tous les disciples du Christ. De Rome, 



CHAPITRE IV 257 



ils se rendirent à Paris, où ils arrivèrent dans 
le courant de septembre. Ils y renouvelèrent 
leur appel désespéré et remirent au roi 
Louis VII, avec les lettres d'Amaury I", les 
clefs mêmes des portes de Jérusalem. Le roi 
lut les lettres et apprit, ému jusqu'aux larmes, 
le récit de la détresse croissante et du péril 
de la Terre Sainte, mais expliqua qu'il ne pou- 
vait porter à celle-ci aucune aide, parce que 
le roi Henri II d'Angleterre était pour lui 
un trop malfaisant voisin. Les pieux légats 
débarquèrent ensuite en Angleterre. Le roi 
Henri écouta leur requête avec une non 
moindre émotion, mais ils n'obtinrent pas un 
résultat plus favorable qu'en France. Ce fut 
en vain qu'ils supplièrent ce prince de faire 
la paix avec Louis VII, seul moyen de pou- 
voir préparer un appui au royaume de Jéru- 
salem. Henri les repoussa si bien de délai en 
délai qu'ils durent reprendre le chemin de la 
France sans avoir pu rien conclure. Ce ne fut 
qu'après une absence de deux années, après 
que Jean, évêque de Banias, fut mort dès le 

'7 



258 CAMPAGNES DU ROI AMAURY !•' 

12 octobre 1 169 à Paris, où il fut enterré dans 
Téglise Saint-Victor, à gauche, à l'entrée du 
chœur, que Guillaume de Tyr put rentrer dans 
sa patrie, de retour de son pénible et inutile 
voyage. 

Nous avons dit plus haut (i) comment le roi 
Amaury et le basileus Manuel avaient conclu 
une alliance pour une action en commun contre 
r Egypte- La mise à exécution de ce projet eut 
lieu en cette même année 1 169, sans qu'onvoulût 
même attendre la réponse des souverains d'Oc- 
cident, tant le péril semblait grand. Le 8 juillet 
de cette année, le mégaduc Andronic Konto- 
stéphanos, généralissime des forces byzantines 
destinées à opérer en commun avec les forces 
franques, mit à la voile avec une division de la 
flotte pour le petit port de Meliboton où, sui- 
vant l'historien Nicétas Choniates auquel nous 
sommes redevables de presque tous les détails 
de cette expédition, il reçut de la main du basi- 
leus Manuel, qui était venu en personne pas- 

(i) Voy. pp. 182 sqq. et Rohricht, op. cit.^ p. 336. 



CHAPITRE IV 259 



ser en revue ce vaste armement, les dernières 
instructions nécessaires. De là, par Koilia, 
autre petite localité en face d'Abydos, tout près 
de Sestos, où il embarqua encore des troupes 
d'élite et des mercenaires des hétairies, Andro- 
nic, poussé par des vents favorables, gagna les 
parages de Chypre. A la hauteur de cette île, 
il rencontra une flotte ennemie de six navires 
envoyée en reconnaissance. Il prit de force 
deux de ces bâtiments. Les quatre autres qui 
suivaient à quelque distance réussirent à fuir. 
Puis le généralissime -aborda heureusement à 
Chypre, d'où il écrivit au roi Amaury, pour récla- 
mer de lui des informations plus précises, pour 
savoir surtout s'il devait l'attendre dans cette île 
ou tout au contraire aller en personne le trouver 
dans sa capitale de Jérusalem pour y discuter 
ensemble du plan de leur commune campagne. 
Après une longue attente, amenée par certaines 
hésitations du roi, sur lesquelles l'historien 
Nicétas Choniates insiste assez longuement, 
Konstostéphands reçut enfin l'invitation de 
venir à Jérusalem pour y conférer avec Amaury, 



•r 



260 CAMPAGNES DU ROI AMAURY 1 



Sur ces entrefaites, un premier échelon de la 
flotte impériale, fort de soixante navires, sous 
le commandement de Théodore Maurozoumès, 
un des plus familiers confidents du basileus, 
auquel s'était joint le comte Alexandre de Con- 
versano d'Apulie, également très en faveur 
auprès de Manuel, avait été expédié en avance 
au roi par Andronic, non point tant pour lui 
annoncer sa venue imminente que pour le 
presser de veiller aux préparatifs des approvi- 
sionnements et subsistances nécessaires pour 
ce grand effort maritime. Cette première armée 
navale ne précéda que de peu le généralissime 
byzantin en Syrie. Et quand enfin Andronic 
en personne, avec le restant de son escadre, 
atteignit vers la fin de septembre le port de 
Tyr, on vit réunis sur cette rade célèbre cent 
cinquante bateaux grecs à éperon, chacun 
armé de deux rangs de rames, plus soixante 
plus grands bâtiments de transport et de dix 
à douze dromons. Toute cette flotte réunie 
cingla ensuite de Tyr à Acre. Guillaume de Tyr 
dit que les Grecs tinrent leurs nefs tout en 



CHAPITRE ÏV 261 



paix dans ce dernier endroit entre le fleuve et 
le port et qu^elles étaient bien belles à voir. 
Nicétas dit qu'elles étaient plus de deux cents^ 
toutes de grande taille, parmi lesquelles dix 
provenant d'Épidamnos, c'est-à-dire de Dyrra- 
chion d'IUyrie, aujourd'hui Durazzo, et six de 
l'île d'Eubée.Ces derniers bâtiments, montés 
par des contingents nationaux, se distinguaient, 
paraît-il, par leur incroyable célérité (i). 

Enfin, dans le commencement d'octobre, on 
résolut, dans le grand conseil de guerre réuni à 
Jérusalem et sur l'avis du roi, d'aller assiéger 
Tanesion, la Tanis d'aujourd'hui, et Tunion, 
petites villes mal défendues dans de vastes 
plaines au bord de la mer, faciles à prendre, 



(i) Ibn el Athir dit que la flotte grecque comptait deux cent 
soixante bâtiments. Dans le Kamel Altevaryck^ il donne par contre 
le chiffre de trois cents. La dépèche de Saladin, citée dans Abou 
Chamah, dit mille. Guillaume de Tyr dit : cent cinquante galères 
fortes et bien faites à deux paires de rames, plus soixante autres 
nefs que l'on nomme « huissiers», destinées au transport des che- 
vaux, avec portes de côté et ponts pour l'embarquement et le 
débarquement de ceux-ci, plus deux grandes nefs nommées c< dro- 
mons », chargées de provisions et du matériel de guerre, engins, 
perrières, mangonneaux et autres. — Dandolo donne le chiffre de 
cent navires seulement. A qui croire? 



302 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

contenant de nombreux habitants chrétiens, 
Nicétas insiste encore ici sur les hésitations 
extrêmes du roi Amaury, hésitations qui 
fort exaspéraient le mégaduc Andronic. Celui-ci 
craignait de voir, grâce à ces lenteurs, échap- 
per l'occasion favorable. Après le mois d'août, 
celui de septembre avait passé. Alors on fut 
d'accord au moins sur la question des villes 
d'Egypte à attaquer. D'autres difficultés sur- 
girent. Le roi préférait de beaucoup la route 
de terre et chercha à l'imposer au mégaduc. 

Amaury convoqua pour le 15 octobre son 
ost dans la campagne d'Ascalon après qu'il eut 
laissé en arrière une force suffisante pour la 
(défense du royaume. Ce fut sous les remparts 
de cette forteresse que les troupes grecques de 
terre, arrivant probablement d'Antioche, rejoi- 
gnirent l'armée franque, tandis que la flotte 
impériale avait déjà mis à la voile, cinglant droit 
vers l'Egypte. Le 16 octobre, les forces chré- 
tiennes combinées se mirent en marche. Obli- 
gées à de nombreux et immenses détours, 
parce que les pistes longeant les rivages ver 



CHAPITRE IV 263 



naient d'être violemment inondées par une mer 
démontée qui avait rompu les dunes et créé 
d'immenses étangs en augmentant démesuré- 
ment la capacité de ceux existant déjà, elles 
n'atteignirent Faramia que neuf jours après. Ici 
il fallut passer en barques le premier bras du Nil. 
Le surlendemain, 27 octobre, l'armée franco- 
byzantine, laissant Tanis sur la gauche, était de- 
vant Damiette dont on résolut de faire le siège. 
Le commandant de cette place pour le Khalife 
était pour lors Chems el-Khawass Mankuwi- 
rasch. Trois jours après, les flottes latine et by- 
zantine apparurent à leur tour devant cette ville. 
Elles ne purent pénétrer dans son port étroite- 
ment fermé par une forte et double chaîne (i). 



(i) Le chroniqueur axabe Khalil Dhaher (Voy . Silvestre de Sacy, 
Chrestomathie arabe y éd. de 1826, II, p. 7) s'exprime comme suit : 

« En cet endroit sont deux tours bâties, l'une dans Damiette, 
l'autre en face de celle-ci, sur la rive occidentale du Nil. Les 
vaisseaux qui y prennent terre passent entre ces deux tours, 
auxquelles est attachée une chaine, afin qu'aucun bâtiment ne 
puisse y passer sans avoir obtenu la permission du commandant 
de la place. Ces chaînes puissantes, dans les ports des cités du 
moyen âge oriental, n'étaient pas seulement destinées à per- 
mettre le prélèvement des droits de douane ; elles étaient aussi un 
très efficace moyen de défense, n 



204 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

« Au mois de safer de Tan de Thégire 565 
(qui correspond à la fin d^octobre et au com- 
mencement de novembre de l^an du Christ 
1169), les Francs, que Dieu confonde, dit Ibn 
el Athîr (i), débarquèrent près de Dimyâth en 
Egypte et l'assiégèrent (2). Leurs guerriers, 
soutenus par les envois d'argent, d'hommes et 
d'armes d'Occident, avaient convenu de débar- 
quer près de Damiette, dans la pensée qu'ils 
s'empareraient de la ville et s'en serviraient 
ensuite comme d'un point d'appui pour con- 
quérir le reste de l'Egypte. « Mais Dieu ren- 
« voya les infidèles déçus et irrités de n'avoir 
« obtenu aucun avantage (3). » Les ennemis 
réunis contre lui assiégèrent la ville et resser- 
rèrent ceux qui s'y trouvaient. Salah ed-Dîn 
fit aussitôt partir des troupes par le Nil, y joignit 
tous les guerriers qui étaient près de lui, et les 
assista d'argent, d'armes et de munitions ; puis 

(i) Hiat. or. des Cr., t. I, p. 568. 

(2) Nicétas dit qu'auparavant les alliés avaient pris, sans 
■presque rencontrer de résistance, les deux petites places de 
Tanesion et de Tunion, dont il a été question plus haut. 

(3) Coran, xxiii, p. 25. 



CHAPITRE IV 265 



il députa un messager à Nour ed-Dîn, afin de 
lui exposer le danger où il se trouvait. « Si, lui 
« disait-il, je diffère de secourir Damiette, les 
« Francs s^en rendront maîtres, et, si je marche 
« vers elle, les Égyptiens profiteront de mon 
« absence pour attaquer nos familles et nos 
« biens ; ils sortiront de mon obéissance et m*at- 
« taqueront par derrière, tandis que j'aurai les 
« Francs en tête. Personne de nous n'échap- 
« pera. » 

Les sources arabes, je l'ai dit, placent le 
commencement de ce siège fameux dans les 
débuts du mois de^^y^r de Tan 565 de l'Hégire, 
par conséquent dans les derniers jours du 
mois d'octobre 1169(1). 

« Damiette, dit la version française de la 
Chronique de Guillaume de Tyr connue sous le 
nom à^Estoire de Evades Empereur, est une 
des plus anciennes cités d'Egypte et bien 
assise près du second bras du Nil, là où il chiet 



(i) RoHRiCHT, op, cit. y p. 345, note 3. Ainsi Makrizi (dans Hama- 
kety p. 23), qui confirme Tassistance prêtée aux chrétiens d'Egypte 
par les Grecs et les Latins de Syrie. 



266 CAMPAGNES DU ROI AMAURY T' 

en mer. Nequedantelle est loin de la mer entor 
un mille. Là s'en vinrent nos gens par terre la 
veille de la fête saint Symon et saint Jude et se 
logèrent entre la mer et la cité. Ils attendaient 
leurs nefs qui avaient le vent contraire qui ne 
laissait venir si tôt; mais au tiers jour fut la mer 
apaisée, si que toute leur navie vint avec eux 
et s'arrêta près de la rive du Nil. De Tautre 
côté du Nil il y avait une tour forte et haute et 
bien garnie de gens armés pour la défendre : 
de cette tour jusqu'à la cité il y avait une chaîne 
de fer tendue moult grosse qui tenait nos gens 
qu'ils ne pouvaient aller d'ilec en contremont, 
mais de Babilonie et del Cahere venaient nos 
gens tôt delivrement en la cité. Les nôtres, 
quand ils eurent bien atourné leur navie, ils se 
délogèrent de là où ils étaient et trespassèrent 
les jardins; leur pavillons (leurs tentes) ten- 
dirent plus près de la ville, si que bien se 
puissent approcher des murs. En cette venue^ 
ne firent rien, ainsi se demeurèrent trois jours. » 
On hésita donc trois jours à attaquer. Si on 
l'eût fait de suite, au dire du chroniqueur latin, 



CHAPITRE IV 267 



on eût facilement alors emporté la ville toute 
vide et dégarnie de troupes et de munitions. 
Mais durant ces trois jours d'innombrables bâ- 
timents amenèrent par le sud dans Damiette des 
troupes d'élite et des approvisionnements dont 
elle fut remplie. Ces troupes étaient sous le 
commandement des émirs mamelouks Taki 
ed-Dîn ben Schahanschah, neveu de Saladin, 
Omar Schihab ed-Dîn el-Haremi, Béha ed-Dîn 
Karakousch, etc., envoyés par Saladin avec un 
demi-million de dinars fourni par lui et un mil- 
lion fourni par le Khalife, plus toute espèce de 
provisions et des armes en quantités innom- 
brables. La position de Saladin était infiniment 
critique. C'était avec toute raison qu'il avait 
écrit à Nour ed-Dîn la lettre que l'on sait. Seul 
un effort extrêmement vigoureux pouvait lui 
donner le salut. 

Les combattants chrétiens, dit Guillaume de 
Tyr, voyaient avec douleur entrer dans Da- 
miette toutes ces troupes sans qu'ils pussent 
rien faire pour s'y opposer. Très vite ils recon- 
nurent que la ville ne pourrait pas être prise 



a68 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

d^assaut, tant qu'elle n'aurait pas été affaiblie 
par Teffort des machines de guerre. Grâce à 
tant de renforts reçus, la garnison qui, après 
une première sortie infructueuse, s'était résolu- 
ment enfermée derrière ses murailles, donna 
beaucoup de fil à retordre aux assiégeants t II 
y eut chaque jour des combats dans la plaine 
courbe et légèrement déclive au pied du rem- 
part. Les assiégés, après s'être déployés à une 
très petite distance de la muraille, ne faisaient 
que peu de résistance, puis se repliaient rapi- 
dement dans la ville. Tout cela n'était que pour 
fatiguer les assiégeants et surtout gagner du 
temps. 

« Lors les nôtres, dit Guillaume de Tyr, com- 
mencèrent à sortir des nefs perrières et mango- 
neaux et leurs charpentiers dressèrent un co- 
lossal château de bois de sept étages de haut. 
Ceux qui étaient dedans pouvaient voir tout ce 
qui se faisait dans la ville. » On disposa ce ter- 
rible engin en face de la portion la plus puis- 
sante du rempart auquel était accolée en ce 
point une chapelle de la Vierge où Joseph et 



CHAPITRE IV 269 



Marie, dit la tradition, s'étaient reposés lors de 
la fuite en Egypte, et cette chapelle en reçut un 
grand dommage. « Nos gens, poursuit Tévêque 
de Tyr, firent chaz couverts de cuirs et voies 
couvertes pour conduire les miniers aux murs. 
Quand ces choses furent ainsi bien atournées 
par dehors, ils firent ahuier la terre par devant 
le chastel et tirèrent leur chastel en avant, si 
bien que nos archers et nos arbalétriers qui 
dessus étaient, tiraient dans la ville des bran- 
dons enflammés et des traits et jetaient pierres 
pongnans sur ceux qui se défendaient sur les 
murs et les tours, si que en maintes manières 
commencèrent à grever la ville et ceux dedans . » 

Les assiégés, de leur côté, visant les équipes 
de machinistes, les couvraient d'une pluie de 
flèches. 

L'historienbyzantin Nicétas Choniates donne 
les mêmes détails. Enfin les catapultes du châ- 
teau de bois réussirent à démolir le bastion 
accolé à Téglise de la Vierge. Les Sarrasins 
injuriaient de loin le mégaduc Andronic, lui re- 
prochant le peu de respect qu'il témoignait 



270 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I*' 

pour cette sainte demeure. « Les Sarrasins 
venus de Babilonie et du Caire, dit Guillaume 
de Tyr, se connaissaient fort bien en toutes 
ces besognes de siège ; aussi commencèrent- 
ils à dresser leurs engins vis-à-vis des nôtres. 
Ils dressèrent un très haut château tout près en 
face du nôtre où ils mirent des gens armés qui 
ne cessaient de nous couvrir de flèches et de 
traits et leurs perrières lançaient sur notre châ- 
teau de grosses pierres pour le détruire. C'est 
ainsi que les assiégés commencèrent à se perfec- 
tionner dans Tart de se garantir contre Tattaque 
des nôtres, et du même coup les nôtres, voyant 
la résistance grandir, perdirent courage et leur 
énergie mollit. » Guillaume de Tyr va jusqu'à 
se demander si ce fut « par malice des chefs de 
Tarmée ou par leur paresse » que le fameux 
château fut disposé juste en face de la portion 
la plus haute et la plus puissante du rempart, la 
mieux défendue aussi; si bien que son action 
en fut fort diminuée. Rien que pour l'établir en 
ce point on perdit beaucoup de monde entre 
ingénieurs et combattants. Guillaume de Tyr 



CHAPITRE IV 271 



blâme en outre ce mépris des chefs pour Téglise 
de la Vierge, seule église des chrétiens du 
lieu. Cet acte d'impiété fut compté certaine- 
ment parla Providence au tort des assiégeants. 
Le saint évêque met encore au compte des 
dissensions des chefs le retard de Tattaque. Si 
on eût construit plus vite le fameux château, on 
eût aisément avec son aide pris la ville alors 
presque vide de défenseurs, a Plus tard il y 
entra Turcs à si grand foison que les nôtres 
n'eurent plus qu'à se morfondre sous les murs 
de cette forteresse, si vigoureusement défendue 

■ 

par tant de monde. » 

Le mégaduc, voyant que, malgré tant d'ef- 
forts, le siège n'avançait pas, voulut presser 
l'attaque et songea à donner l'assaut. Il se ren- 
dit donc au conseil du roi le conjurant de mettre 
sur pied toute son armée au pied du rempart et 
de courir aux échelles. Amaury, tout en ren- 
dant justice aux vertus militaires de son allié, 
refusa d'ordonner l'assaut avant qu'on eût cons- 
truit des châteaux de bois en nombre suffisant. 
Dans ce but il faisait couper par ce'^^-aines les 



272 CAMPAGNES DU ROI AMAURY l" 

palmiers magnifiques qui s'élevaient à Tentour 
de Damiette. La campagne environnante fut 
ainsi entièrement dénudée. Malgré cela Nicétas 
raconte que les Grecs se plaignaient beaucoup 
des hésitations et des lenteurs du roi. Même 
les choses avançaient si peu qu'on commen- 
çait à oser parler tout haut de trahison dans le 
camp royal. Les angoisses du mégaduc étaient 
grandes. Hélas ! l'infortuné chef byzantin 
n'était pas au bout de ses peines. La famine 
était déjà apparue dans son camp, car il n'avait 
emporté que pour trois mois de vivres. 

« Une autre chose advint en notre ost qui 
fut trop greveuse, poursuit l'évèque de Tyr, 
car les Grecs de qui il y avait moût grande 
planté, commencèrent à avoir trop grande di- 
sette de viandes, car les leurs étaient entière- 
ment épuisées. Vous les eussiez vu alors abattre 
les palmiers qui entouraient la ville aussi épais- 
sement qu'une grande forêt. Au sommet ils 
queraient un tendron que l'on appelle fro- 
mage qui assez est de bonne saveur, et en 
celui est la vie de tout l'arbre. Eux qui mou- 



CHAPITRE IV 273 



raient de faim le mangeaient moût volontiers 
et de ce vécurent ne sais combien de jours. En 
toutes les manières qu'ils pouvaient quéraient 
art et engin encontre la famine qui cruelle- 
ment les angoissait. Il y en avait parmi eux qui 
vivaient de noisettes et de châtaignes sèches, 
de quoi ils soutenaient leurs vies assez à grand 
mésaise. » 

Les soldats francs, tout au contraire, vivaient 
encore dans l'abondance, parce qu'ils avaient 
eu plus de prévoyance; mais, comme ils igno- 
raient le temps qu^ils auraient à passer sous les 
murs de Damiette, ils se refusaient à partager 
leurs vivres avec leurs alliés, à moins que ceux- 
ci ne les leur achetassent fort cher. Nicétas se 
plaint amèrement de ce que les malheureux 
soldats byzantins sans le sou devaient, sous 
peine de mourir de faim, acquérir à prix d'or des 
vivres aux fournisseurs de l'armée royale. Aussi 
l'indignation était-elle à son comble au camp 
impérial. La plupart des miliciens grecs voyaient 
leur temps d'engagement déjà dépassé. Tous 

maudissaient le retard inutile de ce siège qui 

18 



274 CAMPAGNES DU ROI AMAURY 1" 

durait depuis si longtemps déjà. Le mégaduc, 
tenu par les ordres du basileus Manuel de ne 
rien faire qui pût déplaire à Amaury, rongeait 
son frein, tristement assis sous sa tente, atten- 
dant les décisions de la volonté royale. Bientôt 
il se convainquit, c^est toujours Nicétas qui 
parle, qu'il n'avait rien à attendre de bon du 
roi, qui ne lui voulait aucun bien, qu'il n'en 
aurait jamais aucune aide et que l'expédition 
alliée allait prochainement se trouver en face 
des plus terribles et des plus inextricables 
difficultés. Le roi épargnait à tel point ses pro- 
visions que non seulement il ne voulait rien en 
donner à ses malheureux alliés, mais qu'il alla 
jusqu'à éloigner son camp du leur pour rendre 
les communications plus difficiles avec eux. 

En même temps, de sinistres rumeurs de 
trahison et de mort couraient de plus en plus 
fréquentes dans le camp allié. On parlait à voix 
basse de nouveaux et immenses renforts (i) 

(i) Cette armée de secours n'arriva pas. Seulement un corps de 
troupes de renfort réussit, sous la conduite de Kothb ed-Dîn 
Khosrew el-Hedzbani, à pénétrer dans la forteresse le 7 dé- 
cembre (Abou Chamah, ibid.^ p. 151). Le même auteur dit aussi 



CHAPITRE IV 27s 



sarrasins accourant d'Egypte comme d'Asie. 
Tous les Arabes d'Orient, une innombrable 
cavalerie, arrivaient, disait-on, de Syrie. Puis 
encore d'effroyables averses ne cessaient ni de 
jour ni de nuit de tomber sur le camp allié, sur 
la misérable niche du pauvre homme d'armes 
comme sur la riche tente du chevalier. Tout 
était inondé : vivres, armes et vêtements. Il 
fallut creuser un fossé autour de chaque tente 
pour recueillir et absorber les eaux du ciel. 

Ce n'était pas tout! « Ceux de la ville, dit 
l'évêque de Tyr, se pourpensèrent d'une chose 
qui grand mal fît à la notre gent. Nos galères 
et toutes les nefs des Grecs avaient quitté la 
mer pour venir se ranger les unes à côté des 
autres le long de la berge de la branche du 
Nil. Les Sarrasins, saisissant le vent favo- 
rable, lancèrent sur cet amas de navires un 
brûlot, « une nef auques grand, toute pleinne 
d'estoupes et de fuerre et de sèches busches, 



que Saladin harcelait continuellement les Francs du dehors. Voy. 
ces pages 151, 152, pleines de détails importants sur les mesures 
prises par Saladin pour secourir Damiette. 



276 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

de poiz et de sein. Lors y mirent le feu de 
toutes parts, si Tenpreintrent en Teauet la lais- 
sèrent venir selon ce que le fleuve et les vents 
la menaient. Elle descendit ainsi esprise et 
allumée jusqu'à la notre navie. Entre nos nefs 
s'arrêta si bien qu'elle ardit tantôt six de nos 
galères et elle eût encore fait plus grand dom- 
mage, car il était de grand matin et les gens 
dormaient; mais ce fut le roi qui s'en aperçut 
et qui saillit sur son cheval tout nu pieds et 
courut à la rive, fit éveiller les nautonniers et 
mena autres gens de l'ost pour secourir les 
nefs. Ils éteignirent celles qui étaient en feu et 
noyèrent le brûlot. Ce fut à grand peine qu'on 
put séparer les vaisseaux qui brûlaient de ceux 
qui étaient encore indemnes. » 

C'est ainsi que l'imagination fertile des assié- 
gés trouvait toujours de nouveaux moyens 
d'amener le trouble, la ruine et la peine au 
camp gréco-latin. Il n'y avait pas de jour qu'on 
n'en vînt aux mains sous le rempart, et ces 
escarmouches avaient les issues les plus di- 
verses, tantôt favorables aux chrétiens, tantôt 



CHAPITRE IV 277 



aux musulmans. C'étaient du reste toujours 
les assiégeants qui commençaient, car les as- 
siégés ne faisaient de sortie que lorsqu'on les at- 
taquait. La plupart du temps alors ils sortaient 
de la ville par une porte bâtarde sise en face des 
positions des Grecs, et c'était sur ceux-ci qu'ils 
tombaient de préférence, « parce qu'ils les sen- 
toient à plus mox et à meins hardiz que les 
autres, et bien resavoient que cil estoit grevé 
de famine et afebloiez moût de cors ». Guil- 
laume de Tyr ajoute qu'ils se battaient cepen- 
dant héroïquement et que le mégaduc donnait 
à tous l'exemple du plus brillant courage. 

Bref, la disette, le découragement régnaient 
en maîtres dans le camp grec. Il finit par en 
être de même dans le camp latin. « Lors, dit 
Guillaume de Tyr, commencèrent les nôtres à 
désespérer de la besogne qu'ils avaient entre- 
prise et tous les plus sages disaient qu'on n'ar- 
riverait jamais à en finir; qu'il valait encore 
mieux qu'ils s'en retournassent dans leur pays 
que de perdre plus longtemps leur temps, leurs 
dépenses et leurs travaux, mesmement qu'ils 




278 CAMPAGNES DU ROI AMAURY l" 

avaient souffrance de viande, et que grand péril 
et grand doute pouvait être que leur ennemi 
qui était grant planté de gent, ne vinssent sur 
eux et les découpassent tous ! » 

Ici se place un incident dont parle le seul 
historien Nicétas et sur lequel se taisent les 
autres chroniqueurs grecs. « Andronic, dit 
l'écrivain byzantin, décidé à ne plus continuer 
à parler à Toreille d'un mort, exaspéré par l'ar- 
rogance latine, résolut, à la tête de ses seuls 
contingents (donttoutes les sources s'accordent 
à vanter la vaillance) de tenter en dehors du roi 
le sort des combats et de donner à lui seul 
l'assaut. Il assembla ses troupes et leur tint un 
discours enflammé. Nicétas nous donne le 
texte plus ou moins authentique de cette inter- 
minable harangue où souvenirs classiques et 
mythologiques alternent avec les injures au roi 
Amaury « endormi dans la lâcheté par l'action 
des philtres d'Egypte ». 

Dès la troisième heure du jour, dès l'aube 
naissante, poursuit l'écrivain byzantin, les 
troupes grecques, guidées par leur valeureux 



CHAPITRE IV 279 



chef à cheval, se précipitèrent à Tassaut des 
murailles au son éclatant des instruments de 
guerre. La garnison sarrasine couvrait le rem- 
part, répondant au jet des archers byzantins par 
celui de mille sortes de projectiles vomis par 
les machines de guerre. Soudain, le mégaduc 
d'une main sûre lance son javelot qui va s'en- 
foncer dans la porte voisine. Déjà les échelles 
étaient dressées sur de nombreux points de 
l'enceinte. A ce moment même on voit soudain 
apparaître un héraut royal, envoyé du roi de 
Jérusalem, qui ordonne d'arrêter le combat! 
Voici ce qui s'était passé. Les chefs latins, 
découragés par les motifs que j'ai exposés plus 
haut, voyant bien que l'espoir d'un combat vic- 
torieux s'effaçait de plus en plus, puisque les 
assiégés n'opéraient plus que de très rares sor- 
ties, s'étaient décidés à entrer en négociations 
avec l'ennemi. Ces démarches entre gens éga- 
lement pressés d'en finir avaient progressé très 
rapidement. Au moment même où l'annonce 
de l'assaut inauguré par les troupes grecques 
jetait la désolation dans le cœur du roi Amaury, 



28o CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

on était venu Tavertir que Tarmistice tant 
souhaité était définitivement conclu. Aussitôt, 
en grande hâte, il avait expédié ce héraut à 
Andronic, pour lui dire que les habitants de 
Damiette avaient traité avec lui de leur reddi- 
tion. Nicétas raconte même qu'au premier bruit 
de Tattaque inaugurée par les Grecs, le roi 
Amaury navré, d'abord presque muet de colère, 
s'était jeté avec quelques cavaliers d'élite 
devant les rangs des soldats byzantins, criant 
tout haut que ce serait pour eux chose impos- 
sible et odieuse de se battre avec des gens en 
train de négocier pour faire soumission à leur 
empereur. L'effet de cette démarche royale si 
insolite fut immédiat. L'assaut byzantin fut 
ajourné et l'armée grecque se retira dans 
ses cantonnements durant que le roi Amaury 
concluait la paix avec les assiégés à des con- 
ditions « plus faites, dit Nicétas, pour leur 
commodité à eux que pour la dignité romaine » ! 
Guillaume de Tyr raconte, au contraire, que les 
premières avances aux assiégés furent faites par 
Andronic, que celles du roi ne vinrent qu'après! 



CHAPITRE IV 281 



Bref, il en fut ainsi que je viens de le dire et, 
par Tentremise de Témir « Gévélins », proba- 
blement Témir Dschawali, un des mamelouks 
de Schirkoûh, on fut bientôt d^accord (i). « On 

cria les bans dans Tost chrétien de par le roi et de 
parles barons. Les Turcs le firent aussi crier en 
lavillepourqu^aucunmalnefûtfaitàpersonne.» 
Damiette ouvrit ses portes toutes grandes et le 
libre commerce s'établit aussitôt entre les deux 
armées. Le siège avait duré cinquante jours. 
Presque tous les auteurs donnent ce chiffre (2). 

(i) BÉHA ED-DÎN, dans la Vie du sultan Youssof (Hist. or. 
des Cr., t. III, pp. 50-51), et Abou Chamah, dans les Deux Jardins 
fibid., t. IV, pp. 149 à 151), racontent d'une façon toute différente 
ce siège fameux et font de cette prétendue défaite des musulmans 
une victoire pour eux. Ils exaltent l'activité inouïe de Saladin 
qui, tout au service de Dieu en pensées et en actes, se refusait 
le sommeil de la nuit et la sieste du jour, et ne cessait de faire 
pénétrer des renforts, des secours et des vivres dans la ville 
assiégée et de harceler continuellement du dehors les assiégeants. 

(2) Makrizi donne celui de cinquante-cinq jours (voy. Rôhricht, 
op. cit., p. 346, note 4), ce qui ferait reporter le début du siège au 
22 octobre. ^Histoire des Atâbeks (Hist. or. des Cr.^ t. II, 
2" partie, p. 260) donne pour la date de la reddition le 
17 décembre. Abou Chamah (^téïrf. , t. IV, p. 151) donne celle du 
13, ce qui, si on accepte cette durée de cinquante jours, donne- 
rait les dates ou du 28, ou du 24 octobre pour le début du siège. 
Voy. dans V Autobiographie d^Ousâma, pp. 348-349, un hymne 
de triomphe en l'honneur de Saladin après la levée du siège. 



282 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

Les conditions auxquelles Amaury décida 
de suspendre le siège de Damiette et de re- 
noncer une fois encore à la conquête de l'Egypte 
ne nous ont été, hélas ! indiquées par aucun 
chroniqueur, ni musulman, ni chrétien. Il n'est 
pas difficile de deviner qu'une très grosse 
somme d'argent dut être payée par les assiégés 
pour leur libération (i). 

Disons d'abord ce qu'il advint de l'armée 
byzantine après la levée du siège, o Les soldats 
grecs, dit Nicétas dont nous suivons le récit 
pas à pas et qui presque seul nous a renseignés 
sur cette triste fin d'une expédition si bril- 
lamment inaugurée, ne songèrent même pas à 
s'enquérir des conditions du traité, tant ils ne 
pensaient à rien autre chose qu'au retour dans 
leurs foyers. Le camp byzantin fut instantané- 
ment rempli d'un immense et joyeux tumulte. 
Après avoir toutefois, sur l'ordre de leurs chefs. 



(i) L'indication donnée par Nicétas (éd. Bonn, p. 300) que les 
Égyptiens avaient promis à Manuel un tribut annuel, et que 
celui-ci aurait refusé, ne mérite aucune créance. 



CHAPITRE IV 283 



mis le feu à leurs machines de siège si pénible- 
ment construites, pour qu^elles ne tombassent 
point aux mains des Égyptiens, les soldats impé- 
riaux, pris d^une rage folle, jetant même leurs 
armes dans leur hâte de partir, se précipitèrent 
vers le rivage, envahirent bruyamment les na- 
vires et les mirent tumultueusement à Teau. 
Puis, dans une immense confusion, les diffé- 
rents bâtiments de cette flotte, jadis si brillante 
et si belle, repartirent chacun pour son port res- 
pectif sans attendre Tordre des chefs. Ce fut à 
peine si six galères demeurèrent en arrière 
pour ramener le mégaduc Andronic, qui, 
après avoir honorablement fait convoi au roi 
Amaury, alors qu^il retournait à Jérusalem par 
la voie de terre, rentra à Byzance par la voie 
d'Iconium. Certainement il avait débarqué 
dans quelque port de Cilicie et suivi de là la 
route de terre pour quelque raison qui nous 
échappe. 

Le sort des autres navires grecs si nombreux 
fut, s'il faut en croire Nicétas, tout à fait lamen- 
table. Une foule, plus de trois cents suivant 



284 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I 



er 



certaines sources (i), périrent dans les flots. 
D'autres, après mille vicissitudes, n'arrivèrent 
qu'au printemps à Constantinople* D'autres 
encore, abandonnés par leurs équipages, s'en 
allèrent au gré des flots, si bien qu'en somme 
presque rien ne survécut de cet immense arme- 
ment. Nicétas s'est borné à ce court récit qui, 
nous le verrons, est confirmé par celui de Guil- 
laume de Tyr. L'historien grec ajoute en ter- 
minant que, nonobstant ces événements, les 
Sarrasins d'Egypte, craignant toujours un re- 
tour offensif des forces byzantines, envoyèrent 
à Constantinople, avec des présents très pré- 
cieux pour le basileus, des ambassadeurs char- 
gés de conclure un traité de paix. 

Revenons au piquant récit de Guillaume de 
Tyr. Le vénérable écrivain raconte ainsi les 
premières relations entre belligérants après 
l'ouverture des portes : « Lors issirentles Turcs 
hors de la ville et regardaient moût volontiers 
le roi et ses barons, les tentes et les armures; 



{i) Bibl. arabo-sic.f II, p. 594. 



CHAPITRE IV 285 



et les nôtres allaient par la ville, regardant les 
forteresses et les maisons. Bien aperçurent que 
petit dommage faisaient à ceux de dedans leurs 
engins. Chacun achetait ce dont il avait métier 
et changeaient leurs choses les uns aux autres 
aussi débonnairement comme s'il n'y eût eu 
onques entre eux une contenz. En cette ma- 
nière demeurèrent là un jour, puis brûlèrent 
leurs engins. Ceux qui avec le roi étaient venus 
par terre, — c'est-à-dire toute l'armée franqije, 
— s'en retournèrent en Syrie (i). Le jour de la 
fête Saint-Thomas l'apôtre, ils vinrent à Esca- 
lonne (2). Parce que la fête de la Nativité 
de Notre Seigneur était près, le roi se hâta. 
Il arriva à Acre la veille de Noël. Les Grecs, 
par contre, qui par navie étaient venus, mon- 
tèrent sur mer, mais trop leur meschei doulou- 
reusement, que sitôt comme ils furent équipés 



(i) Le départ de l'armée franque eut lieu un jour de décembre, 
trois jours après la reddition de Damiette. Comme nous l'avons tu 
dans le récit de Nicétas, Andronic, avec six galères, convoya 
l'armée royale jusqu'à Tyr oîi Grecs et Latins fêtèrent ensemble 
les solennités de Noël. 

(2) Ascalon. 



286 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I 



er 



un peu loin, une tempête s^éleva si grande et si 
forte qu'elle heurtait les nefs aux roches et aux 
rivages, si que presque toutes les petites et les 
grandes furent périlliées. De cette belle navie 
qui était là venue de dromons et de galères il 
n'en resta que bien peu qui mestier eussent 
mes à rentrer en mer. Aussi furent noyés les 
hommes qui dedans étaient presque tous. En 
cette manière se départit cet ost qui avait été 
assemblé si grand que bien semblait qu'ils 
dussent faire une grande chose. Les Grecs 
furent dommagiés par maintes manières qu'ils 
ne purent esquiver; et nequedant ceux qui 
échappèrent eurent grand peur que leur sire, 
l'empereur Manuel, ne s'en prît à eux et ne 
leur mît sus que par leur déloyauté et par leur 
mauvaiseté fut ainsi advenu. 

a Aucuns, poursuit Guillaume de Tyr, deman- 
dèrent au roi et aux barons par quelles raisons 
une si grande assemblée de gens s'était ainsi 
contenue que en rien n'avaient grevé leurs 
ennemis. Ne put-on trouver d'autre réponse 
que celle-ci : paresse et désespérance de nos 



CHAPITRE IV 287 



gens, parce que nul d'entre eux ne voulant faire 
son devoir ou tenant à peine perdue la dépense 
qu'on voulait faire en cette besogne. Mais ceux 
qui savaient la vérité mirent le blâme sur Manuel 
et ses sujets. Manuel avait promis d'envoyer sur 
sa flotte des vivres pour longtemps, pour toute 
l'armée. Au lieu de cela, l'intendant impérial qui 
devait nourrir toute cette multitude commença 
aussitôt après le débarquement à chercher à 
emprunter, mais il ne trouva pas de prêteurs. » 
De leur côté, nous l'avons vu, les Grecs 
accusèrent de l'échec complet de cette grande 
entreprise le roi Amaury, parce que, disaient- 
ils, il s'était laissé corrompre ou « parce que le 
partage originairement projeté de l'Egypte en 
deux parts égales entre les deux alliés chrétiens 
ne lui convenait plus et qu'il désirait pour lui 
seul tout le pays, pour eux, au contraire, tout le 
poids de la guerre ! » Bref, il en fut cette fois 
comme presque toujours quand une grande 
entreprise échoue par la faute commune. Cha- 
cune des parties attribua à l'autre l'entière res- 
ponsabilité de la catastrophe. 




er 



288 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I 



Voici maintenant l'appréciation des chroni- 
queurs musulmans : « Quand les Francs, dit 
Ibn el Athîr dans le KameUAltevarykh (i), 
virent l'arrivée consécutive des renforts de 
Syrie en Egypte, Tentrée de Noured-Dîn dans 
leur pays et les dévastations qui y étaient 
exercées, ils se retirèrent frustrés et sans s'être 
emparés de rien. Ils retrouvèrent leur pays en 
ruines, ses habitants les uns tués, et les autres 
prisonniers; ils purent donc s'appliquer le pro- 
verbe : « L'autruche est partie pour chercher 
« des cornes et est revenue sans oreilles. » Le 
siège de Damiette avait duré cinquante jours, 
et dans cette occasion Salah ed-Dïn dépensa 
des sommes immenses. On m'a rapporté qu'il 
disait au sujet du Khalife : « Je n'ai pas vu 
« d'homme plus généreux qu'Adîd ; il m'a 
« envoyé pendant le séjour des Francs devant 
« Damiette un million de dinars égyptiens, sans 
« compter des étoffes et d'autres objets. » 

« Le fait suivant qui m'a été raconté, dit 

(i) Op, cit., p. 569. 



CHAPITRE IV 289 



encore Abou Chamah, prouve dans quelles 
vives inquiétudes le siège de Damiette par les 
Francs avait jeté Nour ed-Dîn. On lisait sous 
sa présidence une série de hadis dont il possé- 
dait la filiation, et au nombre de ces traditions 
il s'en trouvait une qui, d'après un usage cons- 
tant, devait être accompagnée d'un rire léger. 
Un des étudiants pria le prince de se conformer 
de la sorte à la coutume des traditionnalistes, 
afin qu'il n'y eût aucune lacune dans le mode 
de transmission. Mais Nour ed-Dîn répondit 
avec indignation : « Je rougirais que Dieu me 
« vît sourire dans un moment où les musulmans 
« sont assiégés par les infidèles. » 

« On m'a raconté aussi, poursuit le chro- 
niqueur arabe, que la nuit où les Francs levè- 
rent le siège de Damiette, un imâm, au ser- 
vice de Nour ed-Dîn, vit en songe le Pro- 
phète de Dieu lui apparaître et lui dire : « Fais 
« savoir à Nour ed-Dîn que les Francs sont 
« partis cette nuit de Damiette. » — « Apôtre 
« de Dieu, répondit Timâm, je crains que le 
« sultan ne veuille pas me croire; donnez-moi 

19 



290 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I"' 

« un signe bien connu de lui. » — « Tu lui 
« diras : « A telles enseignes que voici les 
« propres termes de la prière que tu m'adres- 
« sais à Tell-Harem : « Seigneur, c'est ta reli- 
« gion qu'il faut protéger et non Mahmoud (i). 
<f Est-ce que ce chien de Mahmoud est digne 
« de ta protection? » L'imâm poursuivait ainsi 
son récit : « Aussitôt je m'éveillai et je courus 
« à la mosquée, car Nour ed-Dîn avait cou- 
ce tume de s'y rendre avant le lever du jour 
« et passait son temps en oraisons et en pros- 
« ternations jusqu'à l'heure de la prière du 
« matin. Quand je me présentai à lui, il voulut 
« connaître le motif de ma venue ; je lui racontai 
« mon rêve et lui rappelai l'indice qui en prouvait 
« la véracité, mais je m'abstins de prononcer le 
« mot chien. » — « Cite tout textuellement, » 
« s'écria le prince, et il insista tellement que 
« je lui obéis. Il fondit en larmes et ajouta foi 
« à ce songe. Quant à moi, je notai la date 
« de cette nuit et elle fut bientôt confirmée 

(i) Mahmoud était le vrai nom de ce prince plus connu sous le 
titre honorifique de Nour ed-Dîn : « Lumière de la Religion, m 



CHAPITRE IV 291 



« par la nouvelle du départ des Francs. » 
« Noured-Dîn, dit encore Abou Chamah, 
écrivit à Al-Adîd, maître du Château, pour le 
féliciter de la levée du siège de Damiette. Il 
venait de recevoir une lettre où ce Khalife le 
priait de débarrasser le Kaire des Turks qui y 
répandaient la terreur et de se borner à y laisser 
Salah ed-Dîn avec sa suite et ses officiers. Mais 
Nour ed-Dîn répondit à ces messages en faisant 
un grand éloge des Turks et de leur bravoure ; 
il rappela que s'il les avait appelés au Kaire, c'est 
qu'il avait confiance en eux et qu'il demeurait 
convaincu que seules leurs flèches pouvaient 
répondre aux lances massives des Francs, que 
ceux-ci n'avaient peur que des Turks, que, 
sans cela, leur désir de prendre l'Egypte ne 
ferait que s'accroître et qu'ils finiraient par le 
réaliser. « Peut-être, ajoutait la lettre, Allah, 
« en nous facilitant par leur moyen la conquête 
« de la mosquée El-Aksa, c'est-à-dire la mos- 
« quée d'Omar à Jérusalem, mettra-t-il le 
« comble à ses faveurs innombrables enaccom- 
« pHssant la plénitude de sa grâce infinie? » 



392 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I 



er 



L'angoisse causée dans le saint royaume de 
Jérusalem par la si lamentable fin de ce splen- 
dide et puissant effort militaire fut portée à son 
comble par une violente autant que soudaine 
agression de Nour ed-Dîn contre la fameuse for- 
teresse transjordanienne de Karak dans le pays 
de Moab (i). Vers la fin de février ou le com- 
mencement de mars de Tan 1170, en effet, en 
même temps que TAtâbek, sur le désir exprimé 
par Saladin, envoyait à celui-ci en Egypte son 
père Nedjm ed-Dîn Ajjoub avec des renforts 
importants (2), il faisait opérer un mouvement 
contre cet imprenable château des Francs, sen- 
tinelle avancée de leur puissance au delà de la 
mer Morte. Cette fois cependant les chrétiens 
en furent quittes pour cette vive alerte. Après 
quatre jours de siège mené avec deux machines 



(i) A cette date, dit Rôhricht, op. cit., p. 547, note b, tombe 
la lettre citée plus haut du Khalife à Nour ed-Dîn, pour le remer- 
cier de la délivrance de Damiette, mais en même temps pour 
exprimer le désir de délivrer le Kaire de la brutale tyrannie des 
mercenaires turks ou turkomans en priant l'Atâbek de les rap- 
peler et de n'y laisser que le seul S&ladin. Nour ed-Dîn, on l'a 
vu, répondit à ce vœu par un refus. 

(2) Ousama, op. cit., pp. 354, 355. 



CHAPITRE IV 293 



de guerre seulement, les musulmans opérèrent 
une lente retraite devant Tarrivée d'une petite 
armée de secours sous les ordres de Humfroy 
de Toron. 

Les soldats de Nour ed-Dîn, en regagnant 
le territoire sarrasin, traversèrent une vaste 
étendue du royaume latin en y commettant les 
plus affreux dégâts. Vainement ils attendirent 
à « Aschtera », probablement Bostra du Hau- 
ran (i), une attaque des forces chrétiennes. 
Peut-être bien cette attaque se serait-elle pro- 
duite si, à ce moment même, le 29 juin 1170, 
une effroyable catastrophe n'avait bouleversé 
toute la Syrie du Nord! Un terrible tremble- 
ment de terre, un des plus terribles de l'histoire 
d'Orient, « le grant crolle qui avint au tens le 
roi Amauri, » jeta bas en quelques instants la 
plupart des villes grandes et petites et des vil- 
lages de cette immense région. « Les hommes, 
s'écrie Ibn el Athîr, n'avaient pas encore vu de 
tremblements de terre pareils. » Antioche fut à 

(i) RôHRiCHT, op. cit., p. 348, note 3. 



394 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

moitié détruite ; sa grande et célèbre église de 
Saint-Pierre ne fut plus qu'une ruine ; quarante 
mille de ses habitants périrent écrasés sous les 
décombres. Tripoli et sa grande église de la 
Vierge, Djebaïl qui est Byblos, Laodicée, Hisn 
el-Akrad, Tyr, Arka, Valénie, Markad, aussi 
Alep, Baghras, Schaizar, Hamâ, même Damas 
et la lointaine Mossoul furent dévastées. Dans 
tout rirak et TAldjeziras les plus épouvantables 
secousses qui se succédèrent durant près d'un 
mois amenèrent les plus horribles ruines. 

Tous les chroniqueurs de Tépoque, chrétiens 
ou musulmans, parlent de cette affreuse cala- 
mité dont rimpression terrifiante ne s'effaça 
jamais de l'imagination des contemporains. Le 
récit de Guillaume de Tyr est à citer tout entier 
dans sa pittoresque naïveté. « En l'été qui vint 
après cet an même, dans le mois de juin, un si 
grand crolle advint en ces parties de la terre de 
Syrie que l'on n'avait onques ouï parler à ce 
temps d'un si grand, car il abattit par tout le 
pays une grande partie des anciennes cités et 
les fortifications de maints châteaux. Les habi- 



CHAPITRE IV 395 



tants furent écrasés sous les ruines, si bien que 
grandement diminué fut le nombre sur terre de 
toutes manières de gens. En la contrée que 
l'on appelle Cœlésyrie fut ruinée la plus grande 
partie des murs et des maisons de la noble cité 
d' Antioche ; des églises de même plusieurs tom- 
bèrent qui à peine depuis purent être refaites 
et remises dans leur état antérieur. En ces 
parties mêmes tombèrent deux bonnes cités 
maritimes, Gibel et Lalische (i). Des autres qui 
sontàTintérieur furent renversées : Halape (2), 
Césaire (3) et Haman (4). Des châteaux qui 
ainsi périrent était le nombre trop grand en la 
terre de Phénicie. Le jour de la fête des deux 
glorieux apôtres saint Pierre et saint Paul, 
autour de la première heure, croula soudaine- 
ment la terre dedans la cité de Triple (5). Si 
durement fut la terre déchirée, qu'elle ne sem- 
blait qu'un amas de pierres, et un grand sé- 

(i) C'est-à-dire Djebaïl et Laodicée. 

(2) Alep. 

(3) Schaizar. 

(4) Hamâ. 

(5) Tripoli. 




296 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

^ ■■ • - ■ -— — - — — — — 

pulcre des peuples et des gens qui dessous 
étaient écrasés. En la cité de Sur (i), qui était 
renommée cité, fut le crolle terrible. Là il n'y 
eut pas beaucoup de gens tués, mais les plus 
grandes tours de Tenceinte tombèrent sur les 
maisons et les églises. L'on ne trouvait partout 
que forteresses abattues et ouvertes. Il eût été 
alors bien légère chose pour les Turcs de 
conquérir nos cités et nos châteaux à grand 
planté, mais eux-mêmes avaient une telle peur 
de cette vengeance qui de Notre Seigneur 
venait qu'ils n'avaient aucun désir de nous 
faire la guerre. Il en était de même de nous 
autres chrétiens, car chacun ne pensait qu'à se 
confesser et à se repentir de ses péchés pour 
attendre la mort qui était constamment devant 
eux et ils ne songeaient pas à se battre. Cette 
tempête affreuse qui ainsi courait par toutes ces 
régions fut bien longue à finir, car elle dura près 
de quatre mois, si bien que dans une seule 
nuit on percevait jusqu'à trois ou quatre 

(I) Tyr. 



CHAPITRE IV 297 



secousses. Tous étaient en un tel effroi qu'au 
moindre bruit chacun croyait déjà sa dernière 
heure venue. Les vivants mouraient si bien de 
peur qu'ils ne s'occupaient plus de pleurer les 
morts. Leur sommeil même n'était plus un 
repos. Ils ne cessaient de tressaillir, croyant à 
chaque instant que leurs maisons allaient 
s'écrouler sur eux. Par la grâce de Notre 
Seigneur, la Palestine et Jérusalem furent en 
grande partie épargnées par le fléau. » 

« A Antioche, raconte encore la Chronique 
de Michel le Syrien, l'église de Saint-Pierre 
s'écroula aussi; l'église des Grecs ensevelit 
sous ses décombres les prêtres occupés à célé- 
brer la messe et une multitude de gens parmi 
le peuple. Le prince et tous les habitants, 
revêtus de cilices, allèrent se prosterner aux 
pieds du patriarche et le supplier de rentrer 
dans la ville, pensant que ses anathèmes étaient 
la cause de ce malheur. Il leur dit : « Chassez 
a avec mépris le patriarche grec Athanase qui 
est un intrus. » Étant allés s'acquitter de cet 
ordre, ils trouvèrent Athanase mourant, parce 



298 CAMPAGNES DU ROI AMAURY 1" 

qu'il avait été frappé d'une pierre au moment 
de la chute de son église. Alors le prince leur 
commanda de le transporter sur une litière et 
de le jeter hors de la ville ; ce qui fut exécuté. 
Cet homme mourut là dans son opprobre. 
Après quoi le patriarche franc Amaury rentra 
dans Antioche, et la ville fut consolée; en 
même temps, Ton se mit à relever les édifices 
qui avaient été renversés par ce tremblement 
de terre. » 

Il est certain que cette affreuse catastrophe 
fit complètement cesser du coup pour quelque 
temps toute lutte guerrière entre les deux races 
ennemies occupées à pleurer leurs morts et les 
ruines de leurs cités. Seulement, le 4 juillet, il 
y eut près d'el-Labua, dans les environs de 
Baalbek, un combat qui se termina par la vic- 
toire des musulmans. Le prince Shehab ed- 
Dîn Mohammed, fils d'Elias, fils d'Ilghazy, 
prince du château fort d'El-Béra, avec deux 
cents cavaliers, étant monté à cheval pour 
chasser auprès de la bourgade d'Allébouah, 
rencontra et défit environ trois cents cavaliers 




CHAPITRE IV 299 



d'entre les Francs, et envoya les têtes des 
morts et les prisonniers à Nour ed-Dîn qui 
crut parmi ces dépouilles reconnaître celle du 
chef des chevaliers de Saint-Jean-de-F Hôpital, 
châtelain du château des Kurdes, a C'était, dit 
Ibn el Athîr, un homme qui, par sa bravoure, 
occupait une position éminente, et qui était 
comme un os placé en travers du gosier des 
musulmans. Aussi ces derniers furent-ils 
joyeux de sa mort. » Parmi ces têtes, on recon- 
nut aussi celle d'un autre Franc de grand 
renom, ce qui ajouta encore à la joie de Nour 
ed-Dîn. « Et combien, s'écrie Ibn el Athîr, 
citant un verset du Coran, une petite bande 
n'a-t-elle pas vaincu une bande très nombreuse 
avec la permission de Dieu, et Dieu est avec 
ceux qui se tiennent fermes ! » 

Je note rapidement une autre vive attaque de 
Saladin en décembre de la même année. A la 
tète de plusieurs milliers (i) de cavaliers turko- 
mans, le sultan s'empare de la ville douanière 

(i) Guillaume de Tyr donne le chiffre certainement exagéré de 
quarante mille cavaliers. 



300 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

de Daron, dans Tantique Idumée, sur la fron- 
tière d'Egypte, et assiège étroitement sa cita- 
delle habilement autant que courageusement 
défendue par son brave châtelain, le loyal et 
pieux Anselme de Passy. Le roi se précipite 
au secours des assiégés avec une petite armée 
de deux cent cinquante chevaliers et deux 
mille gens de pied, assistés des Templiers, du 
patriarche portant la Vraie Croix, et des 
évêques de Bethléem et de Lydda. Après un 
violent combat contre cette innombrable cava- 
lerie, le patriarche réussit à pénétrer dans la 
citadelle avec la Sainte Relique. Saladin s'en 
va attaquer Gaza, que défendait Miles de 
Plancy. Il y livre un sanglant combat où de 
nombreux chrétiens sont massacrés, s'en re- 
tourne ensuite devant Daron, puis se retire 
définitivement sans accepter la lutte et sans 
être poursuivi par le roi qui, après avoir donné 
l'ordre de réparer les fortifications de Daron, 
rentre à Ascalon (i). Saladin, à peine revenu 

(i) Voy. Guillaume DE Tyr, Hist, occid. des Cr., t. I, 2' partie, 
PP- 975 sqq. 



CHAPITRE IV 301 



au Kaire, en repart aussitôt. 11 avait fait cons- 
truire des vaisseaux susceptibles de se démon- 
ter. 11 en fait transporter les pièces à dos de 
chameaux et va attaquer à la fin de décembre la 
petite forteresse chrétienne d'Aïla sur la mer 
Rouge. 11 fait assembler les divers morceaux 
de ses navires, lance ceux-ci sur la mer, assiège 
la ville par terre et par eau, la prend, la livre au 
pillage, et regagne ensuite Alexandrie, pous- 
sant devant lui de nombreux captifs chrétiens. 

Tous ces succès de Saladin ne laissaient pas 
d'inquiéter Nour ed-Dîn presque autant que le 
roi Amaury. Pour s'assurer de l'obéissance de 
ce trop puissant serviteur, l'Atâbek lui fit 
demander de faire dorénavant nommer dans la 
prière du vendredi, au lieu du Khalife chiite 
d'Egypte Al-Adîd, le Khalife de Bagdad El-Mos- 
tadi. Mais Saladin, aussi prudent qu'il était 
brave, sut faire traîner les choses jusqu'à ce 
qu'enfin la mort d'Âl-Adîd, le 13 septembre 
1 1 7 1 , fût survenue fort à propos pour lui enle- 
ver tout souci de ce côté et lui permettre de 



302 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

souscrire sans péril aux exigences de T Atâbek. 
Après avoir présidé en personne aux funé- 
railles du Khalife, il s'empara de suite et sans 
difficulté du château du Kaire avec tous les 
trésors du défunt et s'attacha plus étroitement 
que jamais ses partisans et ses compagnons 
d'armes par de généreuses distributions pro- 
venant de cette source de richesses presque 
inépuisable. On trouva entre autres sept cents 
solitaires, plus une bibliothèque de « deux 
millions de volumes! » Le tout fut porté chez 
Saladin. 

La vérité est que les exigences de Nour 
ed-Dîn avaient été telles que le prudent Sala- 
din, malgré les conseils de quelques-uns de 
ses émirs, avait dû accepter de ne plus faire 
nommer le Khalife Al-Adîd dans la prière pu- 
blique, alors que celui-ci était encore vivant. 
« Or, raconte Ibn el Athîr, il était arrivé en 
Egypte un étranger appelé Alémir Al' Alim, 
« l'émir savant », que j'avais souvent rencontré 
à Mossoul. Quand ce personnage vit la frayeur 
dont on était rempli, et que personne n'osait 



CHAPITRE IV 303 



réciter la prière au nom des Abbassides, il 
s^écria : « Ce sera moi qui commencerai. » En 
conséquence, le premier vendredi de moharrem 
de cette année 567 de THégire (jour qui corres- 
pond au 10 septembre 1 171) il monta en chaire 
avant le prédicateur, et pria pour El-Mostadi 
biamr- Allah. Personne ne réclama contre cette 
démarche. Le vendredi suivant étant arrivé, 
Salah ed-Dîn ordonna aux prédicateurs de 
Fostat et du Kaire de ne plus faire le prône au 
nom d'Al-Adîd, mais bien au nom d^El-Mos- 
tadi. 

Ils obéirent, et, « à cette occasion, deux 
chèvres ne se battirent pas à coups de cor- 
nes (i) ». Salah ed-Dîn envoya de pareils ordres 
dans tout le reste de T Egypte, et ils furent 
également exécutés. 

« Personne de la famille du Khalife malade, 
poursuit le chroniqueur, ou de son entourage 
n^avait osé faire savoir au moribond que la 
prière ne se récitait plus en son nom. « Car, 

(i) Sur la légende de Saladin, voy. Rôhricht, op. cit., note de 
la p. 351. 



304 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

disaient-ils, s*il guérit, il le saura bien, mais s'il 
doit mourir, il ne convient pas que nous le 
tourmentions en lui racontant cet événement. » 
Il mourut sans avoir eu connaissance de ce qui 
Teût tant affligé (i). Le chiffre de richesses 
laissées par lui était incalculable. Il s'y trouvait 
des objets précieux et extraordinaires, tels que 
le monde n'en renfermait pas d'autres, et des 
joyaux comme on n'en trouvait nulle part ail- 
leurs. Parmi ceux-ci, on voyait le rubis appelé 
« la Montagne », lequel pesait dix-sept 
drachmes ou dix-sept mithcals. Je ne doute 
pas de la chose, car j'ai vu et pesé le rubis dont 
il s'agit. On y voyait aussi une perle dont on 
eût vainement cherché la pareille, et un manche 
de couteau en émeraude, long de quatre doigts 
et aussi large qu'un grand collier. On y trouvait 
aussi des livres précieux et sans pareils en 
quantité innombrable. Salah ed-Dîn fit vendre 
le tout avec une partie des esclaves et des ser- 
vants des palais. » 

(i) Il n'avait au moment de sa mort que vingt et un ans moins 
quelques jours. 



CHAPITRE IV 305 



Le 23 septembre 1171, le nouveau maître 
maintenant à peu près incontesté de TÉgypte 
entreprit une nouvelle expédition pour s'effor- 
cer de conquérir la fameuse forteresse franque 
de Schaubak, si importante pour les chrétiens 
parce qu'elle commandait avec celle de Karak 
la route des caravanes de Syrie en Egypte et 
vice versa, celle aussi des pèlerinages de la 
Mecque. Nous ignorons pour quelles raisons le 
sultan leva presque aussitôt ce siège. Le roi 
Amaury et l'armée du royaume étaient demeu- 
rés en observation à Béersébah. 

La poste aux pigeons fonctionnait depuis 
cette année régulièrement entre Damas et le 
Kaire. « C'est en l'an 567, dit Ibn el Athîr, que 
Nour ed-Dîn ordonna l'emploi de pigeons mes- 
sagers, qu'on appelle aussi pigeons de race (i) 
et qui ont l'habitude de retourner vers leur nid, 
même des contrées éloignées. Il en établit 
dans toutes ses villes, par la raison que ses 
États étaient devenus très vastes. En effet, ses 



(i) « Menaçîb ». 

20 



3o6 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I*' 

possessions s^étendaient depuis la frontière de 
la Nubie jusqu^aux portes même de la ville de 
Hamadân, sans que leur continuité fût inter- 
rompue autrement que par le territoire des 
Francs. Ces gens-ci — que Dieu les maudisse! 
— mettaient quelquefois le siège devant une de 
ses places frontières, et, avant que la nouvelle 
de cette attaque lui arrivât et qu^il se fût mis en 
marche, ils avaient le temps d'accomplir au 
moins une partie de leur projet. Il écrivit, en 
conséquence, à toutes ces villes, ordonnant 
rétablissement de la poste aux pigeons, et il 
assigna des traitements aux personnes chargées 
d'élever et de dresser ces animaux. Cette insti- 
tution lui procura une grande tranquillité d'es- 
prit, puisque les nouvelles lui arrivaient presque 
instantanément. Dans chacune de ses places 
fortes, il y avait des employés qui gardaient 
auprès d'eux les pigeons appartenant à la ville 
voisine, et, quand ils voyaient ou entendaient 
quelque chose de sérieux, ils le mentionnaient 
dans un écrit qu'ils attachaient à l'aile d'un 
pigeon. L'oiseau, étant lâché, s'envolait vers la 



CHAPITRE IV 307 



ville à laquelle il appartenait et y arrivait en 
moins d*une heure. Là, on lui ôtait le billet 
pour rattacher à un autre pigeon appartenant 
à la ville située dans le voisinage et dans la 
direction où se tenait Nour ed-Dîn. Cela se 
répétait jusqu'à ce que le billet lui parvînt. — 
Que la miséricorde de Dieu et sa bienveillance 
couvrent ce prince ! — Avec quel soin il veillait 
sur ses sujets et sur ses provinces! » 



CHAPITRE V 

Nouvelles ambassades suppliantes en Occident. — Voyage du roi 
Amaury à Constantinople en l'an 1171. — Magnifique récep- 
tion qui lui est faite par le basileus Manuel. — L'alliance entre 
les deux souverains est renouvelée contre l'Egypte. — Mort de 
Nour ed-Dîn. — Caractère de ce prince. — Mort du roi Amaury 
le II juillet II 74. 



Nour ed-Dîn, devinant à merveille que Sala- 
din allait d'un jour à Tautre se faire proclamer 
souverain indépendant en Egypte, maintenant 
qu'il n'y avait plus en ce pays mêmie l'ombre d'un 
Khalife régnant, décida de prévenir ce grand 
danger en allant trouver son ancien lieutenant 
au Kaire à la tête de toute son armée. A cette 
grave nouvelle, Saladin réunit en ^conseil ses 
fidèles et ses partisans pour discuter de la con- 
duite à tenir en ces circonstances extraordi- 
naires. Les uns lui conseillèrent d'opposer la 
force à la force; les autres, plus politiques, et 
parmi ceux-ci surtout son propre père Nedjm 
ed-Dîn Ajjoub, furent d'avis que la seule ligne 



3IO CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

de conduîte à tenir était pour le moment celle 
d'une pure et complète soumission. Saladin 
suivit ce dernier conseil et fit assurer TAtâbek 
de sa plus fidèle obéissance. Noured-Dîn, com- 
plètement trompé, renonça à aller en Egypte et 
cessa depuis lors de combattre son lieutenant 
devenu si puissant. Chaque jour les chrétiens 
de Terre sainte, défenseurs acharnés du saint 
royaume, se rendaient compte davantage que, si 
leurs coreligionnaires occidentaux ne venaient 
aussi promptement que puissamment à leur 
secours, c'en serait fait d'eux bien rapidement 
entre les deux formidables puissances de l' Atâ- 
bekde Damas et du sultan du Kaire. On décida 
donc, bien que l'archevêque Frédéric de Tyr 
ne fût pas encore de retour d'Occident, d'expé- 
dier de nouvelles lettres suppliantes au pape, à 
l'empereur, aux rois de France, d'Angleterre, 
d'Espagne et de Sicile, comme aux plus hauts 
ducs et comtes de ces royaumes. De même il 
parut infiniment nécessaire de rechercher à nou- 
veau l'amitié et l'aide de l'empereur Manuel 
Comnène, ce voisin si puissant avec lequel on 






CHAPITRE V 311 



était assez mal depuis le siège malheureux de 
Damiette (i). Malgré les supplications de ceux 
de ses conseillers qui cherchaient à le retenir 
à cause de la situation si critique du royaume, 
Amaury résolut d'aller en personne trouver le 
basileus à Constantinople. 

Guillaume de Tyr nous a donné le plus curieux 
récit de ce royal voyage dans la Reine des Villes 
en Tan de grâce 1 1 7 1 . Les historiens byzantins, 
par contre, n'en soufflent presque pas un mot. 
Nicétas n'en dit rien. Cinnamos dit seulement 
en trois lignes que le roi supplia le basileus de 
venir à son secours et serait même allé jusqu'à 
se déclarer son homme lige ! 

Voici le savoureux récit de Guillaume de 
Tyr : « En l'an qui vint après le roi Amaury vit 
que la terre de Syrie était grevée par les enne- 
mis de la Foi en plusieurs lieux et en maintes 
manières et redouta fort que la chose ne vînt en 
plus grand péril parce que les grands barons et 
les prudhommes de sa terre étaient presque 

(i) Cependant, le seul fait de cette nouvelle alliance prouve qi^e 
la brouille, si brouille il y eut, n'avait pas été de longue durée. 



312 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I 



er 



tous morts. Leurs héritages étaient tenus par 
leurs fils qui étaient jeunes et fols : en mauvais 
usage dépensaient leurs richesses, ne quéraient 
que les aises de leurs corps et ne se doutaient en 
rien en quel point et quelle aventure le royaume 
était. Pour ce le roi fit assembler un jour les 
prélats de la terre et tous les barons jeunes et 
vieux; par bel langage leur montra la faiblesse 
de la terre et du peuple, si bien que tous la 
connurent; conseil leur demanda comment il 
se pourrait contenir en manière que la chré- 
tienté du pays ne périllât du tout au tout... 
Après avoir avant tout demandé qu'on mandât 
de nouvelles ambassades suppliantes aux sou- 
verains d'Occident (i), tous s'accordèrent à ce 
que l'on envoyât hâtivement à Tempereur de 
Constantinople pour demander aide, car il 
était plus près que les autres et moult avait grand 
pouvoir pour les aider de gens et de richesses. 
Bien leur semblait qu'il ne lui plairait mie que 
mécréants conquisssent la sainte terre. Ils 

(i) Voy. p. 310. 



CHAPITRE V 313 



dirent tous que pour requérir si grand homme, 
convenait envoyer grand message qui bien le 
sussent émouvoir de mettre conseil en cette 
besogne. Quand ils eurent ainsi parlé longue- 
ment, le roi se leva et se retira à part, appela 
son conseil privé qui était composé de fort peu 
de gens, puis revint dans rassemblée et parla 
en telle manière : « Beaux seigneurs, je vois 
« que notre affaire estpérilleuse et en grief point. 
Vous ne pouvez vous accorder pour trouver 
des messagers pour cette besogne dont nous 
avons parlé. Je craindrais que Notre Seigneur 
ne m'en sût mauvais gré si je me tenais en 
arrière. Pour ce je vous offre bien que je suis 
prêt à aller trouver l'empereur à Constanti- 
nople et que j'ai bonne espérance en Dame 
Dieu qu'il fera plus pour moi que pour nul de 
vous; car il m'écoutera au sujet de votre 
mésaise que je lui dirai et il y mettra conseil 
pour Dieu et pour moi ; et je vous prie que vous 
m'envoyez à lui, car, pour cette besogne, je ne 
regarderai jamais à peine ni à péril de mon 
corps. » 



314 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I 



er 



c( A ces paroles du roi la noble assistance 
stupéfaite se mit à pleurer disant que ce serait 
trop dure chose et greveuse que li roiaumes 
remenssit sanz le roi. Mais leur roi leur coupa 
la parole en s^écriant : « Notre Seigneur garde 
« et sauve son royaume dont je suis le gar- 
ce dien; j*ai résolu en mon cœur de faire cette 
« démarche si telle est la volonté de Notre 
« Seigneur; aucune parole ne m*en détour- 
« nera. >' Ces paroles mirent fin au différend. 
Le roi donc partit emmenant Tévêque Guil- 
laume d'Acre et des barons de sa terre, Guer- 
mond de Tibériade, Jean d'Arsur, le maréchal 
Gérard de Pougi, Roard, châtelain dé Jéru- 
salem, Renaud de Nephin enfin. Il avait dépê- 
ché en avant, par terre, pour annoncer son 
arrivée au basileus, Philippe de Naplouse, 
grand maître démissionnaire du Temple. Il 
partit le 6 des ides de mars, c'est-à-dire le 
lo mars 1171 avec dix galères (i) et une escorte 
«qui convenait à sa majesté ». La navigation 

(i) Sept seulement d'après VHisi. regni Hierosol. , simple abrégé 
de Guillaume de Tyr. 



CHAPITRE V 315 



fut heureuse. On arriva sans encombre « au Bras 
Saint-Georges, » appelé aussi « les Bouches 
d*Avie » — c*est-à-dire au détroit de THelles- 
pont, les Dardanelles d'aujourd'hui. — L'em- 
pereur, sage et magnanime, courtois et magni- 
fique, entendit la nouvelle de l'arrivée du roi en 
sa terre. « Il en eut très grande joie, » dit l'ar- 
chevêque de Tyr. « Premièrement s'émerveilla 
moult pourquoi si haut homme comme il était 
et sire de si honoré royaume était venu à lui par 
maintes fatigues et maints périlleux passages ; 
après pensa que c'était grand honneur à son 
empire et grand accroissement à sa hautesse 
que si puissant prince était venu à lui et que l'on 
ne trouvait pas lisant en nulle histoire qu'au 
temps de ses ancêtres roi de Jérusalem fut 
onques venu à empereur de Constantinople. 
Pour ce tint à très grande chose que celui qui 
était gardien et défenseur des saints lieux où 
notre foi commença, s'était donné la peine de 
venir jusqu'à lui. Lors fut moult joyeux en son 
cœur et le voulut honorer en maintes manières 
et tantôt manda son neveu, le protosébaste 



ji6 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

Jean, principal personnage de l'empire (i), puis 
renvoya à la rencontre du roi, ordonnant que 
dans toutes les villes où il passerait, on ne né- 
gligeât rien pour l'honorer et que quand le roi 
approcherait de la cité de Constantinople, on 
ne le laisserait pas entrer avant qu'il n'eût reçu 
les messages de lui, l'empereur. » Il en fut ainsi 
fait. Quand le protosébaste eut conduit le roi 
jusqu'à la cité de Gallipoli que Guillaume de 
Tyr nomme « Calipople qui siet près de là où le 
bras Seint-Jorgechiet en la mer », on vit arriver 
d'autres « barons » de l'empire, chargés d'aver- 
tir le roi « que li venz n'estoit pas bons por 
nagier en Costantinoble ». Le roi donc des- 
cendit là de ses galères et fit à cheval, escorté 
par le protosébaste, le chemin le long du lit- 
toral de cette ville jusqu'à Héraclée qui est 
TErecli d'aujourd'hui. La flotte franque vint 
jeter l'ancre dans ce port et, le vent ayant tourné, 
le roi de Jérusalem s'embarqua à nouveau et fit 
par mer la fin du trajet jusqu'à Constantinople. 

(i) Propre beau-père du roi Amaury, qui avait épousé sa fille. 



CHAPITRE V 317 



Je cite à nouveau textuellement Tévêque de 
Tyr : « Sur le rivage de la mer, dedans la cité, 
sied un palais de Tempereur qui est appelé Cons- 
tantinien (i), devers le soleil levant. Il a son 
entrée du côté de la mer par un superbe et admi- 
rable quai ou degré dont les escaliers de marbre 
descendent jusque dans la mer ; ce quai a été en- 
richi, par un faste royal, de lions et de colonnes 
de la même matière de maintes couleurs. Cette 
entrée est exclusivement réservée à Tempereur 
pour arriver dans les parties supérieures du 
palais ; mais, dans le but de rendre un honneur 
particulier au roi Amaury, on accorda quelque 



(i) C'est là le fameux Grand Palais bâti par Constantin sur 
l'emplacement même du Vieux Sérail actuel. Dès le milieu du 
douzième siècle cette antique demeure des basileis avait été fort 
négligée par eux. Manuel Comnène, après avoir reconstruit avec 
magnificence l'autre palais impérial des Blachernes sur la Corne 
d'Or, en avait fait une véritable forteresse qu'il habitait. Il n'avait 
cependant pas coût à fait abandonné le Grand Palais, puisque c'est là 
qu'il reçut en 1 171 le roi Amaury. Mais, nous allons voir qu'après 
quelques jours passés dans ce vieux Grand Palais, l'empereur et 
le roi allèrent habiter les Blachernes. Benjamin de Tudèle, le 
célèbre voyageur, qui écrivait à la même époque, ne parle plus 
du Palais de Constantin et ne cite plus que celui des Blachernes. 11 
est probable que l'ancien grand Palais avait déjà été en partie 
dépouillé de ses richesses au profit du nouveau. 



3i8 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

chose en dehors des règles ordinaires, en sorte 
qu'on lui permit d'entrer par là. Il fut reçu en cet 
endroit par les grands officiers des Palais sacrés 
qui étaient venus à sa rencontre. » C'était là le 
fameux port du Boukoléon, port particulier du 
Grand Palais sur la mer de Marmara, magnifique 
enceinte de marbre consacrée aux seules galères 
impériales, théâtre de tant de grands événe- 
ments de l'histoire byzantine : entrées solen- 
nelles ou fuites tragiques. On voit que pour 
honorer le roi du saint royaume, l'orgueil byzan- 
tin s'était assoupli jusqu'à permettre à ce prince 
d'aborder dans le port réservé au seul basileus. 
Un petit palais, portant le même nom du Bou- 
koléon, était attenant au port. 

« Quand le roi fut arrivé là, dit l'archevêque 
de Tyr, grande compagnie des barons des 
Palais vinrent à sa rencontre qui moult honora- 
blement le reçurent et le menèrent jusqu'à la 
salle en haut par voies noblement ornées, et 
portes il y avait neuves et si richement ouvrées 
que tous s'en émerveillaient ceux qui ne les 
avaient jamais vues. » 



CHAPITRE V 319 



Cette sorte de voie triomphale suivie par 
le cortège royal, c'étaient les belles galeries 
qui unissaient la Néa ou Nouvelle-Église au 
Tzykanistérion, ce fameux Carrousel pour les 
exercices équestres des basileis, en touchant 
au port et au palais du Boukoléon. Puis 
Amaury avait traversé sans doute différents 
kiosques élevés dans le Mésocépion avant d'at- 
teindre à THéliakon ou terrasse du Phare, par 
où il entra dans le Palais Sacré proprement 
dit. La plus splendide et brillante suite de hauts 
dignitaires guidait ainsi le roi à travers la plus 
riche suite d'appartements d'apparat qui émer- 
veillaient les rudes barons francs. 

« Lors, poursuit le chroniqueur, vint le roi 
là où l'empereur était assis avec ceux qui étaient 
le plus haut honorés dans le Palais. » Cette 
salle admirable où le basileus gardé de Dieu 
allait, dans un décor d'une richesse inouïe, 
donner audience solennelle au roi latin gardien 
du Saint Sépulcre, c'était le splendide Chryso- 
triklinion, la salle la plus fameuse et la plus 
somptueuse du monde au moyen âge où depuis 



320 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 



des sîècles les basileîs d'Orient avaient présidé 
aux solennités les plus considérables, reçu les 
princes et les ambassadeurs étrangers. Je ne 
referai pas après tant d'autres la description 
minutieuse de cet endroit célèbre entre tous. 
C'était une immense salle à huit pans, éclairée 
par une vaste coupole. Huit absides, précédées 
chacune d'une arcade, rayonnaient autour de 
cet espace octogone. La richesse de décoration 
des absides était inouïe. Dans celle dite de 
Saint-Théodore, était installé le vestiaire de 
l'empereur qui y revêtait le costume impérial 
et y prenait la couronne pour les grandes céré- 
monies. Au fond s'ouvrait un petit oratoire très 
vénéré dans lequel étaient conservés les vête- 
ments impériaux, les couronnes et les armes de 
l'empereur, et deux boucliers d'or émaillés et 
enrichis de perles et de pierres fines. On y 
déposait également les armes précieuses et les 
insignes de certains officiers du Palais, comme 
par exemple les verges d'or gemmé des 
ostiaires, les verges d'argent doré des silen- 
tiaires, les colliers d'or des protospathaires et 



CHAPITRE V 321 



les épées dorées des spathaires (i). Dans 
l'abside la plus orientale, séparée du Chry- 
sotriklinion par une porte à deux battants 
d'argent, on voyait T Image du Christ assis 
sur un trône. Jamais Tempereur ne traver- 
sait le Chrysotriklinion sans adorer cette 
Icône. C'était dans cette abside qu'était établi 
le trône impérial, cette huitième merveille du 
monde. 

L'Impératrice et les dames de la cour 
n'étaient pas admises dans le Chrysotriklinion, 
mais elles pouvaient assister du haut de la 
galerie de la coupole aux cérémonies qu'on y 
célébrait. Le pavé de cette salle restauré par 
Tempereur Constantin Porphyrogénète était 
une mosaïque de marbres et de porphyres d'une 
richesse extrême. Les murs et les voûtes étaient 
garnis de superbes mosaïques à fond d'or. Un 
lustre immense, un o polykandilon », était sus- 
pendu au centre de la coupole, o Devant le 
siège de l'empereur, dit l'archevêque de Tyr, 



(i) J. L\BARTE, Descr. du Palais impérial^ p. 77. 

ai 



322 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

en la salle, pendait une courtine ou tenture 
large et haute de soie trop richement ouvrée 
d'or et de pierres précieuses. Ceux qui étaient 
les plus privés de Tempereur menèrent le roi 
dedans cette courtine où Tempereur était assis. 
C'était le plus insigne honneur. Les rares per- 
sonnes présentes à cet entretien disent que 
Tempereur se leva pour recevoir le roi. Ceci fut 
fait hors de la vue de l'assistance des dignitaires 
byzantins, car cette condescendance leur eût 
par trop déplu s'ils l'eussent vue. Ils eussent 
dit alors que moult se fût abaissée la hautesse 
de l'empire. Quand le roi fut assis, le rideau 
d'étoffe précieuse fut rapidement relevé d'un 
côté et l'assistance tout entière put alors con- 
templer l'empereur assis sur un trône d'or 
moult richement vêtu des vêtements impériaux. 
Le roi Amaury était assis à ses côtés, sur un 
siège d'une grande richesse recouvert de drap 
d'or, mais qui était plus bas que celui de l'em- 
pereur. L'empereur appela les barons de Syrie 
chacun par son nom, tous les salua et baisa 
Fun après l'autre. Quand ils furent eux aussi 



CHAPITRE V 323 



assis débonnairement, il s^enquit d'eux (i), et 
leur parla de maintes choses courtoisement, sî 
bien que tous virent qu'il avait grande joie en 
son cœur de leur venue. » 

Il avait commandé à ses chambellans (2) 
qu'ils appareillassent au roi et à ses plus privés 
dans le Palais même les plus riches et délec- 
tables appartements, si riches « que trop estoit 
grand merveille del veoir les diverssetez qui là 
estoient ». Quant aux barons qui accompa- 
gnaient le roi, chacun eut en la cité au voisi- 
nage des palais un logis (3) merveilleusement 
riche et bien installé. Quand le moment de 
prendre congé fut venu, le roi et les barons 
saluèrent l'empereur et chacun se retira dans 
ses appartements. Le lendemain et tous les 
jours suivants durant longtemps le roi et ses 
barons allèrent conférer avec l'empereur de ce 
pourquoi ils étaient venus, le suppliant de les 
secourir au plus vite pour que le roi pût re- 



(i) M De leur estre ». 

(2) Les fameux u cubiculaires » du Palais sacré. 

{2) Un ce ostel ». 



324 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

tourner en sa terre qui était en si grand péril 
et où sa présence faisait si grand défaut. Le roi 
parla « privéement à Tempereur seul à seul » 
et lui démontra que ce serait pour lui la chose 
la plus facile du monde de s'emparer de 
rÊgypte. « L'empereur lui répondit moult dé- 
bonnairement, et moult s'accorda aux raisons 
qu'il lui montrait. Grand aide lui promit et 
de mener à bien l'entreprise qu'il lui conseil- 
lait. Il lui donna grands dons et richesses; 
tous ses barons honora de grandes richesses 
et d'étranges dons qu'il leur départit. Sou- 
vent les faisait venir devant lui pour les hono- 
rer et pour savoir les convenances de cha- 
cun. Lors fit une grande chose de laquelle les 
Grecs s'émerveillèrent fort; car il fit voir au roi 
et aux barons les grands trésors que ses 
ancêtres avaient assemblés. » Il leur fit les 
honneurs des chapelles du Palais et des ora- 
toires sacrés regorgeant de pierres précieuses, 
d'étoffes somptueuses, de rehques et de corps 
saints. Toutes les châsses furent ouvertes et 
montrées au roi. L'empereur lui fit voir surtout 



CHAPITRE V 32s 



les reliques les plus inestimables : c'est-à-dire 
le morceau le plus considérable de la Vraie 
Croix, les clous de la Crucifixion, la Sainte 
Lance qui perça le flanc du Sauveur, l'éponge 
qui humecta ses lèvres agonisantes, la Cou- 
ronne d'épines, le drap qu'on appelle « sisne », 
c'est-à-dire le « Sindôn » ou linceul dont le 
Christ mort fut enveloppé, les sandales dont il 
se chaussait. « Pas une de ces grandes reliques 
que l'empereur ne fît présenter au roi. Nulle 
grande privauté n'avait été placée au trésor de 
l'empire dès le temps de Constantin, de Théo- 
dose et de Justinien qui furent hauts empe- 
reurs, que nos gens ne vissent toute. Après 
l'empereur pour délecter le roi fit venir devant 
lui diverses manières de gens si étranges que 
tous s'en émerveillaient ; instruments de maintes 
guises lui fit venir, chants et danses de pucelles 
qui étaient merveilleuses à voir, ménétriers qui 
jouaient de maintes guises, batailles (i), courses 
de chevaux et courses de chars. Toutes ces 



(i) C'est-à-dire : tournois. 



326 CAMPAGNES DU ROI AMAURY !•' 

choses leur furent montrées. Nos gens en 
étaient émerveillés et ébahis. 

Quand ils eurent ainsi demeuré ne sais 
combien de jours en ce Palais, Tempereur, 
pour parer à la monotonie de ce séjour et éviter 
que ses hôtes ne fussent pris d'ennui, mena 
le roi en un palais nouveau que l'on appelle 
Blaquernes (i) où il s'installa avec lui. Impos- 
sible de trouver des mots pour décrire les splen- 
dides appartements qui y furent réservés au roi 
avec bains et étuves de toutes manières d'aises 
et de délices. Ses barons ici aussi furent hé- 
bergés « en biaus ostieux • , aux environs de ce 
nouveau Palais. Là recommencèrent les gens 
de l'empereur à honorer en maintes manières 
et à grandes dépenses le roi et les siennes gens. 
Après les menèrent à travers la cité de Cons- 
tantinople qui moult est grande. Les églises et 
les couvents leur montraient dont il y avait un 
nombre immense, puis encore les colonnes 

(i) C'était là le fameux palais des Blachernes, au fond de la 
Corne d'Or, sur le rempart même de Constantinople restauré et 
fortifié par Manuel Comnène. Voy. mes Iles des Princes^ Paris, 
1884, PP- 307 sqq. 



CHAPITRE V 327 



fameuses de marbre et de bronze (i), les 
œuvres à ymages, arcs de pierre qu'on appelle 
des arcs de triomphe, entaillés de diverses his- 
toires. Nos gens s'en émerveillaient. Les hauts 
hommes de la cité qui étaient doctes et anciens 
guidaient le roi et lui expliquaient la raison et 
la signification de chaque monument. Le roi 
s'informait de chaque chose avec le plus grand 
soin et écoutait ses guides moult volontiers. » 
Après cela, l'empereur, parce que le roi s'in- 
formait avec curiosité de ce bras de mer « que 
l'on appelle le braz Seint-Jorge », c'est-à-dire 
le Bosphore, lui en fit faire le tour. Les deux 
princes entrèrent en leurs galères et s'en 
allèrent voguant jusqu'à la « grande mer », 
c'est-à-dire la mer Noire, « là où ce bras se dé- 
tache d'elle pour venir vers Constantinople, » 
visitant chacun des beaux paysages de ces 
rives enchantées. A leur retour les conférences 
recommencèrent sur les affaires si importantes 



(i) Colonne brûlée, Colonne d'Arcadius, Colonne de Cons- 
tantin, Colonne de Marcien, Colonne de Théodose, Obélisque de 
Théodose, peut-ôtre aussi la fameuse Colonne Serpentine. 



328 CAMPAGNES DU ROI AMAURY l" 

^ ^i.^^»^»^»^— ■ — ■ ■■■ III. ■■■ ^,, m 

qui avaient amené la visite du roi a et bien 
s'accordèrent entre eux deux sur ce qu'ils 
auraient à faire en commun ». — Le roi repré- 
senta à Tempereur la nécessité absolue qu'il y 
avait à détrôner le jeune et hardi nouveau 
maître de TÉgypte pour l'empêcher de s'unir à 
Nour ed-Dîn et d'écraser en commun le petit 
royaume de Jérusalem comme étouffé entre les 
États de ces deux puissants ennemis de la Foi. 
Amaury trouva en Manuel un auditeur infini- 
ment attentif et bien disposé. Certainement, 
bien que les auteurs n'en disent rien, la ques- 
tion si brûlante et si délicate de la suzeraineté 
de l'empire sur la principauté franque d'An- 
tioche fut à nouveau ici réglée aux conve- 
nances de l'empereur. Cinnamos va jusqu'à 
dire que le roi prêta serment de vassalité (i) à 
l'empereur pour la couronne royale de Jéru- 
salem! Ceci semble bien improbable. Il est 
certain toutefois que les deux hautes parties 
contractantes semblent s'être accordées facile- 



(i) « ôouXeta ». 



CHAPITRE V 329 



ment, grâce au charme pénétrant, aux qualités 
naturelles, à Tinsistance pathétique du roi latin 
d'une part; de l'autre, à la noble générosité du 
basileus byzantin. « Lettres en furent faites et 
scellées en or de leurs deux sceaux, » dit Guil- 
laume de Tyr. Combien il serait curieux de 
retrouver un jour dans les poudreuses archives 
de quelque monastère d'Orient l'original ou 
même la copie de ce traité précieux scellé des 
bulles d'or pendantes de l'empire et du saint 
royaume représentant le basileus Manuel et le 
roi Amaury assis de face en grand costume de 
cérémonie sur les trônes impérial et royal ! 
Hélas! cet espoir n'est qu'un rêve irréalisable. 
Il y a beau temps que, comme tant d'autres 
milliers de ses congénères, ce document ines- 
timable a péri dans quelqu'une des innom- 
brables catastrophes dont ces régions infor- 
tunées ont été le théâtre. 

Lors, poursuit le pieux prélat, le roi prit 
congé de l'empereur pour se départir et re- 
tourner en son pays. Alors vraiment apparut en 
toute sa splendeur la grande richesse del'empe- 



330 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

™ "■" ■ Il I ■ I I. ■ ^^^^ 

reur Manuel, car il donna au roi si abondam- 
ment grande foison de perpres d'or (i), de 
pierres précieuses, d'étoflfes de soie, à tous ses 
barons aussi et aux sergents de sa maison que 
tous en eurent en quantité. Puis ce fut le tour 
du protosébaste, mari de la nièce du roi, qui en 
fît autant pour tous, aussi richement que s41 
eût été lui-même Tempereur. Puis tous les 
barons grecs aussi, comme s'il y eût eu lutte et 
rivalité entre euxà ce sujet, comblèrent de leurs 
dons ces nobles étrangers. « Tant riches dons 
donnèrent au roi et joyaux riches et divers à lui 
et à tous ceux qui avec lui étaient. » Quand la 
flotte du roi fut apprêtée à nouveau, Amaury 
prit congé de l'empereur et de sa cour, « à bon 
gré et à grand amour de tous » . Puis il entra en 
ses galères et s'en retourna en son royaume. 
« Bien passa deux cent mille de cette petite 
mer qui a nom de braz Sem Jorge (2), et ces 

(i) « Perpre », « hyperpre », nom du besant d'or à l'époque 
des Comnènes ; c'était une grande pièce d'or à flan concave por- 
tant au droit les effigies du Christ ou de la Vierge et celle du 
basileus au revers. 

(2) C'est une erreur. Il s'agit ici de la mer de Marmara. 



CHAPITRE V 331 



deux anciennes cités de Sestos et d'Abydos 
qui sont deçà et delà, lors entra en la grande 
mer qui va parmi li terre. Ils eurent bon vent 
-et firent si bon voyage qu'ils arrivèrent tout 
droit, vers la mi-juin (i), en la cité de Sajete 
qui est Sidon. » 

- Je n'ai pas voulu interrompre ce long et si 
curieux récit du grand chroniqueur des Croi- 
sades. Il est du plus vif intérêt, mais, hélas! il 
est trop sommaire. Que de choses Guillaume 
de Tyr n'a pas dites ! Que de choses nous vou- 
drions savoir de plus ! Combien nous voudrions 
avoir plus de détails sur l'existence que menèrent 
dans la Reine des Villes le jeune roi latin du 
Saint Royaume et ses rudes compagnons enche- 
misés de fer, les barons d'Outre-mer! Combien, 
dans leur naïve ignorance, ils durent admirer 
cette cité incomparable, la première de toutes à 
cette époque, si riche, si élégante, si raffinée, 
rendez-vous de toutes les races d'Orient, de 
toutes les flottes marchandes d'Europe et 

(i) Le 17 juin. Rôhricht, op. cii.f p. 353, dit le 14. 



332 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

d'Asie! Nous voudrions savoir exactement 
quels monuments célèbres, quelles églises ils 
visitèrent ensemble. Certainement le basileus 
et ses courtisans vêtus d'or et de soie les con- 
duisirent d'abord au Temple par excellence, à 
Sainte-Sophie, cathédraleadmirable de l'empire 
et de la religion orthodoxe. Avec quel enthou- 
siasme les chevaliers francs durent admirer les 
splendeurs de ces voûtes infinies, étincelantes 
des feux des mosaïques à fond d'or qui lais- 
saient si loin en arrière les beautés des plus 
notables édifices delà petite cité de Jérusalem ! 
Que ne donnerions-nous pour voir comme en 
songe l'élégant basileus Manuel Comnène et 
son hôte, ce chevaleresque jeune roi Amaury, 
circulant et devisant avec leur suite martiale à 
travers les immenses espaces du Temple de la 
Sagesse divine, adorant les pieuses reliques 
des innombrables temples de l'immense cité, 
franchissant sur le dromon impérial orné de 
mille étendards le « bras Saint-Georges » pour 
aller assister à quelque fête champêtre dans un 
des palais impériaux du Bosphore, parcourant 



CHAPITRE V 333 



la grande bibliothèque impériale où on leur 
montra sans doute V Iliade et VOdyssée écrites 
en lettres d^or sur une peau de serpent de qua- 
rante pieds de long, et les salles où treize 
professeurs attachés à cet établissement ensei- 
gnaient gratuitement toutes les sciences ! Cer- 
tainement ils jetèrent aussi un regard d'admi- 
ration sur les deux immenses caveaux ou 
« héroa », qui au temple fameux des Saints- 
Apôtres Contenaient dans d'immenses sarco- 
phages de pierre ou demarbre les dépouilles de 
presque tous les empereurs morts depuis Cons- 
tantin et Théodose. On voudrait suivre ces 
valeureux guerriers latins dans toutes les cir- 
constances de leur vie de touristes et de diplo- 
mates à la fois. On voudrait les voir banquetant 
au Palais sacré, dans un de ces festins impé- 
riaux dont les chroniqueurs byzantins nous ont 
dit la somptuosité mêlée à tant de barbarie, 
s'échaufïant au Cirque pour les exercices des 
Factions, parcourant le soir les quartiers popu- 
laires où tant de louches distractions attiraient 
les instincts grossiers de leurs âmes médiévales. 



334 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I 



er 



Hélas ! il nous faut nous contenter du récit suc- 
cinct du pieux évêque, trop heureux des quel- 
ques indices qu'il nous livre et qui nous per- 
mettent de reconstituer tant bien que mal 
quelques-uns des événements de ces siècles à 
jamais disparus. 

Revenons à Amaury de retour dans son cher 
royaume après ce lointain et émouvant voyage. 
Je laisse encore la parole à Tévèque de Tyr. 
« Grand joie, dit-il, firent en la terre quand le 
roi fut retourné. Ils ouirent tantôt la nouvelle 
que Noradins (i) était vers la contrée de Béli- 
nas (2) et tenait avec lui grant gens, lors douta 
le roi qu'il ne voulût entrer en sa terre et faire 
siège ou gâterie pays, pour ce s'en alla hâtive- 
ment en Galilée et manda tous les barons du 
royaume auprès d'une source moult renommée 
qui est entre Nazareth et Seffouria, pour être 
ainsi comme au milieu de tout le royaume, afin 
qu'ils pussent courir aussitôt où le besoin s'en 

(i) Nour ed-Dîn. 

(2) C'est-à-dire « Banias » . 



CHAPITRE V 335 



ferait sentir; pour cette raison les rois de Syrie 
ont la fréquente coutume d'assembler leur ost 
à cette fontaine. » 

Près de cette source fameuse, le roi et TAtâ- 
bek campèrent quelque temps en face Tun de 
l'autre avec toutes leurs forces. Puis, sans oser 
en venir aux mains, ils se retirèrent chacun de 
leur côté. 

Nous ignorons pourquoi le voyage du roi à 
Constantinople, si bien réussi en apparence, 
n'eut aucun résultat effectif. Aucune force 
byzantine ne parut en 1172 pour soutenir les 
Francs de Syrie dans quelque nouvelle tenta- 
tive contre TÉgypte. Cette année ne fut- mar- 
quée que par l'arrivée inutile du duc Henri le 
Lion de Saxe et de Bavière et par quelques 
petits faits d'armes sans importance contre les 
forces de TAtâbek. 

En 1 173, Noured-Dînpar deux fois, Saladin 
une seule fois, allèrent attaquer la forteresse 
de Karak. Chaque fois ils se retirèrent presque 
aussitôt. Dans le courant de Tété une nouvelle 



33^ CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

ambassade suppliante s^embarqua pour porter 
au pape et aux rois de France et d'Angleterre 
des lettres missives du roi et du patriarche 
Amaury dépeignant en termes enflammés les 
dangers terribles que faisait courir au saint 
royaume l'alliance de Nour ed-Dîn avec le sul- 
tan d'Iconium. 

Le 15 mai de Tan 11 74, Nour ed-Dîn, ce 
redoutable fléau des chrétiens de Syrie qui, si 
longtemps, les avait fait trembler, mourut à 
Damas d'une esquinancie, au moment même 
où il préparait une expédition en Egypte pour 
arracher ce pays à la domination de Saladin; 
« car il avait remarqué chez celui-ci, dit Ibn el 
Athîr, de la mollesse à combattre les Francs, 
parce qu'il préférait que ceux-ci continuassent 
à intercepter le chemin de TÉgypte, afin d'être 
protégé par leur présence contre l'Atâbek. » 

Un médecin, dit Ibn el Athîr, connu sous le 
nom de « médecin de Rahbah », qui servait 
Nour ed-Dîn et était au nombre des médecins 
habiles, m'a fait le récit suivant : « Nour ed- Dîn 
me manda, ainsi qu'un autre médecin, durant la 



CHAPITRE V 337 



maladie dont il mourut. Nous fûmes introduits 
près de lui et le trouvâmes dans une petite 
chambre de la citadelle de Damas. Le mal 
s'était emparé de lui, il était sur le point de 
mourir et à peine pouvait-on distinguer ses 
paroles. Il s'était retiré dans cette pièce pour 
se livrer à ses dévotions. La maladie s'étant 
déclarée subitement, on ne l'avait pas transféré 
ailleurs. Quand nous fûmes entrés et que nous 
eûmes vu l'état où il se trouvait, je lui dis : « Il 
« eût mieux valu ne pas différer de nous man- 
« der et ne pas attendre que ta maladie aug- 
« mentât. Mais à présent il convient que tu te 
« hâtes de te faire transporter de ce lieu-ci dans 
« un endroit spacieux et clair; car le lieu où 
(c tu es exerce quelque influence sur ta ma- 
te ladie. » Nous entreprîmes de le traiter et lui 
conseillâmes une saignée. Il répondit qu'un 
homme de soixante ans ne se faisait pas saigner, 
et refusa. Nous eûmes donc recours à un autre 
mode de traitement. Mais le remède ne lui pro- 
fita point, la maladie redoubla et il mourut; que 
Dieu ait pitié de lui ! » 

22 



33^ CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 



« Noured-Dîn, poursuit Técrivain musulman, 
avait le teint brun, la taille haute; il n'avait pas 
de barbe, si ce n'est sous le menton; son front 
était large, sa figure belle, ses yeux pleins de 
douceur. Ses États étaient devenus immenses, 
et Ton récitait la prière publique en son nom 
dans les deux villes saintes et nobles de la 
Mecque et de Médine et jusque dans TYémen. 
Sa réputation couvrit toute la terre à cause de 
son excellente conduite et de son équité. J'ai 
parcouru les chroniques renfermant l'histoire 
des rois anciens qui vécurent avant l'islamisme 
et de ceux qui ont paru depuis cette époque; 
mais, à l'exception des quatre premiers Khalifes 
légitimes et d'Omar Ibn Abd el-A'zîz, je n'y ai 
trouvé la mention d'aucun souverain qui ait 
tenu une conduite plus belle que Nour ed-Dîn, 
et qui se soit appliqué, plus que lui, à protéger 
la justice. Ce prince passa ses nuits et ses jours 
à gouverner avec équité, à entreprendre des 
expéditions contre les infidèles, à mettre fin 
aux actes d'oppression, à remplir ses devoirs 
religieux, à exercer la bienfaisance et à accor- 



CHAPITRE V 339 



der des faveurs. Il ne porta jamais dès vête- 
ments ni des ornements prohibés par la loi, 
tels que les robes de soie, Tor et l'argent. Il 
prohiba dans tous ses États l'usage de boire du 
vin, d'en vendre et d'en introduire dans ses 
villes. Il appliquait la peine légale de quatre- 
vingts coups de fouet à quiconque en buvait, 
et cela sans considération de personne. 

« Un de mes amis qui était frère de lait et 
vizir (i) de la princesse fille de Mo'în ed-Dîn 
Anar et femme de Nour ed-Dîn, me fit le récit 
suivant : o Quand Nour ed-Dîn passait chez 
« elle, il allait s'asseoir dans un endroit qui lui 
« était réservé. La princesse s'occupait à le 
« servir sans s'approcher de lui, à moins d'avoir 
« reçu la permission de le déshabiller. Ensuite 
« elle passait dans sa chambre et le laissait seul 
« pendant qu'il lisait des placets, parcourait des 
« lettres et y inscrivait ses réponses. Il y res- 
« tait longtemps en prière. Dans la journée, 
« il répétait des passages du Coran qu'il s'était 

(i) Intendant. 



340 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

« fait l'obligation de réciter, et, à Tentrée de la 
« nuit, lorsqu'il avait fait la prière du soir, il se 
« couchait. A minuit, il se levait pour faire 
« l'ablution et il restait en prière jusqu'au 
« matin. Alors, il sortait pour monter à cheval 
« et pour s'occuper des affaires de l'empire. 
« Cette dame recevait de lui une pension très 
« modique, qui ne suffisait pas à ses besoins ; 
a aussi m'envoya- t-elle un jour chez lui pour 
« en obtenir une augmentation. A cette de- 
« mande, il parut très contrarié et la rougeur 
« lui monta au front. Puis il me dit : « Où veut- 
elle que je prenne cet argent? Est-ce que sa 
« pension ne lui suffit pas ? Par Allah ! je ne me 
« plongerai pas dans le feu et l'enfer pour la gra- 
tification de ses fantaisies. Si elle croit que 
« l'argent dont je suis le détenteur est à moi, 
a elle se trompe complètement; il appartient 
« aux musulmans et doit servir aux besoins de 
« la communauté; il est tenu en réserve pour 
« réparer les maux que l'ennemi peut causer à 
a l'islamisme. Je ne suis que le trésorier des 
a musulmans et je ne dois pas les tromper. » 



CHAPITRE V 341 



Ensuite il ajouta : « Je possède trois boutiques 
a dans la ville d'Êmèse, je lui en fais cadeau, 
« qu^elle les prenne. » Ces boutiques étaient 
un bien maigre produit; que la miséricorde de 
Dieu soit sur lui ! 

Jamais il ne faisait rien sans les meilleures 
intentions. Il y avait à Djezîrat un saint per- 
sonnage qui s^adonnait à la dévotion et qui évi- 
tait la société des hommes. Nour ed-Dîn l'esti- 
mait beaucoup et était toujours porté à suivre 
son avis. Cet homme, ayant entendu dire que 
Nour ed-Dîn s'adonnait au jeu du mail à cheval, 
ui adressa une lettre dans laquelle il disait : 
<c Je ne pensais pas que vous puissiez aimer à 
« jouer, à vous divertir et à tourmenter vos 
« chevaux, sans profit pour la religion. » Le 
prince lui écrivit de sa propre main la réponse 
suivante ; « Par Dieu! ce n'est pas pour 
« m'amuser et pour m'égayer que je me livre 
« au jeu du mail; mais nous sommes dans une 
a ville frontière, ayant l'ennemi près de nous. 
« Pendant que nous nous tenons tranquille- 
« ment assis, on peut jeter le cri d'alarme et 



342 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I 



er 



« il nous faut alors monter à cheval pour courir 
a au-devant des envahisseurs. D'ailleurs, nous 
a ne pouvons pas nous occuper à combattre les 
a infidèles sans cesse, nuit et jour, été et hiver ; 
« il faut bien donner du repos au soldat. Alors, 
« si nous laissions nos chevaux toujours dans 
a Fécurie, ils deviendraient paresseux et 
« seraient incapables de soutenir une longue 
a marche. Ils ne sauraient, non plus, faire 
« promptement la demi-volte sur le champ de 
« bataille, quand nous exécutons la manœuvre 
« de charge et de retraite. Aussi nous les 
a montons et nous les exerçons dans ce jeu 
« afin de les dégourdir et de les mettre en état 
« de tourner rapidement et d'obéir au cavalier. 
« Je déclare, devant Dieu, que c'est là le motif 
« qui me porte à jouer au mail. » 

« Nour ed-Dîn fut le premier roi musulman 
qui institua une cour souveraine, destinée à 
connaître des actes d'oppression commis par 
les grands. L'édifice qu'il bâtit pour y tenir 
séance reçut de lui le nom de « Palais de Jus- 
tice ». Il possédait au plus haut degré la bra- 



CHAPITRE V 343 



voure et un grand jugement. Personne ne 
montrait autant de constance que lui dans les 
vicissitudes de la guerre, et personne n'em- 
ployait avec plus d'adresse les ruses qui servent 
à dérouter Tennemi. Il avait tant de prévoyance 
et était si bien au courant de tout ce qui con- 
cerne le soldat que son habileté passa en pro- 
verbe. J'ai entendu dire à des personnes 
innombrables qu'elles n'avaient jamais vu un 
plus beau cavalier que Nour ed-Dîn j il parais- 
sait ne faire qu'un avec le cheval, tant il avait 
l'assiette bonne et ferme. Au jeu du mail, il 
brilla par sa grâce et par sa dextérité; jamais on 
ne le vit lever le mail au-dessus de sa tête ; il 
lançait quelquefois la boule en l'air et la ren- 
voyait à l'autre extrémité de l'arène. En faisant 
ce tour d'adresse, il tenait le mail sans montrer 
sa main et sans la laisser sortir de sa manche, 
tant il y mettait d'aisance. 

« Quand il livrait une bataille, il se munissait 
de deux arcs et de deux carquois et prenait part 
au combat. 

« Une des mesures les plus sages de Nour 



344 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I 



er 



ed-Dîn fut celle qu*il employa à Tégard de ses 
soldats. Quand un soldat mourait et qu'il lais- 
sait un fils, on confirmait celui-ci dans la pos- 
session du fief dont son père avait joui. Aussi 
les soldats avaient Thabitude de dire : « Ceci 
« est notre bien; il passera à nos enfants et 
« nous combattrons pour le conserver. » Ce 
fut là une des principales causes de la fermeté 
montrée par les troupes de Nour ed-Dîn dans 
les guerres et sur les champs de bataille. 

(c II éleva des constructions extrêmement 
nombreuses en vue de Tutilité publique et 
pour la défense du pays de Tislamisme et des 
musulmans. Il releva les murs de toutes les 
villes et châteaux de la Syrie, tels qu'Alep, 
Hamâ, Êmèse, Damas, Barîn, Schaizar, Mem- 
bedj et autres places fortes. Ces réparations 
furent exécutées d'une manière si solide et coû- 
tèrent des sommes si considérables qu'à peine 
l'esprit peut-il s'en faire l'idée. Il bâtit des col- 
lèges à Alep, à Hamâ, à Damas, et dans plu- 
sieurs autres villes, pour l'instruction des étu- 
diants qui apprenaient le droit chaféite et le 



CHAPITRE V 345 



droit hanefite. Il fit construire des mosquées 
dans toutes ses villes. Celle de Mossoul est 
aussi belle et aussi solide que possible. Celle 
qu'il fit bâtir à Hamâ, sur les bords de TOronte, 
est une des plus belles du monde et des plus 
pittoresques. Dans les autres villes, les mos- 
quées que le temps ou les tremblements de terre 
avaient détruites furent relevées par ses soins. 
Il fonda des hôpitaux dans plusieurs villes, 
entre autres celui de Damas, très grand, riche- 
ment doté, distribuant gratuitement les médi- 
caments àtousles musulmans, riches oupauvres. 
Il bâtit des caravansérails sur toutes les grandes 
routes, afin que les voyageurs trouvassent par- 
tout des lieux de sûreté pour eux-mêmes et pour 
leurs bagages, et des endroits pour y passer la 
nuit, en hiver, à Tabri du froid et de la pluie. 
C'est à lui qu'on doit les tours de guet qui se 
voient sur toutes les routes et sur la frontière 
du territoire musulman qui touche à celui des 
Francs. Il y plaça des gardes avec des pigeons 
messagers, afin qu'à l'aspect d'un ennemi ils 
eussent le moyen d'en avertir leurs voisins. Il 



346 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I" 

fit construire dans toutes ses villes des couvents 
et des monastères pour y loger des soufis ou 
derviches et affecta à Tentretien de ces établis- 
sements une grande quantité d'immeubles. Il 
bâtit à Damas une maison pour l'enseignement 
des traditions se rapportant au Prophète et 
constitua en « ouakf » ou fondation à perpétuité 
plusieurs immeubles, dont le revenu devait 
servir à l'entretien des étudiants. Il est le pre- 
mier, à notre connaissance, qui ait créé un éta- 
blissement de ce genre. Il fonda aussi dans 
plusieurs villes des écoles pour les orphelins et 
assigna d'amples traitements aux maîtres et 
aux élèves. Il créa en faveur des nombreuses 
mosquées qu'il avait fait bâtir des fondations 
pour l'entretien de ceux qui y récitaient le Coran 
et des orphelins chargés de ce ministère. C'est 
encore le premier exemple de ce genre. » 

Aussitôt après cette mort qui constituait un 
si grand événement, le roi Amaury espéra que 
le trouble amené par cette catastrophe lui ser- 
virait pour un coup de main contre la forteresse 



CHAPITRE V 347 



de Banias. Cette attaque ne réussit point. Ce- 
pendant Tépouse de Nour ed-Dîn, qui était 
enfermée dans cette place, rendit vingt cheva- 
liers captifs. Après quinze jours de siège, le roi, 
qui redoutait l'arrivée d'une expédition ennemie 
de secours, et qui se sentait malade, quitta 
Tarmée, et, avec quelques suivants seulement, 
gagna Tibériade, non sans avoir renouvelé les 
trêves avec le conseil de régence qui gouvernait 
au nom du fils mineur de Nour ed-Dîn. En ce 
lieu, le roi fut atteint d'une violente attaque de 
dysenterie. Malgré son extrême faiblesse, il 
poursuivit sa chevauchée rapide par Nazareth 
et Naplouse et arriva à Jérusalem déjà presque 
moribond. Les médecins réussirent bien à 
couper la dysenterie, mais une violente fièvre 
prit l'auguste malade. Amaury manda alors à 
son chevet des guérisseurs grecs et syriens, 
mettant encore quelque espoir en leurs drogues. 
Vainement il les supplia de le guérir. Il revint 
une fois encore aux médecins francs. Ceux-ci 
lui administrèrent une potion qui sembla lui 
faire grand bien^ mais la fièvre revint et il expira 



348 CAMPAGNES DU ROI AMAURY I 



er 



le II. juillet de cette année 1174, à l'âge de 
trente-huit ans. On l'ensevelit au milieu de la 
douleur et de la consternation universelles dans 
la sainte église du Sépulcre, aux côtés de son 
frère, le roi Baudouin. Ce jeune héros mourait à 
la fleur de l'âge, au moment du plus affreux 
péril du saint royaume. Ce fut une catastrophe 
déplorable. Suivant de si près la mort de Nour 
ed-Dîn, auquel succédait un enfant de onze ans, 
cette mort inopinée délivra Saladin de ses der- 
nières craintes. Ses deux plus redoutés rivaux 
venaient d'expirer à deux mois d'intervalle. Pour 
comble d'infortune^ le vaillant roi Amaury lais- 
sait pour unique héritier un enfant de treize ans, 
le jeune roi Baudouin V, atteint d'un. mal incu- 
rable, à cause duquel il est connu dans l'histoire 
sous le nom du roi « mesel » ou roi lépreux. 

« J'ajoute, dit l'historien Abou Chamah,dans 
1^ Livre des deux Jardins, q;i'à la fin de cette 
même année mourut le roi franc Morri qui 
avait assiégé le Kaire et failli s'emparer des 
contrées égyptiennes. » On lit dans une dépêche 
diplomatique du cadi el-Fadhel, l'illustre secré- 




CHAPITRE V 349 



taire d'État de Saladin : « Une lettre est arrivée 
de Daroun annonçant que dans la soirée du 
jeudi 5 dsoulhizza (i) est mort le roi des 
Francs, Morri. Que Dieu le maudisse, qu'il le 
condamne au supplice analogue à son nom (2), 
qu'il le jette dans un feu ardent réservé aux 
misérables pécheurs ! » 

Le pauvre petit roi lépreux qui devait devenir 
l'héroïque Baudouin V fut oint et couronné le 
16 juillet 1 174 dans l'église du Saint-Sépulcre 
par le patriarche Amaury. Le régent fut le brave 
Miles de Plancy, le sénéchal du roi défunt, 
devenu par son mariage avec Stéphanie, fille 
de Philippe de Naplouse, veuve d'Humfroy, 
seigneur de la Terre d'Outre-Jourdain, un des 
plus puissants vassaux de la couronne ! 

(i) 7 juillet 1174. 

(2) Le nom d' Amaury, écrit et prononcé « Morri » par les 
Arabes, leur rappelait le mot u morr » qui signifie « amer ». 
Voy. Coran^ liv, 46. 




I L'ÉPOQUE nu ROI , 



TABLE DES MATIERES 



CHAPITRE PREMIER 

Mort du roi Baudouin III de Jérusalem, le lo février 1162. — 
Avènement de son frère Amaury I*'. — Portrait de ce prince. 

— Son divorce. — Péril extrême du royaume de Terre Sainte 
pressé entre l'empire de l'Atâbek Nour ed-Dîn et celui des 
Khalifes fatemides d'Egypte. — Anarchie de ce dernier empire. 
Amaury veut en profiter pour détruire la puissance fatemide 
et s'emparer de l'Egypte. — Le vizir Schawer est chassé du 
Kaire. — Première campagne d' Amaury en Egypte, en l'an 1 163. 

— Insuccès du siège de Belbéis. — Schawer est réinstallé en 
Egypte par Schirkoûh, général de Nour ed-Dîn. — Il se brouille 
avec son sauveur et implore le secours du roi Amaury. . . i 

CHAPITRE II 

Seconde campagne du roi Amaury en Egypte, en l'an 1164. — 
Description de la route qui conduisait de Terre Sainte en Egypte. 

— Nouveau siège de Belbéis. — Désastres des chrétiens en 
Syrie. — Retraite d' Amaury. — Événements divers. — Nou- 
velle entrée en campagne de Schirkoûh en 1177. — Troisième 
campagne du roi Amaury en Egypte en cette année 1167. — 
Alliance avec le KKalife et Schawer. — Audience du Khalife 
accordée aux envoyés du roi. — Opérations des armées alliées 
aux environs du Kaire. — Bataille d'El Bâbein. — Retraite 
des alliés. — Siège d'Alexandrie. — La paix est signée. — 
L'armée franque regagne la Terre Sainte 61 



352 TABLE DES MATIÈRES 



CHAPITRE III 

Second mariage d'Amaury. — Quatrième campagne en Egypte 
en automne de l'an 1168. — Causes de cette expédition. — 
Ambassade à Constantinople. — Alliance avec Manuel Corn- 
nène. — Prise et sac de Belbéis. — L*armée franque marche 
sur le Kaire. — Incendie de Fostat. — Siège du Kaire. — 
Schawer rachète la ville pour un million de dinars. — La flotte 
franque saccage Tanis. — Schirkoûh arrive au secours du 
Khalife et de Schawer. — Retraite d'Amaury. — Schirkoûh fait 
assassiner Schawer et est nommé vizir à sa place. — Sa toute- 
puissance. — Il meurt dès le 3 mars 11 69. — Saladin le rem- 
place comme vizir. — Sa toute-puissance 169^ 

CHAPITRE IV 

Angoisses des Francs de Terre Sainte. — Ambassades suppliantes 
en Occident. — Alliance avec le basileus Manuel. — Arrivée 
de la flotte grecque à Tyr. — Cinquième campagne du roi 
Amaury en Egypte en automne de l'an 1169. — Les forces 
combinées franques et byzantines assiègent Damiette. — His- 
toire et incidents de ce siège célèbre. — Échec de la campagne. 
— Le siège est levé après payement par les assiégés d'une 
grosse somme d'argent. — Retraite désastreuse de la flotte 
byzantine. — Retour du roi et de l'armée à Acre à la Noël. — 
Terribles tremblements de terre de l'an 1170. — Divers succès 

A 

de Saladin. — Mort du Khalife Al-Adîd en septembre 1 171. — 
Toute-puissance de Saladin 253 

CHAPITRE V 

Nouvelles ambassades suppliantes en Occident. — Voyage du roi 
Amaury à Constantinople en l'an 1171. — Magnifique récep- 
tion qui lui est faite par le basileus Manuel. — L'alliance entre 
les deux souverains est renouvelée contre l'Egypte. — Mort de 
Nour ed-Dîn. — Caractère de ce prince. — Mort du roi Amaury 
le 1 1 juillet 1 1 74 309> 



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